Camus : le grand malentendu
Dimanche 8 Janvier 2012 à 16:01 | Lu 6844 fois I 6 commentaire(s)
Laurent Binet - Marianne2
L'auteur de «l'Homme révolté» ne fut pas le philosophe pétri de bons sentiments que ses ennemis ont décrit. Sa morale de l'absurde reste plus que jamais d'actualité.
Faisons un test. Voici une série de citations, certaines sont de Camus, d'autres de Cioran. Saurez-vous les reconnaître ?
- Toutes les eaux sont couleur de noyades.
- Il arrive que les décors s'écroulent.
- Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile.
- Le regret, cette autre forme de l'espoir.
- Espérer, c'est démentir l'avenir.
- On peut être vertueux par caprice.
- Pour un homme qui aime le pouvoir, la rivalité des dieux a quelque chose d'agaçant.
- Si j'avais pu choisir mon père, je ne serais pas né.
- Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père.
- On est toujours libre aux dépens de quelqu'un.
- Ce n'est pas la peine de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tard.
- On ne redoute l'avenir que lorsqu'on n'est pas sûr de pouvoir se tuer le moment venu.
Si vous hésitez, alors vous devez admettre que Camus ne mérite peut-être pas la réputation qu'on lui a faite d'écrivain scolaire, donneur de leçons, pétri de morale et de bons sentiments.
Pour régler son compte au trop fameux adage de Gide qui prétend qu'« on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments », il suffit de rappeler ceci : avec des mauvais non plus. C'est pour avoir ignoré cette évidence que des milliers d'épigones de Céline ont encombré et encombrent encore les étals des librairies, persuadés qu'il suffit d'être politiquement incorrect pour faire de la littérature.
Et même si c'était le cas : politiquement correct, Camus ? Mais quels bons sentiments ? On les chercherait longtemps dans l'Etranger, dans Caligula ou dans la Chute. Camus n'est pas un écrivain du bien par opposition aux écrivains du mal (plus cool puisqu'en littérature le mal, c'est bien).
D'où vient ce malentendu ? Sans doute du fait que Camus, résistant puis antistalinien, a eu un parcours personnel qui donne assez peu prise aux critiques. C'est pourquoi en général on lui préfère Sartre, plus chic, parce que Sartre incarne l'intellectuel brillant jusque dans ses contradictions, figure somme toute plus rassurante parce que plus facile à prendre en défaut (s'est toujours trompé, a passé la guerre à la terrasse du Flore, a cautionné le stalinisme pour ne pas désespérer Billancourt, etc.). En somme, on reproche à Camus son comportement irréprochable. Et même sa fameuse phrase sur la justice et sa mère non seulement ne porte pas atteinte à la crédibilité de son discours mais lui confère un surplus de vérité humaine.
- Toutes les eaux sont couleur de noyades.
- Il arrive que les décors s'écroulent.
- Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile.
- Le regret, cette autre forme de l'espoir.
- Espérer, c'est démentir l'avenir.
- On peut être vertueux par caprice.
- Pour un homme qui aime le pouvoir, la rivalité des dieux a quelque chose d'agaçant.
- Si j'avais pu choisir mon père, je ne serais pas né.
- Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père.
- On est toujours libre aux dépens de quelqu'un.
- Ce n'est pas la peine de se tuer puisqu'on se tue toujours trop tard.
- On ne redoute l'avenir que lorsqu'on n'est pas sûr de pouvoir se tuer le moment venu.
Si vous hésitez, alors vous devez admettre que Camus ne mérite peut-être pas la réputation qu'on lui a faite d'écrivain scolaire, donneur de leçons, pétri de morale et de bons sentiments.
Pour régler son compte au trop fameux adage de Gide qui prétend qu'« on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments », il suffit de rappeler ceci : avec des mauvais non plus. C'est pour avoir ignoré cette évidence que des milliers d'épigones de Céline ont encombré et encombrent encore les étals des librairies, persuadés qu'il suffit d'être politiquement incorrect pour faire de la littérature.
Et même si c'était le cas : politiquement correct, Camus ? Mais quels bons sentiments ? On les chercherait longtemps dans l'Etranger, dans Caligula ou dans la Chute. Camus n'est pas un écrivain du bien par opposition aux écrivains du mal (plus cool puisqu'en littérature le mal, c'est bien).
D'où vient ce malentendu ? Sans doute du fait que Camus, résistant puis antistalinien, a eu un parcours personnel qui donne assez peu prise aux critiques. C'est pourquoi en général on lui préfère Sartre, plus chic, parce que Sartre incarne l'intellectuel brillant jusque dans ses contradictions, figure somme toute plus rassurante parce que plus facile à prendre en défaut (s'est toujours trompé, a passé la guerre à la terrasse du Flore, a cautionné le stalinisme pour ne pas désespérer Billancourt, etc.). En somme, on reproche à Camus son comportement irréprochable. Et même sa fameuse phrase sur la justice et sa mère non seulement ne porte pas atteinte à la crédibilité de son discours mais lui confère un surplus de vérité humaine.
Paroles et actes
La mise en accord des paroles et des actes, quand on la rencontre chez les autres, est toujours dérangeante parce qu'elle nous renvoie inévitablement à nos propres contradictions. Pis encore, Camus pousse le vice jusqu'à être assez tolérant vis-à-vis de nos propres manquements, nous privant même de la possibilité de nous insurger contre l'accusateur qu'il n'est pas. Tout juste rappelle-t-il, de temps à autre, qu'un peu de cohérence ne peut pas faire de mal, mais sans en faire toute une histoire.
(A propos de Schopenhauer, par exemple, «qui faisait l'éloge du suicide devant une table bien garnie» : «Cette façon de ne pas prendre le tragique au sérieux n'est pas si grave, mais elle finit par juger son homme.» On a connu plus procureur.)
Qui sont ses détracteurs ? Ceux parmi les écrivains qui sont de sa famille, naturellement. Mettons que les écrivains se divisent en deux grandes catégories : les nihilistes et les mystiques. Dans la catégorie des mystiques, on regroupe tous ceux qui pensent que le sens du monde est donné par quelque chose au-dessus de l'homme : Dieu, la patrie, la littérature, l'histoire, ou tout autre fantôme au rendement incertain. L'autre catégorie pense que le monde n'a aucun sens et que la vie est absurde, partant du constat que, globalement, «les hommes meurent et ils ne sont pas heureux» (Caligula). Le problème est qu'une sous-catégorie tend à dominer cette branche : celle des misanthropes neurasthéniques. Libérés de toutes les illusions qui encombrent l'esprit des mystiques mais ne sachant visiblement pas trop quoi faire de cette liberté et comme hypnotisés par leur propre lucidité, ils ont tendance à se réfugier dans un ronchonnement contemplatif. Camus, lui, appartient à cette autre sous-catégorie minoritaire pour qui l'incapacité d'allégeance à une instance transcendante n'implique pas la résignation. L'absence de sens du monde ne suppose pas forcément que l'activité humaine se réduise à un ricanement de dandy désenchanté. Les dandys désenchantés aiment à dénoncer l'«empire du bien» (et certains d'ailleurs le font avec beaucoup de brio), mais leur tempérament fatigué les empêche d'aller plus loin (quand ils ne versent pas, si l'époque s'y prête, dans la collaboration mondaine). Ceux-là, somme toute, sont les idiots utiles du véritable adversaire. Camus est un écrivain de l'absurde. Il est salubre, spécialement de nos jours, de mesurer ce que cela signifie.
(A propos de Schopenhauer, par exemple, «qui faisait l'éloge du suicide devant une table bien garnie» : «Cette façon de ne pas prendre le tragique au sérieux n'est pas si grave, mais elle finit par juger son homme.» On a connu plus procureur.)
Qui sont ses détracteurs ? Ceux parmi les écrivains qui sont de sa famille, naturellement. Mettons que les écrivains se divisent en deux grandes catégories : les nihilistes et les mystiques. Dans la catégorie des mystiques, on regroupe tous ceux qui pensent que le sens du monde est donné par quelque chose au-dessus de l'homme : Dieu, la patrie, la littérature, l'histoire, ou tout autre fantôme au rendement incertain. L'autre catégorie pense que le monde n'a aucun sens et que la vie est absurde, partant du constat que, globalement, «les hommes meurent et ils ne sont pas heureux» (Caligula). Le problème est qu'une sous-catégorie tend à dominer cette branche : celle des misanthropes neurasthéniques. Libérés de toutes les illusions qui encombrent l'esprit des mystiques mais ne sachant visiblement pas trop quoi faire de cette liberté et comme hypnotisés par leur propre lucidité, ils ont tendance à se réfugier dans un ronchonnement contemplatif. Camus, lui, appartient à cette autre sous-catégorie minoritaire pour qui l'incapacité d'allégeance à une instance transcendante n'implique pas la résignation. L'absence de sens du monde ne suppose pas forcément que l'activité humaine se réduise à un ricanement de dandy désenchanté. Les dandys désenchantés aiment à dénoncer l'«empire du bien» (et certains d'ailleurs le font avec beaucoup de brio), mais leur tempérament fatigué les empêche d'aller plus loin (quand ils ne versent pas, si l'époque s'y prête, dans la collaboration mondaine). Ceux-là, somme toute, sont les idiots utiles du véritable adversaire. Camus est un écrivain de l'absurde. Il est salubre, spécialement de nos jours, de mesurer ce que cela signifie.
L'homme absurde
«Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas.»
Contre toute attente, la fameuse phrase (apocryphe) de Malraux se révèle de plus en plus dangereusement vraie. Même si la plupart le déplorent, tout le monde semble en prendre son parti. On constate, un peu éberlué, le retour du religieux, on l'analyse comme un fait culturel, mais plus personne ne se hasarde à discuter le fond du problème, ce petit détail qui est quand même l'existence de Dieu, par crainte, paresse, découragement ou complaisance coupable, parce qu'il est plus facile et moins risqué, sans doute, de taper sur la démocratie ou les droits de l'homme — leurs défenseurs sont moins susceptibles.
Dans le Mythe de Sisyphe, Camus écrit : «On connaît l'alternative : ou nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables mais Dieu n'est pas tout-puissant. Toutes les subtilités d'écoles n'ont rien ajouté ni soustrait à ce tranchant paradoxe.»
De fait, toute l'histoire du christianisme n'est qu'un dialogue insoluble entre Pélage et saint Augustin, un louvoiement interminable entre libre arbitre et prédestination. L'homme absurde, à qui manque l'imagination ou la complaisance nécessaire pour se figurer une vie après la mort, mais qui se représente en revanche très bien la souffrance des hommes à travers son expérience personnelle, met fin à cette aporie déguisée en dialectique, avec Stendhal cité par Nietzsche, repris par Camus : «La seule excuse qu'on peut trouver à Dieu, c'est qu'il n'existe pas.» Voilà donc une importante question résolue.
Mais l'homme absurde ne s'arrête pas en si bon chemin. Il s'obstine à vouloir comprendre, c'est sa croix. Qu'on essaie de lui inculquer des valeurs, il en questionne toujours la légitimité. Il refuse ce qui est donné comme allant de soi. La patrie ? «Vous n'aimez pas votre pays», lui dit-on (en 1943).
«Non, je ne l'aimais pas, si c'est ne pas aimer que de dénoncer ce qui n'est pas juste dans ce que nous aimons...» (Lettres à un ami allemand). Le marxisme ? L'amour ? La révolution ? L'homme ? La raison ? Tout n'est pas nié mais tout est discuté. L'homme absurde peut tout accepter, même la souffrance, si on lui explique. Les voies de Dieu sont impénétrables ? Tant pis. Il fallait que Dieu, comme dit don Juan — l'un des avatars de l'homme absurde — «parle un peu plus clairement».
L'homme absurde refuse donc tout ce qui prétend s'imposer à lui sans discussion, c'est-à-dire dogmatiquement. Parce qu'il refuse le sacré, l'esprit absurde est — pour reprendre une question inexplicablement à la mode — « forcément blasphémateur ». On a pu lire dernièrement sur des banderoles (à propos de la pièce Golgota Picnic) : «La France est chrétienne et doit le rester». « Pourquoi ? » demande l'esprit absurde. Ou, plus exactement : « pourquoi pas, mais au nom de quoi ? »
Des dessins méritent la mort ? Mais pourquoi adorer un dieu qui serait aussi cruel et aussi vaniteux, se demande l'esprit absurde. «Il n'y a pas d'alternative», affirment les héritiers de Margaret Thatcher. Vous avez peut-être mal cherché, suggère l'esprit absurde. (Actualité troublante : dans son Discours de Suède, Camus condamne «cette règle d'or de l'intelligence contemporaine qui veut qu'on ne fasse pas d'omelette sans casser des oeufs». Coïncidence évidemment, mais ce qui s'appliquait alors au réalisme socialiste marche aussi avec la main invisible du marché...)
L'homme absurde constate que partout où l'on divinise un être ou une idée — c'est-à-dire lorsqu'on combine sacré et idolâtrie — cette idée ou cet être se retourne contre l'homme (l'une des modalités de cette trajectoire conduisant au Führerprinzip, considéré tout de même, soyons justes, comme un « sacré dégradé »). C'est à partir de là qu'il s'arrache à son nihilisme et se mue en homme révolté, car, au bout de sa démarche, il trouve enfin une valeur qui lui semble compréhensible, c'est-à-dire légitime, parce que c'est une valeur « à hauteur d'homme » : la solidarité.
Alors oui, évidemment, lorsque Camus expose sa «pensée de midi» à la fin de l'Homme révolté, où le nihilisme se change en humanisme, il s'expose aux quolibets des esprits forts autoproclamés. Mais parions — et espérons aussi — que, lorsque ses contempteurs seront oubliés depuis longtemps, la voix de Camus soufflera aux générations futures, tel Caligula ployant sous les coups de ses assassins — dernière réplique de la pièce — :
« Je suis encore vivant !»
Contre toute attente, la fameuse phrase (apocryphe) de Malraux se révèle de plus en plus dangereusement vraie. Même si la plupart le déplorent, tout le monde semble en prendre son parti. On constate, un peu éberlué, le retour du religieux, on l'analyse comme un fait culturel, mais plus personne ne se hasarde à discuter le fond du problème, ce petit détail qui est quand même l'existence de Dieu, par crainte, paresse, découragement ou complaisance coupable, parce qu'il est plus facile et moins risqué, sans doute, de taper sur la démocratie ou les droits de l'homme — leurs défenseurs sont moins susceptibles.
Dans le Mythe de Sisyphe, Camus écrit : «On connaît l'alternative : ou nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables mais Dieu n'est pas tout-puissant. Toutes les subtilités d'écoles n'ont rien ajouté ni soustrait à ce tranchant paradoxe.»
De fait, toute l'histoire du christianisme n'est qu'un dialogue insoluble entre Pélage et saint Augustin, un louvoiement interminable entre libre arbitre et prédestination. L'homme absurde, à qui manque l'imagination ou la complaisance nécessaire pour se figurer une vie après la mort, mais qui se représente en revanche très bien la souffrance des hommes à travers son expérience personnelle, met fin à cette aporie déguisée en dialectique, avec Stendhal cité par Nietzsche, repris par Camus : «La seule excuse qu'on peut trouver à Dieu, c'est qu'il n'existe pas.» Voilà donc une importante question résolue.
Mais l'homme absurde ne s'arrête pas en si bon chemin. Il s'obstine à vouloir comprendre, c'est sa croix. Qu'on essaie de lui inculquer des valeurs, il en questionne toujours la légitimité. Il refuse ce qui est donné comme allant de soi. La patrie ? «Vous n'aimez pas votre pays», lui dit-on (en 1943).
«Non, je ne l'aimais pas, si c'est ne pas aimer que de dénoncer ce qui n'est pas juste dans ce que nous aimons...» (Lettres à un ami allemand). Le marxisme ? L'amour ? La révolution ? L'homme ? La raison ? Tout n'est pas nié mais tout est discuté. L'homme absurde peut tout accepter, même la souffrance, si on lui explique. Les voies de Dieu sont impénétrables ? Tant pis. Il fallait que Dieu, comme dit don Juan — l'un des avatars de l'homme absurde — «parle un peu plus clairement».
L'homme absurde refuse donc tout ce qui prétend s'imposer à lui sans discussion, c'est-à-dire dogmatiquement. Parce qu'il refuse le sacré, l'esprit absurde est — pour reprendre une question inexplicablement à la mode — « forcément blasphémateur ». On a pu lire dernièrement sur des banderoles (à propos de la pièce Golgota Picnic) : «La France est chrétienne et doit le rester». « Pourquoi ? » demande l'esprit absurde. Ou, plus exactement : « pourquoi pas, mais au nom de quoi ? »
Des dessins méritent la mort ? Mais pourquoi adorer un dieu qui serait aussi cruel et aussi vaniteux, se demande l'esprit absurde. «Il n'y a pas d'alternative», affirment les héritiers de Margaret Thatcher. Vous avez peut-être mal cherché, suggère l'esprit absurde. (Actualité troublante : dans son Discours de Suède, Camus condamne «cette règle d'or de l'intelligence contemporaine qui veut qu'on ne fasse pas d'omelette sans casser des oeufs». Coïncidence évidemment, mais ce qui s'appliquait alors au réalisme socialiste marche aussi avec la main invisible du marché...)
L'homme absurde constate que partout où l'on divinise un être ou une idée — c'est-à-dire lorsqu'on combine sacré et idolâtrie — cette idée ou cet être se retourne contre l'homme (l'une des modalités de cette trajectoire conduisant au Führerprinzip, considéré tout de même, soyons justes, comme un « sacré dégradé »). C'est à partir de là qu'il s'arrache à son nihilisme et se mue en homme révolté, car, au bout de sa démarche, il trouve enfin une valeur qui lui semble compréhensible, c'est-à-dire légitime, parce que c'est une valeur « à hauteur d'homme » : la solidarité.
Alors oui, évidemment, lorsque Camus expose sa «pensée de midi» à la fin de l'Homme révolté, où le nihilisme se change en humanisme, il s'expose aux quolibets des esprits forts autoproclamés. Mais parions — et espérons aussi — que, lorsque ses contempteurs seront oubliés depuis longtemps, la voix de Camus soufflera aux générations futures, tel Caligula ployant sous les coups de ses assassins — dernière réplique de la pièce — :
« Je suis encore vivant !»
CAMUS ET BARTHES : PASSE D'ARMES AUTOUR DE «LA PESTE»
En 1955, Barthes publie un article sur la Peste, dans lequel il écrit : «On dit que la peste est en fait le symbole de l'Occupation, [...] les Oranais luttant avec la peste rencontrent exactement les mêmes situations que les Français de 1942 aux prises avec l'occupation nazie. [...] Et pourtant, c'est dans cet approfondissement historique de la peste que prend naissance le grand malentendu qui [...] oppose Camus à une partie des intellectuels français.» Barthes refuse le parallèle entre la peste et le nazisme parce que la peste est un fléau «absurde» venu de nulle part, alors que le nazisme s'inscrit dans un contexte sociohistorique. Le nazisme est un «mal à face humaine», c'est pourquoi la peste, entité abstraite, ne saurait en constituer l'allégorie. Camus répond : «La Peste, dont j'ai voulu qu'elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n'est pas nommé, tout le monde l'a reconnu, et dans tous les pays d'Europe. [...] La Peste, dans un sens, est plus qu'une chronique de la Résistance. Mais, assurément, elle n'est pas moins.»
Barthes n'en démord pas et réplique avec cet argument étonnant : «Je crois à un art littéral où les pestes ne sont que des pestes, et où la Résistance, c'est toute la Résistance.» Profession de foi inattendue pour celui qui passera sa vie à trouver des symboles partout et qui, parfois moqué pour sa propension à surinterpréter, tempêtera contre l'esprit étroit de la vieille critique enfermée dans sa lecture «littérale» des oeuvres. On peine à croire que c'est le même homme qui, dans Critique et vérité (1966), se livre à une longue apologie du symbole et écrit : «Si les mots n'avaient qu'un sens, [...] il n'y aurait pas de littérature.» Probablement l'association de la peste et du nazisme était-elle une allégorie trop facile, indigne de ses formidables talents herméneutiques. A cela il faut ajouter que Barthes, qui venait de découvrir Brecht, entrait alors dans sa phase marxiste, et qu'il était donc logique qu'il prenne ses distances avec une morale de l'absurde jugée trop éloignée des considérations du matérialisme historique.
En 1955, Barthes publie un article sur la Peste, dans lequel il écrit : «On dit que la peste est en fait le symbole de l'Occupation, [...] les Oranais luttant avec la peste rencontrent exactement les mêmes situations que les Français de 1942 aux prises avec l'occupation nazie. [...] Et pourtant, c'est dans cet approfondissement historique de la peste que prend naissance le grand malentendu qui [...] oppose Camus à une partie des intellectuels français.» Barthes refuse le parallèle entre la peste et le nazisme parce que la peste est un fléau «absurde» venu de nulle part, alors que le nazisme s'inscrit dans un contexte sociohistorique. Le nazisme est un «mal à face humaine», c'est pourquoi la peste, entité abstraite, ne saurait en constituer l'allégorie. Camus répond : «La Peste, dont j'ai voulu qu'elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n'est pas nommé, tout le monde l'a reconnu, et dans tous les pays d'Europe. [...] La Peste, dans un sens, est plus qu'une chronique de la Résistance. Mais, assurément, elle n'est pas moins.»
Barthes n'en démord pas et réplique avec cet argument étonnant : «Je crois à un art littéral où les pestes ne sont que des pestes, et où la Résistance, c'est toute la Résistance.» Profession de foi inattendue pour celui qui passera sa vie à trouver des symboles partout et qui, parfois moqué pour sa propension à surinterpréter, tempêtera contre l'esprit étroit de la vieille critique enfermée dans sa lecture «littérale» des oeuvres. On peine à croire que c'est le même homme qui, dans Critique et vérité (1966), se livre à une longue apologie du symbole et écrit : «Si les mots n'avaient qu'un sens, [...] il n'y aurait pas de littérature.» Probablement l'association de la peste et du nazisme était-elle une allégorie trop facile, indigne de ses formidables talents herméneutiques. A cela il faut ajouter que Barthes, qui venait de découvrir Brecht, entrait alors dans sa phase marxiste, et qu'il était donc logique qu'il prenne ses distances avec une morale de l'absurde jugée trop éloignée des considérations du matérialisme historique.
Voir les 6 commentaires
La Une du moment
Les blogs Culture & Médias
Jack Dion
LES PLUS de Marianne
- Revue Web personnalisée
- Les Unes de Marianne2
- Le MAG en PDF 24h avant !
ou Se connecter
Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr
Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez
|
“Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti” A.Camus
|
|
© Marianne2, droits de reproduction réservés - Marianne - 32, rue René Boulanger - 75484 Paris cedex 10 - Tel : +33 (0)1 53 72 29 00 - Fax : +33 (0)1 53 72 29 72

Imprimer
Augmenter le texte
Diminuer le texte
Accueil
Envoyer
Partager

Facebook
Twitter
RSS
Newsletter