Ce que le procès de Nuremberg nous enseigne
Lundi 9 Mai 2011 à 15:01 | Lu 8798 fois I 43 commentaire(s)
Pierre Lévy du Nouveau BRN - Blogueur associé
Alors qu’on commémore le soixante-sixième anniversaire de la capitulation du Reich nazi, les tentatives de réécrire l’histoire de la seconde guerre mondiale se confirment de diverses parts. C’est le sens de la mise en garde que lancent six universitaires et juristes dans un appel publié par le Nouveau BRN (et reproduit dans Le Monde daté du 10 Mai).
Le texte s’appuie sur le cas Kononov, du nom de cet ancien partisan antinazi que le gouvernement letton avait fait condamner pour « crimes de guerre » en 2004. Vassili Kononov s’est alors tourné vers la Cour européenne des droits de l’homme, qui lui a successivement donné raison, puis tort. La famille de ce dernier (qui avait été honoré durant cinquante ans en URSS pour ses faits d’armes dans la lutte contre l’occupant) poursuit son combat devant l’instance de Strasbourg.
Mais c’est l’argumentaire des autorités de Riga qui attire l’attention. Celui-ci repose sur une affirmation assumée : il n’est pas normal que les (présumés) crimes de guerre commis par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale soient restés impunis alors que ceux perpétrés par les Allemands ont été jugés lors du procès de Nuremberg. Il faudrait donc, selon le mémoire de la Lettonie (membre de l’Union européenne), « corriger les défauts de Nuremberg ».
La condamnation des criminels nazis était bel et bien issue de la victoire des Alliés sur l’ambition hitlérienne d’imposer au monde un empire (« Reich ») millénaire. Cette condamnation a contribué à fonder l’ordre juridique international d’après 1945. Dès lors qu’on remet en cause son fondement, pourquoi ne pas traîner devant les tribunaux les pilotes anglais et américains qui bombardèrent Dresde en février 1945, coûtant la vie à des dizaines de milliers de civils allemands ?
On voit bien l’absurdité d’une telle logique, qui fait fi de ce qu’a été le second conflit mondial. Une telle hypothèse n’a pas d’ailleurs sûrement pas effleuré l’esprit des autorités lettones, pour qui les mentors anglo-saxons ne peuvent être mis sur le même plan que la Russie héritière de l’ex-URSS. Il y a à cela deux raisons.
La première est idéologico-politique. Vingt-ans après ladite chute du communisme, la thèse tendant à mettre sur le même plan nazisme et communisme vise en réalité à banaliser le premier et à criminaliser le second. La Lettonie n’est pas une exception. En Lituanie voisine, le dirigeant du Front populaire socialiste est poursuivi pour avoir mis en doute l’histoire officielle. On se souvient également des autorités estoniennes qui, en 2007, avaient enlevé du centre de Tallinn la statue rendant hommage au rôle de l’Armée rouge.
En République tchèque, le Parti communiste – troisième force du pays – voit régulièrement revenir la menace d’interdiction. En Hongrie, la nouvelle constitution décrit, elle aussi, nazisme et communisme comme les deux fléaux jumeaux du pays, et réhabilite de fait l’amiral Horty (régent de 1920 à 1944), le Pétain hongrois. En Belgique, trois partis gouvernementaux flamands (dont le CD&V, auquel appartient le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy) se sont prononcés il y a quelques semaines pour que le parlement belge puisse discuter de la réhabilitation (et de l’indemnisation !) d’anciens condamnés pour collaboration avec les nazis. Enfin, hors UE, la municipalité de Lviv (Ukraine) vient d’interdire la célébration de la Victoire au motif qu’« une importante partie des habitants de la ville (a) une autre vision de la Seconde Guerre mondiale », rapporte l’agence de presse Ria-Novosti, qui précise que la ville ne s’était en revanche pas opposée à la célébration de la 14ème division SS de Waffen Grenadier Galicien, le 29 avril dernier.
La volonté de jeter Nuremberg aux orties relève d’une seconde raison : les autorités lettones se font l’écho des oligarchies mondialisées soucieuses de lancer la dernière pelletée de terre sur les quarante-cinq années du monde d’après-guerre.
Une période qu’il serait évidemment absurde d’idéaliser, mais qui fut marquée par un certain équilibre entre deux pôles. Un équilibre qui ménageait de fait des espaces dans lesquels les salariés des pays industrialisés, de même que les peuples se libérant du joug colonial, purent créer des rapports de force en leur faveur. Face aux grands groupes privés, et face aux ambitions de domination mondiale, l’horizon de transformations progressistes donnait espoir à des millions d’êtres humains.
Après la chute du mur de Berlin, changement de décor : le libéralisme flamboyant de même que les prétentions impériales ne se sentent plus de limite. Le respect – au sens où des adversaires se tiennent en respect – a fait place à l’ingérence et à l’arrogance. Irakiens, Yougoslaves, et désormais Ivoiriens et Libyens en savent quelque chose. Ultime hypocrisie, le discours « humanitaire » susurre : « de l’extérieur, on vient vous sauver ». Plus au nord, les peuples se voient signifier qu’ils ne sont plus les meilleurs décideurs de leur avenir. La nouvelle gouvernance européenne prétend aujourd’hui s’approprier les outils de contrôle et de commandement des économies nationales.
Mais c’est l’argumentaire des autorités de Riga qui attire l’attention. Celui-ci repose sur une affirmation assumée : il n’est pas normal que les (présumés) crimes de guerre commis par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale soient restés impunis alors que ceux perpétrés par les Allemands ont été jugés lors du procès de Nuremberg. Il faudrait donc, selon le mémoire de la Lettonie (membre de l’Union européenne), « corriger les défauts de Nuremberg ».
La condamnation des criminels nazis était bel et bien issue de la victoire des Alliés sur l’ambition hitlérienne d’imposer au monde un empire (« Reich ») millénaire. Cette condamnation a contribué à fonder l’ordre juridique international d’après 1945. Dès lors qu’on remet en cause son fondement, pourquoi ne pas traîner devant les tribunaux les pilotes anglais et américains qui bombardèrent Dresde en février 1945, coûtant la vie à des dizaines de milliers de civils allemands ?
On voit bien l’absurdité d’une telle logique, qui fait fi de ce qu’a été le second conflit mondial. Une telle hypothèse n’a pas d’ailleurs sûrement pas effleuré l’esprit des autorités lettones, pour qui les mentors anglo-saxons ne peuvent être mis sur le même plan que la Russie héritière de l’ex-URSS. Il y a à cela deux raisons.
La première est idéologico-politique. Vingt-ans après ladite chute du communisme, la thèse tendant à mettre sur le même plan nazisme et communisme vise en réalité à banaliser le premier et à criminaliser le second. La Lettonie n’est pas une exception. En Lituanie voisine, le dirigeant du Front populaire socialiste est poursuivi pour avoir mis en doute l’histoire officielle. On se souvient également des autorités estoniennes qui, en 2007, avaient enlevé du centre de Tallinn la statue rendant hommage au rôle de l’Armée rouge.
En République tchèque, le Parti communiste – troisième force du pays – voit régulièrement revenir la menace d’interdiction. En Hongrie, la nouvelle constitution décrit, elle aussi, nazisme et communisme comme les deux fléaux jumeaux du pays, et réhabilite de fait l’amiral Horty (régent de 1920 à 1944), le Pétain hongrois. En Belgique, trois partis gouvernementaux flamands (dont le CD&V, auquel appartient le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy) se sont prononcés il y a quelques semaines pour que le parlement belge puisse discuter de la réhabilitation (et de l’indemnisation !) d’anciens condamnés pour collaboration avec les nazis. Enfin, hors UE, la municipalité de Lviv (Ukraine) vient d’interdire la célébration de la Victoire au motif qu’« une importante partie des habitants de la ville (a) une autre vision de la Seconde Guerre mondiale », rapporte l’agence de presse Ria-Novosti, qui précise que la ville ne s’était en revanche pas opposée à la célébration de la 14ème division SS de Waffen Grenadier Galicien, le 29 avril dernier.
La volonté de jeter Nuremberg aux orties relève d’une seconde raison : les autorités lettones se font l’écho des oligarchies mondialisées soucieuses de lancer la dernière pelletée de terre sur les quarante-cinq années du monde d’après-guerre.
Une période qu’il serait évidemment absurde d’idéaliser, mais qui fut marquée par un certain équilibre entre deux pôles. Un équilibre qui ménageait de fait des espaces dans lesquels les salariés des pays industrialisés, de même que les peuples se libérant du joug colonial, purent créer des rapports de force en leur faveur. Face aux grands groupes privés, et face aux ambitions de domination mondiale, l’horizon de transformations progressistes donnait espoir à des millions d’êtres humains.
Après la chute du mur de Berlin, changement de décor : le libéralisme flamboyant de même que les prétentions impériales ne se sentent plus de limite. Le respect – au sens où des adversaires se tiennent en respect – a fait place à l’ingérence et à l’arrogance. Irakiens, Yougoslaves, et désormais Ivoiriens et Libyens en savent quelque chose. Ultime hypocrisie, le discours « humanitaire » susurre : « de l’extérieur, on vient vous sauver ». Plus au nord, les peuples se voient signifier qu’ils ne sont plus les meilleurs décideurs de leur avenir. La nouvelle gouvernance européenne prétend aujourd’hui s’approprier les outils de contrôle et de commandement des économies nationales.
« On ne peut pas tolérer que l’armée (libyenne) soit mobilisée » (contre le peuple) martèle Nicolas Sarkozy pour annoncer les bombardements. « Nous ne tolérerons plus que des Etats-membres, par une mauvaise politique, favorisent les problèmes structurels » fait écho le ministre allemand des finances, pour justifier la mise sous tutelle des économies. « Nous ne tolérerons pas d’effets de second tour », enchérit pour sa part le président de la BCE par allusion au « risque » d’augmentation des salaires.
Enterrer le procès de Nuremberg vise à démonter l’ultime obstacle – juridico-symbolique – à la mondialisation sans rivage. Et à la morgue qui l’accompagne. « On ne peut plus tolérer » se permettent aujourd’hui d’asséner les puissants. Jusqu’à quand ?
Lire l'appel sur le blog de Pierre Lévy. .
Enterrer le procès de Nuremberg vise à démonter l’ultime obstacle – juridico-symbolique – à la mondialisation sans rivage. Et à la morgue qui l’accompagne. « On ne peut plus tolérer » se permettent aujourd’hui d’asséner les puissants. Jusqu’à quand ?
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