Camus: «Le vote FN appelle des réponses politiques»
Dimanche 16 Janvier 2011 à 12:01 | Lu 13799 fois I 62 commentaire(s)
Propos recueillis par Laureline Dupont - Marianne
Les politologues et autres spécialistes de l'extrême-droite ont trop longtemps considéré le vote FN comme, au mieux, un vote de protestation, au pire, un vote fasciste. Mais la percée de Marine Le Pen contraint certains d'entre eux à revoir leur grille de lecture. Pour Jean-Yves Camus, la distance croissante qui s'installe entre les citoyens et la classe politique explique en partie la montée du vote FN.
Marianne : Le sondage CSA-Marianne crédite Marine Le Pen de 17-18 % d’intentions de vote. Un score aussi élevé pour le FN en 2012 vous semble envisageable ?
Jean-Yves Camus : Nous sommes à un an de la présidentielle, nous n’avons pas encore la liste des finalistes. De plus, les candidats déclarés doivent avoir les 500 parrainages or pour le FN ce n’est pas une promenade de santé. La dernière fois, le nombre de parrainages recueillis était de 523, ils n’ont donc pas une marge de manœuvre énorme. Une partie des parrains figure au Journal officiel, le fait de donner son parrainage au candidat frontiste peut vous mettre dans une situation difficile face à vos électeurs. Ceci mis à part, entre les intentions de vote exprimées à plus d’un an du scrutin et le vote effectif, il y a une différence énorme. De surcroît, les sondages qui créditent Marine Le Pen de 17 % d’intentions de vote ont été faits à un moment où elle est hyper médiatisée du fait de l’approche du Congrès de Tours et de l’emballement médiatique autour. Il faudra voir si ce pourcentage d’intentions de vote se consolide sur la durée. Je ne fais pas partie de ceux qui tirent des conclusions qui me semblent un peu hâtives en termes de présence au second tour, je pense que c’est encore parfaitement prématuré.
Ne pensez-vous pas qu’on a trop vite enterré le FN après 1995 ?
Beaucoup de gens sentaient bien qu’en 95 comme en 2002, le FN pouvait certes réussir un bon score mais jamais arriver au pouvoir. C’est l’évidence de 2002, on a une accession au second tour mais 82% des Français qui votent pour un Chirac pourtant singulièrement démonétisé. Il y a toujours eu cette ambiguïté permanente, puisqu’on ne veut pas que ce parti soit puissant, on va avant chaque élection proclamer le fait que c’est son dernier tour de piste. Mais c’était deux questions différentes, on aurait pu dire à bon droit : « Non ce n’est pas son dernier tour de piste, ce parti va se consolider, il a un noyau dur électoral, donc il va rester dans le paysage pour longtemps », sans pour autant agiter le spectre de l’accession au pouvoir. L’influence sur le centre de gravité de la droite est incontestable et il faut rester vigilant parce qu’on ne peut pas exclure qu’il y ait un jour des tentations d’alliance même si l’hypothèse de l’accession au pouvoir est encore extrêmement lointaine.
Aviez-vous prédit un tel score (16,8%) pour le FN en 2002 ?
On a senti dans la dernière quinzaine un frémissement des intentions de vote qui tournaient autour de 13%. Compte tenu de la sous-estimation structurelle du vote frontiste, cela laissait entrevoir qu’il se passait quelque chose. Mais le résultat de 2002 est la résultante de deux facteurs qui n’ont rien à voir avec le candidat Le Pen : le très mauvais score du président de la République sortant et du Premier ministre sortant, tous les deux situés en dessous la barre des 20 %. Et puis d’autre part, la multiplicité des candidats : 16 candidats. Je n’estime pas m’être totalement fourvoyé mais c’est un parti extrêmement difficile appréhender car même sil y a une certaine perte de complexe par rapport au vote FN, il y a toujours une sous-estimation structurelle par les sondages. D’autre part, cette formation ne grimpe pas dans les sondages et dans les résultats uniquement grâce à sa force d’organisation, de l’attrait de son programme et du professionnalisme de son appareil, c’est aussi un miroir de la vie politique française dans son ensemble : on vote pour Le Pen non pas parce qu’il est bon mais parce qu’il y a un problème de distance croissante entre la classe politique et les citoyens. Il y a un discours politique qui tournait à vide sur les questions d’identité, d’immigration. J’ai toujours essayé de maintenir un cap assez rectiligne sur deux choses : toujours dire que les électeurs du FN sont des citoyens qui ont le droit d’exprimer leurs idées, et ne pas les considérer comme exprimant un vote qu’on pourrait réduire en interdisant le parti, ce serait la pire des erreurs à faire. Ce vote appelle des réponses politiques à droite comme à gauche, et j’ai toujours prétendu qu’il ne fallait pas se décharger sur le FN de la totalité des maux de la vie politique française. Ce n’est pas le signe d’un vote fasciste, dire ça serait stupide et ce n’est pas non plus un vote qu’on peut rayer d’un trait de plume.
Pensez-vous que Sarkozy a porté un coup décisif au FN en 2007 ?
Il a failli mais il était candidat. En 2012, le candidat de 2007 sera président sortant qui se présentera devant les électeurs avec un bilan et ce n’est pas du tout pareil. En 2007, il ne pouvait pas y avoir de phénomène de déception puisqu’il n’était pas élu. On a déjà vu aux régionales un petit phénomène de déception. Le FN a repris du poil de la bête alors qu’on l’avait déclaré mort et enterré.
Jean-Yves Camus est spécialiste de l'extrême-droite, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)
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