« Carnage », la liberté retrouvée de Roman Polanski
Mercredi 14 Décembre 2011 à 18:01 | Lu 5259 fois I 10 commentaire(s)
Ollivier Pourriol - Marianne
Inspiré par une pièce de Yasmina Reza, le réalisateur revient avec « Carnage », un huis clos en forme de méditation sur la violence.
Tout commence par un acte de violence, auquel on assiste de loin, sans rien y comprendre : dans un parc un groupe d’enfants se dispute, puis l’un d’eux en frappe un autre au visage, d’un coup de bâton. Cut. On se retrouve dans un appartement où les parents des deux enfants incriminés sont en pourparlers. Au lieu de s’en remettre au dieu procédurier et coûteux des assurances, ils rédigent ensemble une sorte de procès-verbal de l’incident auquel ils n’ont pas assisté, en guise de déclaration de paix.
L’ordre naturel semble respecté : les enfants cognent, les parents discutent. Mais, très vite, la doucereuse négociation tourne au vinaigre. L’amiable vire à la franche inimitié, avant de faire éclater la ligne de front, et de révéler les lézardes des couples en présence. La pièce de Yasmina Reza qu’adapte Roman Polanski évoquait un dieu du carnage, dieu moins transcendant qu’intérieur à ces familles faussement équilibrées. Ici, le dieu a disparu, reste la promesse du carnage. Le film déroule son implacable démonstration : les bourgeois policés restent des brutes en puissance, vindicatives et infantiles, là où leurs enfants se contentaient d’être brutalement enfantins.
Le film est ainsi construit en sandwich : entre deux images enfantines et muettes, une épaisse tranche de bla-bla d’adultes. Le contraste éclaire un paradoxe : les enfants se bagarrent, oui, mais innocemment. Les parents parlementent, d’accord, mais méchamment. Les enfants se taisent (étymologiquement, l’infansest « celui qui ne parle pas »), les adultes bavardent. Au nom de leur lucidité factice, les grands font naître un conflit pire que la dispute de cour de récré, vite oubliée. D’un côté, une violence spontanée sans arrière-pensées ; de l’autre, une violence résultant du désir de civilisation capable d’ébranler définitivement.
L’ordre naturel semble respecté : les enfants cognent, les parents discutent. Mais, très vite, la doucereuse négociation tourne au vinaigre. L’amiable vire à la franche inimitié, avant de faire éclater la ligne de front, et de révéler les lézardes des couples en présence. La pièce de Yasmina Reza qu’adapte Roman Polanski évoquait un dieu du carnage, dieu moins transcendant qu’intérieur à ces familles faussement équilibrées. Ici, le dieu a disparu, reste la promesse du carnage. Le film déroule son implacable démonstration : les bourgeois policés restent des brutes en puissance, vindicatives et infantiles, là où leurs enfants se contentaient d’être brutalement enfantins.
Le film est ainsi construit en sandwich : entre deux images enfantines et muettes, une épaisse tranche de bla-bla d’adultes. Le contraste éclaire un paradoxe : les enfants se bagarrent, oui, mais innocemment. Les parents parlementent, d’accord, mais méchamment. Les enfants se taisent (étymologiquement, l’infansest « celui qui ne parle pas »), les adultes bavardent. Au nom de leur lucidité factice, les grands font naître un conflit pire que la dispute de cour de récré, vite oubliée. D’un côté, une violence spontanée sans arrière-pensées ; de l’autre, une violence résultant du désir de civilisation capable d’ébranler définitivement.
« Tout ça pour ça »
L’énergie du film repose sur ces deux couples pris au piège d’un huis clos, selon le principe éprouvé de la Cocotte-Minute, avec alcool désinhibant et accélérateur des réactions habituelles. Inversion des solidarités attendues, dévoilement des non-dits et moments de vérité conquis contre la paix des ménages : le film marche sur les traces de Qui a peur de Virginia Woolf ? (avec Richard Burton et Elizabeth Taylor) – la cruauté en moins.
Ça commence, certes, comme un film de Polanski, mais pour redevenir bien vite une pièce de Yasmina Reza. Tennessee Williams, en inoffensif. Polanski rézaïfié. On peut, au choix, être déçu par le pétard mouillé et la promesse non tenue : quand Polanski annonce un carnage, on s’attend davantage au flippant gothique de Rosemary’s Baby ou à la froide sauvagerie du Ghost Writer, qu’à la drôlerie de salon, à la fois irrésistible et convenue de Yasmina Reza. Ou bien on peut être sensible à l’ironie toujours présente de Polanski, qui a l’air de dire, comme un Shakespeare en récréation : « tout ça pour ça », regardez ces marionnettes qui s’agitent pour éviter un conflit qu’elles font tout pour exacerber.
Celui qui cherche à assigner à la violence une origine méconnaît qu’il n’y a d’autre origine à celle-là que la tentation de lui en trouver une, soulignait l’anthropologue René Girard. C’est le fameux « ce n’est pas moi, c’est lui » qui fait naître l’animosité véritable. Illustrant ce principe déjà connu des Grecs, qui appelaient ça le kudos,le film fait circuler la violence comme une énergie n’appartenant à personne en propre, mais résultant des situations. Ce ne sont pas les êtres qui sont violents, la violence est une divinité invisible, inassignable, une électricité qui a besoin de deux pôles pour jaillir.
Au final, une très bonne comédie qui aurait pu faire une excellente tragédie. Pas vraiment un carnage donc, plutôt sa possibilité toujours présente sous ce qu’on a coutume d’appeler le vernis de la civilisation. Polanski jouit et se réjouit de sa liberté retrouvée. Les génies aussi ont le droit de se détendre. Un bon film d’intérieur donc, confortable comme des pantoufles, au coin d’un feu qu’on est heureux de retrouver. Polanski, welcome home.
« Carnage », de Roman Polanski. Sortie le 7 décembre.
Ça commence, certes, comme un film de Polanski, mais pour redevenir bien vite une pièce de Yasmina Reza. Tennessee Williams, en inoffensif. Polanski rézaïfié. On peut, au choix, être déçu par le pétard mouillé et la promesse non tenue : quand Polanski annonce un carnage, on s’attend davantage au flippant gothique de Rosemary’s Baby ou à la froide sauvagerie du Ghost Writer, qu’à la drôlerie de salon, à la fois irrésistible et convenue de Yasmina Reza. Ou bien on peut être sensible à l’ironie toujours présente de Polanski, qui a l’air de dire, comme un Shakespeare en récréation : « tout ça pour ça », regardez ces marionnettes qui s’agitent pour éviter un conflit qu’elles font tout pour exacerber.
Celui qui cherche à assigner à la violence une origine méconnaît qu’il n’y a d’autre origine à celle-là que la tentation de lui en trouver une, soulignait l’anthropologue René Girard. C’est le fameux « ce n’est pas moi, c’est lui » qui fait naître l’animosité véritable. Illustrant ce principe déjà connu des Grecs, qui appelaient ça le kudos,le film fait circuler la violence comme une énergie n’appartenant à personne en propre, mais résultant des situations. Ce ne sont pas les êtres qui sont violents, la violence est une divinité invisible, inassignable, une électricité qui a besoin de deux pôles pour jaillir.
Au final, une très bonne comédie qui aurait pu faire une excellente tragédie. Pas vraiment un carnage donc, plutôt sa possibilité toujours présente sous ce qu’on a coutume d’appeler le vernis de la civilisation. Polanski jouit et se réjouit de sa liberté retrouvée. Les génies aussi ont le droit de se détendre. Un bon film d’intérieur donc, confortable comme des pantoufles, au coin d’un feu qu’on est heureux de retrouver. Polanski, welcome home.
« Carnage », de Roman Polanski. Sortie le 7 décembre.
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