Marianne2 2012

Carte d’électeur ou Carte de presse, faut-il choisir ?

Jeudi 13 Octobre 2011 à 15:01 | Lu 4091 fois I 7 commentaire(s)

Lisa Vignoli
Journaliste chez Marianne, notamment en charge des médias En savoir plus sur cet auteur

J-4 avant le second tour de la primaire socialiste dimanche prochain. Les journalistes politiques ont suivi de près la campagne des 6 candidats. Cette connaissance des programmes leur donne-t-elle une légitimité incontestable pour exprimer leur voix ? Ou, à l’inverse, cette proximité avec les candidats édifie-t-elle un rempart infranchissable entre le journaliste et le bureau de vote ? Autant de questions qui tenaillent le rubricard politique.


Outre ceux qui considèrent que le journaliste est au-dessus de la mêlée et  ne doit ainsi jamais aller voter, d’autres jugent qu’il n’a aucune raison de dévoiler son choix puisque c’est en tant que citoyen lambda qu’il se faufile dans l’isoloir. Le site Rue89 a déjà recensé un maximum de journalistes politiques qui se refusent à aller voter. Les avis recueillis par Marianne2 sont plus divers. Qu’ils couvrent la droite, la gauche, le centre, penchent pour un camp ou l’autre, certains ont en tout cas joué le jeu de la confidence.

Parmi ceux qui ne chercheront pas le bureau de vote le plus proche de chez eux dimanche, on compte les défenseurs d’un journalisme défini comme « objectif », à l’aune de la présidentielle. Leur position tend à fermer la porte-trop souvent ouverte-aux soupçons de connivences et dont leur métier souffre. «Depuis la dernière présidentielle on a vu des journalistes passer de l’autre côté (celui des politiques)» explique l'un d'eux. On pense à Myriam Levy, ex-journaliste du Figaro qui a rejoint le staff de François Fillon ou encore à Françoise Degois, ex-France Inter devenue conseillère de Ségolène Royal. Inutile donc de donner du fil à retordre à ceux qui prennent le journaliste pour un allié du pouvoir. Dans cette logique, Frédéric Métézeau, journaliste politique de France Culture, explique qu’il n’ira pas voter «pour des raisons d’affichage» avant d'ajouter «je ne veux pas qu’on puisse voir dans un sens ou dans l’autre quelles sont mes opinions politiques». Cette neutralité, le journaliste salarié de l’audiovisuel public la doit à ses auditeurs mais pas que. «Aujourd’hui je vais couvrir Hollande et d’autres fois l’UMP, je dois, par respect des politiques que j’interviewe éviter d’afficher une quelconque préférence.» Une posture que l’intéressé résume par la jolie formule de «laïcité politique». Pourtant, comme d’autres, il ne s’est abstenu à aucune élection jusqu’à présent. «Mais l’organisation de la primaire indique notre opinion par essence» justifie-t-il.

Signer une charte des valeurs de la gauche ce serait donc cela qui pose problème. C’est en tout cas ce que pense Thomas Legrand : «si je vote je suis obligé de signer un papier qui dit que je suis de gauche et là, tout le monde pourra dire l’éditorialiste de France Inter est de gauche c’est pour ça qu’il tape sur la droite.» Perdre en crédibilité dans la tête de ses lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, tel est le risque. Difficile de rester citoyen lorsqu’on est journaliste même si le principal intéressé sait parfaitement distinguer le rôle de l’un et de l’autre. «J’ai un avis en tant que citoyen sur la personne que j’aimerais bien voir représenter la gauche et sur qui je préfèrerais voir se présenter à droite.» Quelle solution alors ? «S’il y avait des primaires des deux côtés, je serais donc allé voter aux deux c’est sûr» ajoute le journaliste aux Inrockuptibles qui, lundi, hésitait encore.

Ce n’est pas l’avis de Daniel Bernard, de Marianne : «Ce serait être de droite et de gauche, prendre une carte de manière temporaire pour chacun des deux partis».
Or, «déontologiquement (le gros mot est lâché !), il est extravagant qu’un journaliste couvre un parti avec une carte en poche, qu’il s’agisse de celle du parti en question ou celle d’un concurrent. En outre, par les temps de suspicion généralisée qui courent, alors que Nicolas Sarkozy et son fondé de pouvoir à l’UMP Jean-François Copé assimilent tous les contre-pouvoirs à des basses œuvres de militants hostiles, il serait maladroit de laisser penser que la profession journalistique s’inscrit, publiquement qui plus est, dans le camp d’en face.»

A l'inverse, certains journaux qui se revendiquent du camp «d’en face» considèrent le vote comme une évidence. «A l’Obs, on trouve plutôt étrange de ne pas aller voter à la primaire, c’est un magazine proche du PS. Aller voter est à la fois naturel et très important» explique Hervé Algalarrondo, journaliste au Nouvel Observateur, qui ira donc déposer son bulletin dans l’urne dimanche prochain. Pas question de s’auto-censurer par son seul métier, estime Arnaud Leparmentier du journal Le Monde, pour qui le journaliste ne doit pas être «hors de la cité». «Même s’il joue un rôle de contre-pouvoir dans le jeu démocratique, ça n’empêche pas d’avoir une conscience de citoyen.» Seul bémol, le camp que chacun est amené à côtoyer : «Je ne suis pas de cet avis pour les journalistes qui suivent la primaire socialiste. Pour eux c’est un peu chiant d’aller voter. Car voter c’est acter son choix d’un candidat par rapport à tous les autres. Dans ce cas, il y a un risque inconscient de préférence» explique celui qui est chargé de l’Elysée.

Cette difficulté à faire la part des choses, certains la reconnaissent aisément. Parfois, la carte de presse rend plus floue la carte d’électeur. «Quand on est journaliste politique on a du mal à se faire une opinion qui ne soit pas déformée. On peut penser d’un candidat que l’on côtoie « il est sympa mais qu’est-ce qu’il est con » ou  «j’aime bien ses idées mais il n’est pas agréable pour deux sous». Pour ce reporter d'une chaîne publique, le jugement est faussé et les clés dont dispose le rubricard ne sont pas forcément les bonnes. Dans ce cas, mieux vaut effectivement s’abstenir.








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