Campagne 2012 : pas de précipitation dans le choix
Vendredi 26 Août 2011 à 15:01 | Lu 5441 fois I 0 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
La campagne approche, on commence à le sentir. Cette semaine dans Libération, 11 personnalités du monde judiciaire affichaient leur soutien à Martine Aubry. Philippe Bilger s'interroge sur la pertinence d'un tel engagement alors même que la primaire n'a pas encore eu lieu.
Et c'est reparti !
Cela fait un certain temps que la future campagne présidentielle est là, à portée de main et d'esprit, d'autant plus obsédante qu'on prétend, et le président de la République le premier, ne pas y songer.
Il me semble tout de même que ces dernières semaines, pour le pire et le meilleur, 2012 s'invite beaucoup à la table républicaine. Il est vrai que nous n'avons même plus neuf mois à attendre, à espérer ou à craindre.
Le pire. Dans la rubrique Téléphones Rouges du Nouvel Observateur, Nadine Morano nous offre l'un de ces pronostics dont elle est coutumière et qui par le péremptoire du ton laisse croire à la pertinence du propos : « Borloo n'ira pas jusqu'au bout et il n'a pas l'envergure d'un homme d'Etat ! » Elle a évidemment le droit de formuler une telle appréciation - on n'est pas obligé d'aimer ou d'admirer Jean-Louis Borloo - mais ce qui est ridicule, c'est la preuve qu'elle donne : le contraste en été entre Borloo en polo sur la plage et Nicolas Sarkozy au côté d'Angela Merkel en conférence de presse. Cette confrontation entre l'un et l'autre est d'autant plus absurde qu'on a beaucoup entendu le premier en juillet et en août et que le second s'est aussi parfois reposé. J'espère que l'avenir nous fera échapper à de telles petitesses !
Le meilleur. Pas pour moi mais au regard de la qualité de ce qui nous est soumis, qui relève le niveau et qui mérite d'être discuté.
Dans Libération, des personnalités du monde judiciaire - onze exactement parmi lesquelles Henri Leclerc, Serge Portelli et Eric Dupond-Moretti - publient une tribune de soutien à Martine Aubry sous le titre « De l'importance du droit dans la société ».
Le hasard fait bien les choses puisque la candidate aux primaires du PS a répondu aux questions des lecteurs du Parisien sur une double page et qu'apparemment elle leur a fait bonne impression. Je note tout de même qu'aucune interrogation sur la justice ne lui a été destinée de sorte que sur ce plan on reste sur sa faim.
La tribune de Libération publiée la veille, traite, elle, de justice. Le titre d'ailleurs est étonnant qui fait référence au droit - branche technique s'il en est, outil intellectuel - plutôt qu'à la justice qui aujourd'hui représente l'aspiration la plus vivement ressentie dans tous les secteurs de la société, du judiciaire à l'économique et au financier.
Il serait malséant de faire preuve d'ironie à l'égard de ces grands esprits qui n'hésitent pas à célébrer une personnalité socialiste dont on ne sait pas si elle sera la candidate choisie pour représenter le parti à l'échéance de 2012. Sans doute viennent-ils mettre leur poids dans la balance pour convaincre les adversaires ou les hésitants de lui apporter leur suffrage lors des primaires.
Ils nous prédisent que « Martine Aubry est la plus à même de remettre la justice et le respect des libertés au coeur de l'intervention publique ». Ils l'affirment. Doit-on les croire ? Ils nous garantissent qu'avec elle, ce sera différent. Sont-ils lucides ou naïfs, sous le charme à cause de leurs relations amicales avec elle ou au moins de compagnonnage militant, ou intellectuellement convaincus ?
Je ne peux pas m'empêcher d'avoir peur pour eux, quand dans ce texte je lis le paragraphe essentiel consacré au futur programme de Martine Aubry pour la justice.
D'abord : « Martine Aubry s'est engagée à... ». Ce début de phrase fait frémir tant il ressemble aux espérances et aux promesses des origines démenties par les dures réalités du pouvoir si jamais il vient à vous échoir. Quelles que soient les qualités de Martine Aubry, comment immédiatement ne pas douter, ne pas craindre, ne pas sourire ? Non pas que les engagements ne lient que ceux qui les entendent mais parce que, quand rien n'oblige vraiment, même la plus honnête a le loisir, la liberté de tout offrir.
Examinant le fond du paragraphe, je découvre que la méthode de Robert Badinter a fait école. Pas besoin d'inventer, d'imaginer, de concevoir, de tenter une riche, difficile synthèse entre le généreux et l'efficace pour la justice pénale puisqu'on dispose de cette merveilleuse ressource de l'abolition. Tout ce qui a été fait avant et qui a été loin d'échouer - sauf pour les socialistes (et encore pas tous : je serais curieux de connaître l'avis de Ségolène Royal...) et beaucoup d'avocats, sera donc, si j'ai bien compris, éliminé. Parce que c'est intrinsèquement mauvais ou à cause de l'origine politique impure ? Par exemple, rétention de sûreté, peines planchers, réforme de la justice des mineurs, à la trappe ! Jusqu'à ce que la réalité, les délits et les crimes demeurant hermétiques au climat socialiste, contraigne la présidente de gauche à réviser son idéalisme pour emprunter à nouveau les chemins d'une politique non plus dogmatique mais qui « marche ».
Le reste du paragraphe est du vague, du flou, de l'humanisme évident.
Tout cela ne convainc pas. Certes, l'intelligence et la sensibilité de certains des signataires conduisent à envier Martine Aubry d'avoir de tels appuis. Mais ce n'est pas décisif. Pour ma part, l'amitié que j'éprouve à l'égard de tel ou tel ne le rend pas forcément crédible ni déterminant pour la justice de demain.
Surtout, quelle précipitation ! Si la campagne de 2007 puis l'élection de Nicolas Sarkozy puis sa pratique présidentielle avec ses déceptions, ses contradictions et ses voltes nous ont démontré quelque chose - on peut généraliser cette perception -, c'est que, toutes tendances confondues, les illusions et l'enthousiasme sont dangereux avant, la lucidité nécessaire pendant, et la lente maturation obligatoire après, jusqu'à la dernière seconde.
Le citoyen ne peut pas, ne peut plus être un groupie.
Cela fait un certain temps que la future campagne présidentielle est là, à portée de main et d'esprit, d'autant plus obsédante qu'on prétend, et le président de la République le premier, ne pas y songer.
Il me semble tout de même que ces dernières semaines, pour le pire et le meilleur, 2012 s'invite beaucoup à la table républicaine. Il est vrai que nous n'avons même plus neuf mois à attendre, à espérer ou à craindre.
Le pire. Dans la rubrique Téléphones Rouges du Nouvel Observateur, Nadine Morano nous offre l'un de ces pronostics dont elle est coutumière et qui par le péremptoire du ton laisse croire à la pertinence du propos : « Borloo n'ira pas jusqu'au bout et il n'a pas l'envergure d'un homme d'Etat ! » Elle a évidemment le droit de formuler une telle appréciation - on n'est pas obligé d'aimer ou d'admirer Jean-Louis Borloo - mais ce qui est ridicule, c'est la preuve qu'elle donne : le contraste en été entre Borloo en polo sur la plage et Nicolas Sarkozy au côté d'Angela Merkel en conférence de presse. Cette confrontation entre l'un et l'autre est d'autant plus absurde qu'on a beaucoup entendu le premier en juillet et en août et que le second s'est aussi parfois reposé. J'espère que l'avenir nous fera échapper à de telles petitesses !
Le meilleur. Pas pour moi mais au regard de la qualité de ce qui nous est soumis, qui relève le niveau et qui mérite d'être discuté.
Dans Libération, des personnalités du monde judiciaire - onze exactement parmi lesquelles Henri Leclerc, Serge Portelli et Eric Dupond-Moretti - publient une tribune de soutien à Martine Aubry sous le titre « De l'importance du droit dans la société ».
Le hasard fait bien les choses puisque la candidate aux primaires du PS a répondu aux questions des lecteurs du Parisien sur une double page et qu'apparemment elle leur a fait bonne impression. Je note tout de même qu'aucune interrogation sur la justice ne lui a été destinée de sorte que sur ce plan on reste sur sa faim.
La tribune de Libération publiée la veille, traite, elle, de justice. Le titre d'ailleurs est étonnant qui fait référence au droit - branche technique s'il en est, outil intellectuel - plutôt qu'à la justice qui aujourd'hui représente l'aspiration la plus vivement ressentie dans tous les secteurs de la société, du judiciaire à l'économique et au financier.
Il serait malséant de faire preuve d'ironie à l'égard de ces grands esprits qui n'hésitent pas à célébrer une personnalité socialiste dont on ne sait pas si elle sera la candidate choisie pour représenter le parti à l'échéance de 2012. Sans doute viennent-ils mettre leur poids dans la balance pour convaincre les adversaires ou les hésitants de lui apporter leur suffrage lors des primaires.
Ils nous prédisent que « Martine Aubry est la plus à même de remettre la justice et le respect des libertés au coeur de l'intervention publique ». Ils l'affirment. Doit-on les croire ? Ils nous garantissent qu'avec elle, ce sera différent. Sont-ils lucides ou naïfs, sous le charme à cause de leurs relations amicales avec elle ou au moins de compagnonnage militant, ou intellectuellement convaincus ?
Je ne peux pas m'empêcher d'avoir peur pour eux, quand dans ce texte je lis le paragraphe essentiel consacré au futur programme de Martine Aubry pour la justice.
D'abord : « Martine Aubry s'est engagée à... ». Ce début de phrase fait frémir tant il ressemble aux espérances et aux promesses des origines démenties par les dures réalités du pouvoir si jamais il vient à vous échoir. Quelles que soient les qualités de Martine Aubry, comment immédiatement ne pas douter, ne pas craindre, ne pas sourire ? Non pas que les engagements ne lient que ceux qui les entendent mais parce que, quand rien n'oblige vraiment, même la plus honnête a le loisir, la liberté de tout offrir.
Examinant le fond du paragraphe, je découvre que la méthode de Robert Badinter a fait école. Pas besoin d'inventer, d'imaginer, de concevoir, de tenter une riche, difficile synthèse entre le généreux et l'efficace pour la justice pénale puisqu'on dispose de cette merveilleuse ressource de l'abolition. Tout ce qui a été fait avant et qui a été loin d'échouer - sauf pour les socialistes (et encore pas tous : je serais curieux de connaître l'avis de Ségolène Royal...) et beaucoup d'avocats, sera donc, si j'ai bien compris, éliminé. Parce que c'est intrinsèquement mauvais ou à cause de l'origine politique impure ? Par exemple, rétention de sûreté, peines planchers, réforme de la justice des mineurs, à la trappe ! Jusqu'à ce que la réalité, les délits et les crimes demeurant hermétiques au climat socialiste, contraigne la présidente de gauche à réviser son idéalisme pour emprunter à nouveau les chemins d'une politique non plus dogmatique mais qui « marche ».
Le reste du paragraphe est du vague, du flou, de l'humanisme évident.
Tout cela ne convainc pas. Certes, l'intelligence et la sensibilité de certains des signataires conduisent à envier Martine Aubry d'avoir de tels appuis. Mais ce n'est pas décisif. Pour ma part, l'amitié que j'éprouve à l'égard de tel ou tel ne le rend pas forcément crédible ni déterminant pour la justice de demain.
Surtout, quelle précipitation ! Si la campagne de 2007 puis l'élection de Nicolas Sarkozy puis sa pratique présidentielle avec ses déceptions, ses contradictions et ses voltes nous ont démontré quelque chose - on peut généraliser cette perception -, c'est que, toutes tendances confondues, les illusions et l'enthousiasme sont dangereux avant, la lucidité nécessaire pendant, et la lente maturation obligatoire après, jusqu'à la dernière seconde.
Le citoyen ne peut pas, ne peut plus être un groupie.
Retrouvez Philippe Bilger sur son blog.
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