Marianne2 2012

Birmanie: une «révolution douce» qui soulève des questions

Mardi 17 Janvier 2012 à 12:01 | Lu 3970 fois I 3 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Il y a près d'un an, la junte birmane, l'une des pires dictatures de la planète au pouvoir pendant près d'un demi-siècle transférait ses pouvoirs à un nouveau gouvernement civil, bien que contrôlé par d'anciens militaires. Dirigée par le président Thein Sein, la nouvelle a multiplié les réformes spectaculaires, permettant en particulier le retour au coeur du jeu politique de l'opposante Aung San Suu Ky, mais aussi celle des diplomates et investisseurs étrangers.


Aung San Suu Kyi (cc flikr Globalism Pictures)
Aung San Suu Kyi (cc flikr Globalism Pictures)
Libération des prisonniers politiques, légalisation des syndicats, levée de la censure sur les journaux, réenregistrement de la Ligue nationale démocratique, le parti politique d'Aung San Suu Kyi, organisation d’élections législatives. Rarement un pays sous la coupe d’une dictature militaire depuis plus de 25 ans aura ouvert ses portes avec une telle célérité. Au point de se poser des questions sur les motivations de ce printemps de Rangoun qualifié de « processus  historique » par Alain Juppé lors de sa visite dans le pays ce week-end.

Les images du printemps arabe et de ces dictateurs inflexibles fuyant leurs pays avant, pour certains, d’être mis en cage et jugés ? La libération de l'opposante Aung San Suu Kyi qui apparaît comme le premier signe d’un assouplissement du régime birman est intervenu en novembre 2010 soit avant les premiers prémices du printemps arabe invalide cette hypothèse.

C’est bien plus le critère économique qui semble être à l’origine de cette conversion. Le pays, qui recèle de ressources naturelles, était soumis à des sanction économiques depuis plus de deux décennies et nombre de généraux se sont convertis à l’idée de profiter de cette manne.

Beaucoup de promesses...à tenir

Un pari risqué mais plutôt payant. « Transformée » en un coup de baguette magique en un gouvernement civil, la junte fait un sans-faute diplomatique, politique et de communication. A tel point que les Etats-Unis ont annoncé le rétablissement des relations diplomatiques avec le pays et l’envoi d’un ambassadeur. Et les délégations d’hommes d’affaires japonais et américains se précipitent déjà dans le pays dont les ressources en gaz, pétrole, minerais divers et la situation stratégique entre l’Inde, la Chine et le reste du sud-est asiatique attire toutes les convoitises.

Cette nouvelle équipe a multiplié les réformes spectaculaires ces derniers mois, permettant en particulier le retour au coeur du jeu politique de Aung San Suu Kyi. Convaincue de la bonne foi du nouveau pouvoir, celle-ci a annoncé qu’elle participerait en avril aux élections législatives, pour la première fois depuis 1990. Son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, avait alors remporté le scrutin, mais la junte avait annulé le résultat.  La télévision d'Etat a annoncé qu'au total 651 prisonniers seraient amnistiés dans le cadre d'un nouveau pardon présidentiel, sans préciser combien sont des détenus politiques --368, selon des indications non recoupées.

Un processus d’ouverture qui ne lève pas toutes les interrogations sur les objectifs du nouveau pouvoir dont certains redoutent la duplicité. 
Paris, Washington et Tokyo restent particulièrement attentifs à certains points : la poursuite du dialogue politique, la libération effective de tous les prisonniers politiques et le respect du droit des minorités ethniques. Un dernier volet jugé crucial après des décennies de lutte armée entre Rangoun et une pléiade de rebellions ethniques. La plupart d'entre-elles ont accepté le cessez-le-feu, comme les Karens,  

«Nous devons donner aux autorités birmanes un satisfecit, et cette visite en est un, mais nous leur dirons que nous attendons davantage», relève une source diplomatique citée par Le Figaro.

Des négociations ouvertes avec les minorités ethniques

A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que le général Thein Sein, ancien général et premier Ministre de la junte, a été élu président de la République le 4 février 2011, à l'issue d'élections considérées comme truquées par l'opposition et par la communauté internationale. D’où la suspicion de certains observateurs qui s’interrogent afin de savoir si Thein Sein n’est pas que la « vitrine civile » présentable de la junte dont certains membres sont encore présents dans le gouvernement.

Considéré comme un modéré bien qu’ayant été l’un des piliers de la junte militaire, Thein Sein reste une énigme et ses véritables capacités d’actions sont mal connues, bien que la multiplication des gestes d’ouvertures récents apparaissent comme autant de garanties et de démonstration de sa «bonne volonté ». Certains experts n’en oublient pas pour autant que la Birmanie est encore un pays dirigé par un régime autoritaire, très lié à Pékin et dont le processus de « perestroïka » est fragile. 

Outre la libération en novembre 2010 de la prix Nobel d’Aung Saung Suu Kyi et l’autorisation qui lui a été donnée de se présenter aux élections législatives prévues le 1er avril prochain, l'avancée la plus surprenante, bien que moins connue, reste l’accord de cessez le feu signé le 12 janvier avec l’ethnie Karen. L'accord est intervenu lors des pourparlers entre les fonctionnaires et la Karen National Union (KNU) dans le capital de Hpa-an, de l'Est de l'État Karen. Les Karen luttent pour une plus grande autonomie depuis plus de 60 ans. Largement chrétienne et favorisée par les Britanniques pendant les années de domination coloniale, les Karen se sont rebellés contre le traitement répressif des militaires birmans nationalistes, l’accusant même de génocide.

En revanche, le contexte est plus difficile dans l’état Kachin, au nord du pays, qui abrite nombre de ressources naturelles minières et forestières. En juin dernier, en plein processus d'ouverture, le régime lancait une offensive contre la Kachin Independence Army (KIA) et multipliait les attaques contre civils, rompant ainsi un cessez-le-feu vieux de 17 ans. Un regain de tensions préoccupant pour bon nombre d’ONG qui qualifient ce conflit de « guerre cachée de Birmanie ».  Si le conflit continue, là aussi les choses pourraient bouger: le président Thein Sein a donné ordre à l'armée de ne pas attaquer les minorités dans tout le pays et des rencontres entre le gouvernement birman et des représentants Kachin en vue de pourparlers de paix sont prévues le 18 janvier dans la ville frontière chinoise de Ruili.









LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr