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Brecht du temps où il était un jeune anar

Lundi 6 Décembre 2010 à 15:01 | Lu 4066 fois I 12 commentaire(s)

Jack Dion
Directeur adjoint de la rédaction de Marianne et grand amateur de théâtre En savoir plus sur cet auteur

L'anarchisme fait son grand retour… sur les planches du théâtre de la Bastille, grâce à une mise en scène de «Baal». Une œuvre de Brecht, empreint d'une révolte contre le milieu petit-bourgeois du 20ème siècle, qui dévoile le côté anar de l'auteur…


Les œuvres de jeunesse des grands créateurs ont ceci de particulier qu’elles éclairent leurs cheminements futurs mais aussi leurs contradictions du moment. Tel est le cas de « Baal », de Bertolt Brecht, qui se joue actuellement au théâtre de la Bastille, à Paris.

La pièce a été écrite par le futur maître à penser du « Berliner Ensemble » au lendemain de la première guerre mondiale et de l’écrasement de la révolution Spartakiste en Allemagne, alors qu’il entrait dans sa vingtième année. « Baal » est un cri lancé à la face du monde, un défi à la bien pensance, une gifle à l’ordre bourgeois, un délire rédigé par un jeune homme qui était encore empreint d’un anarchisme quasi nihiliste, loin de son futur cheminement marxiste.

D’ailleurs, le titre prévu à l’origine pour cette pièce que Brecht retouchera cinq fois, et qu’il retravaillera jusqu’à la veille de sa mort, en 1956, était : « Ball danse, Baal bouffe, Ball se transfigure ». C’est du Brecht d’avant Brecht, un mélange (d)étonnant inspiré par François Villon, par Baudelaire, par le Rimbaud du dérèglement des sens, sans oublier Verlaine, le Rabelais de Gargantua ou le Falstaff de Shakespeare. Chez ce Brecht-là, encore empreint de la révolte contre le milieu petit-bourgeois où il est né, l’heure est à la démesure, la provocation, le délire, l’immoralité, dans une lente marche suicidaire.

« Il faut être toujours ivre. De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise », chantait Baudelaire. S’il est toujours ivre, Baal a laissé la vertu au vestiaire. Tout au long des scènes qui s’enchaînent au cours d’une pièce construite par fragments successifs, il présente le visage d’un jeune homme ne respectant rien, ni les bonnes mœurs, ni les codes sociaux, pas davantage les conventions familiales. Tel un Don Juan défiant l’ordre social, Baal tire sur tout ce qui bouge. Pour interpréter ce personnage hors du commun, le metteur en scène, François Orsoni, a fait appel à l’une de ses complices habituelles, Clotilde Hesme, jeune femme jouant avec finesse sur l’ambiguïté de son corps de femme androgyne pour assumer le rôle d’un machiste avéré. Elle est entourée d’une troupe de jeunes acteurs qui s’échangent les rôles comme ils changent leurs vêtements sur le plateau, dans un méli-mélo à la mesure de ce spectacle foutraque.

On regrettera que François Orsoni ait jugé bon de recourir aux excès traditionnels de certains metteurs en scène contemporains qui croient nécessaire de transformer le plateau en séance d’exhibitionnisme sado-maso pour faire passer un message très clair en soi, comme s’il fallait absolument choquer le spectateur. A cette réserve près, qui transforme parfois les acteurs en clowns, Baal permet de comprendre la célèbre formule de l’essayiste Roland Barthes, qui disait  : « Brecht m’a fait passer le goût de tout théâtre imparfait ».

Baal, texte de Bertolt Brecht, mise en scène de François Orsoni, avec Mathieu Genet, Alban Guyon, Clotilde Hesme, Tomas Heuer, Thomas Landbo, Estelle Meyer, Jeanne Tremsal au Théâtre de la bastille, 75011 Paris, jusqu'au 22 décembre.
Res : 01 43 57 42 14. 








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