Marianne2 2012

Borloo…. Fillon… Sarkozy…. Le concours d’(in)élégances

Samedi 20 Novembre 2010 à 14:01 | Lu 13513 fois I 20 commentaire(s)

Nicolas Domenach - Marianne

Le long, très long, trop long épisode du remaniement ministériel a donné lieu à un magnifique concours de coups bas et d'inélégances. Petits règlements de comptes entre amis au sommet de l'Etat.


« Il faut être élégant »…ainsi parle, prêche même, Jean-Louis Borloo comme si la politique devrait se hisser à une hauteur morale , dont elle est fort peu coutumière. Manière habile de souligner son statut, héroïque, de victime de pratiques immorales auxquelles par sa conduite exemplaire il aimerait mettre fin. Ainsi atteindrait-il, au moins dans l’opinion aux cimaises d’un statut de respectabilité bien au dessus de Matignon qui lui a été vulgairement refusé par le monarque républicain . Mais ce faisant notre candidat à la sanctification ne cesse par ses injonctions vertueuses d’attirer notre attention sur ce concours d’inélégances auquel nous avons assisté, lors de ce remaniement à ciel ouvert, comme il est des égouts. Et c’est sans doute ce qui l’a distingué des précédentes compétitions où se sont affrontées des personnalités pour décrocher le poste de Premier ministre. Au moins avaient-elles la délicatesse de se faire croches pattes et coups de lattes en douce, autrement dit en privé….

Plus d’hypocrisie bourgeoise donc, plus d’exécution dans l’ombre, comme Dominique de Villepin réglant son compte brutalement à Michèle Alliot-Marie auprès de Chirac pour ne prendre que cet exemple. Un assassinat politique certes,  mais sans faire les grands titres des journaux. Cette fois, François Fillon et ses janissaires ont détruit au vu au su de tous, avec une certaine jubilation obscène, celui qui prétendait à la succession ouverte par le Président.  Terminus pour « un prétentieux » : le flingage du « zozo », ainsi le chef du gouvernement l’avait-il baptisé d’un mot au vitriol, fut impitoyable. Le « gang des sérieux »a réalisé le contrat avec une efficacité impressionnante. Il faut dire que la cible leur était odieuse…

Pour le clan des chiraquiens comme des sarkozystes, pour tous ceux aussi qui viennent des grandes écoles et ont suivi le parcours classique de l’élite, pour les anciens premiers ministres en particulier, tels les plus acharnés Alain Juppé et Edouard Balladur, ce Jean-Louis Borloo n’a jamais été qu’un « bâtard ». Mi-droite, mi gauche, mi-riche (très) mi-proche des petites gens, il n’a jamais été du monde clos des conservateurs. Ce trublion qui est allé se faire élire à Valenciennes la populeuse et qui a su se faire aimer des écolos-gauchos, ce bon vivant de la tradition faune radicale les a toujours inquiétés, voire révulsés, provoquant toujours une réaction du genre : « planquons les filles au grenier, car le Borloo menace de débarquer.. .» Jusqu’à sa vêture un peu déjetée qui les dérangeait. Sa tignasse, ses cravates trop longues, ses pantalons tirebouchonants, sa démarche chaloupée, ses sourires gouailleurs ; ce n’était pas leurs codes. Il a eu beau passer chez le coiffeur, il n’était pas à la toise de leur respectabilité, de leur « élégance », et ils ne lui ont pas envoyé dire…

« Incompétent », « léger », « brouillon », « bidon », « buveur », « noceur »…autant de mots balles qui ont fait mouche, alors même que Jean-Louis Borloo a pu démontrer à la ville comme à la campagne une capacité de travail en groupe, une efficacité qui auraient du le mettre à l’abri des rafales. Sauf qu’il n’a jamais été dans le moule du pouvoir « respectable »…et qu’il n’a pas non plus assumé sa différence. Le candidat à Matignon a eu beau se recoiffer, se « relunetter » et copier les comportements, la démarche des belles personnes, il n’en sera jamais. Son phrasé demeure déphasé, son look débranché de cet univers de la droite conservatrice pour laquelle il demeure un « hors sein » menaçant en période de crise, car de surcroît, et plus fondamentalement sans doute, il trimballe une odeur de populaire. « Le peuple pue » disait Jean Gabin, Borloo a beau se parfumer, à l’UMP quand il approche, on se pince le nez !

Maintenant, tous les coups que le battu a pris, notamment dans le dos, ne font pas de Jean-Louis Borloo un prix de vertu. Même si cette maltraitance au grand jour, puis son refus plutôt empanaché d’un ministère de consolation lui attirent la sympathie, les leçons d’élégance peuvent lui être retournées par François Fillon et ses alliés. Dans sa guerre éclair pour s’imposer à Matignon, ce membre éminent d’une « équipe gouvernementale » n’en a pas moins dézingué avec virulence son chef qui ne l’était pas assez. Certes ils sont nombreux à trouver que le Premier ministre était un « pusillanime…un planqué…un réformateur en peau de lapin et un vrai conservateur droitier… », mais était-ce bien à Borloo et aux borlooistes de le faire savoir…publiquement ! A part afficher sur face book ses critiques, il a avec ses proches lui aussi lâché quelques unes de ces attaques qu’il qualifiait de « boules puantes ». Ainsi, quand Fadela Amara, membre du gouvernement elle aussi réduisait « son » Premier ministre à un « bourgeois de la Sarthe », cela ne manquait pas de pertinence, mais ce n’était pas très…élégant ni loyal de le dire publiquement !

A ce concours général de l’(in)élégance, il sera bien difficile de départager les concurrents ; Sans doute celui qui l’a emporté mérite-t-il d’être si l’on ose dire distingué. Mais qu’on n’oublie pas à ce tableau de déshonneur quelques accessits et surtout le prix spécial du jury pour le champion hors catégorie. Pour ce qui est de ceux qui ne « méritent » qu’une distinction secondaire, la liste est longue, et ne demande qu’à être complétée. Mais je retiendrai pour commencer Alain Juppé qui après avoir exercé de hautes fonctions, et prétend à de plus hautes encore, est allé se mettre au garde à vous devant Sarkozy dont il critiquait pourtant précédemment la politique de Défense. Et faut-il aussi rappeler que le maire de Bordeaux s’était engagé à ne pas quitter sa ville ?…Pourtant, la silhouette ne manque pas d’élégance. Alain Juppé sait passer les troupes en revue et aussi ses illusions perdues…Mais une mention pourrait être décernée aussi à la villepiniste Marie-Anne Montchamps, si vive, si piquante précédemment dans ses attaques contre Nicolas Sarkozy, qu’elle avait été promue porte-parole de République solidaire. Elle devait même former un groupe de voltigeurs villepiniens au parlement, elle a préféré un strapontin au gouvernement et l’assurance de retrouver une circonscription dont le redécoupage la privait…

Ces seconds rôles cependant ne sont rien face au Premier, le Président de la République, en charge de l’essentiel, qui ne se résume pas la morale, mais doit la mêler à l’efficacité. Et pour commencer sa gestion des hommes se doit être exemplaire, or c’est un euphémisme de dire qu’elle ne l’a pas été ! Ne parlons pas seulement de la câlinothérapie tardive à laquelle il s’est résolu après avoir constaté les dégâts humains qu’il avait provoqués. Comment a-t-il pu se contenter de ne prévenir que, très tardivement deux ministres, deux seulement, de leur éviction ? Des dévoués pourtant, à commencer par le censément très proche Christian Estrosi qui a cru longtemps qu’il sauverait sa tête, et à suivre par Rama Yade qu’il a promenée si longtemps à sa boutonnière comme le fleuron noir de sa politique de la diversité. Comment a-t-il pu faire miroiter aussi une promotion ministérielle à des hommes tel Gérard Longuet, le président du groupe sénatorial UMP pour qui c’était une étape essentielle, puis les recaler sans même les en avertir ? Par quelle perversité a-t-il pu organiser l’exfiltration, le vidage de Michèle Alliot-Marie grâce à la promotion de son compagnon Patrick Ollier, ce qui la réduisait au silence…puis la rapatrier aux Affaires étrangères après le refus de Borloo de s’en occuper ?...On pourrait ainsi multiplier les exemples d’humiliations, de blessures infligées en dépit de l’humanité indispensable au Roi et du bon sens politique. Car si la guérilla du passé entre l’ex-UDF et l’ancien RPR reprend c’est bien à cause du mépris démontré ostensiblement par la puissance suprême. Là survient l’inélégance, quand elle tourne à la faute politique…

Mais au delà de cet épisode, c’est toute l’organisation même de ce feuilleton de télé-réalité politique qui relevait et provoquait de l’immoralité.  En fixant une compétition publique dont les vainqueurs seraient les survivants après plusieurs mois d’affrontements, le chef de l’Etat conduisait les membres de sa famille à se déchirer, à se cannibaliser les uns les autres. A se donner en spectacle, dévoilant des ambitions crues , des détestations sans fards. Ce n’était plus un gouvernement, c’était un nœud de vipères, sans plus s’embarrasser de ces vaines élégances qui contribuent à civiliser les rapports humains.  Alors, pour se consoler, pour sourire, on peut se souvenir de cette citation de Paul Valéry, qu’adore notre ami Philippe Bilger : « le pouvoir sans abus n’a aucun charme… ». Mais quand l’abus fait le pouvoir ?








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