Carla Bruni sème la zizanie dans les rédactions
Vendredi 15 Février 2008 à 00:04 | Lu 27656 fois I 1 commentaire(s)
Régis Soubrouillard
Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur
La première dame de France a fait une entrée remarquée sur la scène médiatique. Si les journalistes ne sont pas exempts de reproches, de nombreuses rédactions expriment le bouleversement des repères que le couple présidentiel a contribué à accentuer.
Promis. Elle entendait faire de son mieux. Par précaution, l’interview accordée à son ami Christophe Barbier, directeur de l’Express avait demandé cinq jours de travail ! Pour un loupé, la nouvelle première dame de France pouvait difficilement faire mieux. Contrainte de s’excuser après un amalgame plus que douteux entre le scoop sur le SMS présidentiel publié par le site du Nouvel Observateur et les méthodes de la presse collaborationniste ; assimilant ce journal à de la presse people au moment même où l’interview accordée « en empathie » à son ami Christophe Barbier ne fait qu’ajouter à la confusion des genres.
Largement présent sur les plateaux télés –de Denisot à Fogiel- pour assurer la promotion de son « scoop », Christophe Barbier n’a pas souhaité répondre à nos questions. Il s’explique en partie sur son blog, où il récuse l’argument « people » par le fait qu’ « elle est première Dame de France, donc politique ».
Christophe Barbier pour l’interview en empathie
Trop bien informé pour ignorer que la première dame de France ne possède aucun statut particulier, Christophe Barbier joue de l’ambiguïté apparue depuis le rôle imputé à Cécilia ex-Sarkozy auprès de son mari.
Le directeur de la rédaction de l’Express ajoute qu’en revanche « parler de sa vie sentimentale et de ses chansons » n’aurait « pas été politique ».
Pourtant une relecture attentive de l’entretien montre bien que la politique ne fut pas l’essentiel des échanges. Loin s’en faut. Sans rentrer dans les détails, Carla Bruni s’attarde tout de même sur son « coup de foudre » immédiat, ce mariage expéditif, son avenir dans la musique etc.
Dernière critique adressée par les blogueurs à Christophe Barbier, sa proximité avec la première dame de France. Là encore la réponse est, pour le moins, déconcertante : « sans cette confiance mutuelle, aucune interview n’était possible. C’était donc « un mal nécessaire ». Mais il est vrai que je suis en empathie. Elle dit: « Je ferai de mon mieux ». Je dis: « J’ai fait de mon mieux ».»
Un gigantesque mélange des genres
L’interview a semé un certain trouble à l’Express : « certains sont foncièrement outrés, d’autres disent que c’est hypocrite. Mais l’essentiel des questions porte sur l’impact, le positionnement et la crédibilité de l’Express vis à vis de Sarkozy » témoigne un journaliste.
Pour sûr, les journalistes naviguent en eaux troubles.
Michel Labro, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur n’hésite pas à le reconnaître: « Sans chercher à polémiquer, l’entretien entre Carla Bruni et Christophe Barbier n’est pas vraiment ma conception de l’interview, être en empathie c’est faire courir un risque à ce genre. Le journaliste doit rester un témoin critique. A la décharge de Christophe Barbier, le gigantesque mélange des genres auquel nous assistons depuis que Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir nous fait perdre à tous certains de nos repères. Exemple : nos lecteurs nous engueulent et en même temps ils se ruent sur les journaux qui abordent ces questions ».
En ce sens, Christophe Barbier aurait pu faire plus court : l’Express entendait faire un « coup » ! Un joli coup…mais qui ajoute à la confusion.
Car l’accumulation d’éléments troublants fait que chacun y perd un peu son latin.
Sarkozy repousse les limites du droit à la vie privée
Déjà, en septembre 2006, la justice avait dû constater que les lignes avaient bougé. Le tribunal de Thonon-les-Bains constatait que Nicolas Sarkozy avait « lui-même repoussé les limites de la protection légale de l'article 9 du code civil » qui veut que « chacun a droit au respect de sa vie privée ».
Saisi par Nicolas Sarkozy, à la suite de plusieurs articles publiés dans le quotidien suisse Le Matin, qui faisaient état de la première séparation du couple pas encore présidentiel et de la liaison entretenue par Cécilia Sarkozy avec Richard Attias, le tribunal avait condamné le journal pour atteinte à la vie privée, estimant que si les articles relatifs aux rumeurs d'adultère constituaient bien une atteinte à la vie privée, ceux qui faisaient état des difficultés conjugales du couple rendaient compte d' « un événement d'actualité sur lequel il n'était pas illégitime d'informer ». D'autant que « les intéressés ont eux mêmes contribué à porter à la connaissance du public des informations sur leur entente professionnelle renforcée par l'affection qu'ils se portaient mutuellement, de sorte qu'au-delà de leur notoriété personnelle c'est bien le couple qu'ils formaient qui a revêtu un caractère public ».
L'électorat perturbé par l’attitude du président
Michel Labro va dans le même sens en expliquant que la récente couverture du journal titrée « le président qui fait Pschitt » et illustrée par le couple Sarkozy-Bruni est tout à fait légitime : « Nous avons organisé récemment une réunion avec des chercheurs en sciences politiques. Tous nous confirmaient que dans la descente vertigineuse de Nicolas Sarkozy, les éléments de mise en scène de sa vie personnelle sont autant à prendre en compte que les promesses de campagne non tenues. Son cœur de cible électoral est largement déconcerté par son attitude. Ce qui illustre l’extraordinaire difficulté dans laquelle nous sommes ».
Pour Raphaëlle Bacqué du Monde, Carla Bruni n’a « en rien montré qu’elle entendait jouer un rôle politique. Nous la suivrons donc au coup par coup, aucun dispositif spécial n’a été envisagé. Cela n’a pas d’intérêt particulier sauf si elle envisageait un jour d’aller, par exemple, négocier la libération d’Ingrid Betancourt ». Même discours à Libération où le cas Carla n’attire guère l’attention.
Un correspondant Bruni ?
Plus que la presse quotidienne, ce sont bien les hebdomadaires, par leur concurrence de plus en plus frontale avec les magazines people qui se voient confrontés à cet exercice Sarkozyste du pouvoir s’affichant comme décomplexé, résolument moderne. Un magazine comme Paris-Match qui se situe à la frontière entre presse traditionnelle et magazine people a désigné un « correspondant Bruni ». Le même genre de « correspondant » existait au Point sous le magistère de Cécilia Sarkozy. D’autres responsables de magazines s’organisent également pour couvrir au plus près la vie privée du couple présidentiel alors qu'ils jurent publiquement du contraire. Ainsi le dernier édito de Franz-Olivier Giesbert qui affirme qu’ « au Point, nous ne faisons pas de people et ce n’est pas demain la veille que nous ferons notre Une sur Carla Bruni », aurait bien fait rire dans les couloirs de l’Express.
Un groupe de travail pour réfléchir au suivi de cette actualité
La presse people s’intéresse, de plus en plus, aux couples politiques, qui à trop vouloir afficher leur bonheur ou leur proximité avec les « vraies gens », se sont retrouvés pris à leur propre piège. Et les news y ont perçu, peut-être trop naïvement, une approche ludo-libidinale attrayante de la chose publique.
Suite aux échanges tendus entre l’Obs et et Carla Bruni qui se demandait « Si ce genre de sites avait existé pendant la guerre, qu'en aurait-il été des dénonciations de juifs? », Michel Labro cherche à apaiser les tensions : « Elle a finalement répondu avec beaucoup d’intelligence en s’excusant ». Si l’incident est clos, la réflexion sur cette « nouvelle donne » ne fait que commencer. Le Nouvel Observateur a ainsi l’intention de mettre en place un groupe de travail chargé de réfléchir à la façon de rendre compte de cette actualité mineure mais de moins en moins secondaire, aux frontières mal dessinées, qui fascine autant qu’elle trouble, éblouit au risque de faire diversion et de s’écarter de sujets bien plus essentiels.
Largement présent sur les plateaux télés –de Denisot à Fogiel- pour assurer la promotion de son « scoop », Christophe Barbier n’a pas souhaité répondre à nos questions. Il s’explique en partie sur son blog, où il récuse l’argument « people » par le fait qu’ « elle est première Dame de France, donc politique ».
Christophe Barbier pour l’interview en empathie
Trop bien informé pour ignorer que la première dame de France ne possède aucun statut particulier, Christophe Barbier joue de l’ambiguïté apparue depuis le rôle imputé à Cécilia ex-Sarkozy auprès de son mari.
Le directeur de la rédaction de l’Express ajoute qu’en revanche « parler de sa vie sentimentale et de ses chansons » n’aurait « pas été politique ».
Pourtant une relecture attentive de l’entretien montre bien que la politique ne fut pas l’essentiel des échanges. Loin s’en faut. Sans rentrer dans les détails, Carla Bruni s’attarde tout de même sur son « coup de foudre » immédiat, ce mariage expéditif, son avenir dans la musique etc.
Dernière critique adressée par les blogueurs à Christophe Barbier, sa proximité avec la première dame de France. Là encore la réponse est, pour le moins, déconcertante : « sans cette confiance mutuelle, aucune interview n’était possible. C’était donc « un mal nécessaire ». Mais il est vrai que je suis en empathie. Elle dit: « Je ferai de mon mieux ». Je dis: « J’ai fait de mon mieux ».»
Un gigantesque mélange des genres
L’interview a semé un certain trouble à l’Express : « certains sont foncièrement outrés, d’autres disent que c’est hypocrite. Mais l’essentiel des questions porte sur l’impact, le positionnement et la crédibilité de l’Express vis à vis de Sarkozy » témoigne un journaliste.
Pour sûr, les journalistes naviguent en eaux troubles.
Michel Labro, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur n’hésite pas à le reconnaître: « Sans chercher à polémiquer, l’entretien entre Carla Bruni et Christophe Barbier n’est pas vraiment ma conception de l’interview, être en empathie c’est faire courir un risque à ce genre. Le journaliste doit rester un témoin critique. A la décharge de Christophe Barbier, le gigantesque mélange des genres auquel nous assistons depuis que Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir nous fait perdre à tous certains de nos repères. Exemple : nos lecteurs nous engueulent et en même temps ils se ruent sur les journaux qui abordent ces questions ».
En ce sens, Christophe Barbier aurait pu faire plus court : l’Express entendait faire un « coup » ! Un joli coup…mais qui ajoute à la confusion.
Car l’accumulation d’éléments troublants fait que chacun y perd un peu son latin.
Sarkozy repousse les limites du droit à la vie privée
Déjà, en septembre 2006, la justice avait dû constater que les lignes avaient bougé. Le tribunal de Thonon-les-Bains constatait que Nicolas Sarkozy avait « lui-même repoussé les limites de la protection légale de l'article 9 du code civil » qui veut que « chacun a droit au respect de sa vie privée ».
Saisi par Nicolas Sarkozy, à la suite de plusieurs articles publiés dans le quotidien suisse Le Matin, qui faisaient état de la première séparation du couple pas encore présidentiel et de la liaison entretenue par Cécilia Sarkozy avec Richard Attias, le tribunal avait condamné le journal pour atteinte à la vie privée, estimant que si les articles relatifs aux rumeurs d'adultère constituaient bien une atteinte à la vie privée, ceux qui faisaient état des difficultés conjugales du couple rendaient compte d' « un événement d'actualité sur lequel il n'était pas illégitime d'informer ». D'autant que « les intéressés ont eux mêmes contribué à porter à la connaissance du public des informations sur leur entente professionnelle renforcée par l'affection qu'ils se portaient mutuellement, de sorte qu'au-delà de leur notoriété personnelle c'est bien le couple qu'ils formaient qui a revêtu un caractère public ».
L'électorat perturbé par l’attitude du président
Michel Labro va dans le même sens en expliquant que la récente couverture du journal titrée « le président qui fait Pschitt » et illustrée par le couple Sarkozy-Bruni est tout à fait légitime : « Nous avons organisé récemment une réunion avec des chercheurs en sciences politiques. Tous nous confirmaient que dans la descente vertigineuse de Nicolas Sarkozy, les éléments de mise en scène de sa vie personnelle sont autant à prendre en compte que les promesses de campagne non tenues. Son cœur de cible électoral est largement déconcerté par son attitude. Ce qui illustre l’extraordinaire difficulté dans laquelle nous sommes ».
Pour Raphaëlle Bacqué du Monde, Carla Bruni n’a « en rien montré qu’elle entendait jouer un rôle politique. Nous la suivrons donc au coup par coup, aucun dispositif spécial n’a été envisagé. Cela n’a pas d’intérêt particulier sauf si elle envisageait un jour d’aller, par exemple, négocier la libération d’Ingrid Betancourt ». Même discours à Libération où le cas Carla n’attire guère l’attention.
Un correspondant Bruni ?
Plus que la presse quotidienne, ce sont bien les hebdomadaires, par leur concurrence de plus en plus frontale avec les magazines people qui se voient confrontés à cet exercice Sarkozyste du pouvoir s’affichant comme décomplexé, résolument moderne. Un magazine comme Paris-Match qui se situe à la frontière entre presse traditionnelle et magazine people a désigné un « correspondant Bruni ». Le même genre de « correspondant » existait au Point sous le magistère de Cécilia Sarkozy. D’autres responsables de magazines s’organisent également pour couvrir au plus près la vie privée du couple présidentiel alors qu'ils jurent publiquement du contraire. Ainsi le dernier édito de Franz-Olivier Giesbert qui affirme qu’ « au Point, nous ne faisons pas de people et ce n’est pas demain la veille que nous ferons notre Une sur Carla Bruni », aurait bien fait rire dans les couloirs de l’Express.
Un groupe de travail pour réfléchir au suivi de cette actualité
La presse people s’intéresse, de plus en plus, aux couples politiques, qui à trop vouloir afficher leur bonheur ou leur proximité avec les « vraies gens », se sont retrouvés pris à leur propre piège. Et les news y ont perçu, peut-être trop naïvement, une approche ludo-libidinale attrayante de la chose publique.
Suite aux échanges tendus entre l’Obs et et Carla Bruni qui se demandait « Si ce genre de sites avait existé pendant la guerre, qu'en aurait-il été des dénonciations de juifs? », Michel Labro cherche à apaiser les tensions : « Elle a finalement répondu avec beaucoup d’intelligence en s’excusant ». Si l’incident est clos, la réflexion sur cette « nouvelle donne » ne fait que commencer. Le Nouvel Observateur a ainsi l’intention de mettre en place un groupe de travail chargé de réfléchir à la façon de rendre compte de cette actualité mineure mais de moins en moins secondaire, aux frontières mal dessinées, qui fascine autant qu’elle trouble, éblouit au risque de faire diversion et de s’écarter de sujets bien plus essentiels.
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