Bilger : «La justice bouge encore, Tillinac voudrait l'achever»
Mercredi 9 Décembre 2009 à 07:01 | Lu 9240 fois I 52 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Philippe Bilger réagit aux propos de Denis Tillinac sur la justice française. Il regrette notamment que l'éditorialiste ait le mépris facile pour les juges qui ont le malheur de poursuivre ses amis, notamment les plus puissants.
Denis Tillinac est un intellectuel de Corrèze (il le répète) et de droite (les médias, qui le considèrent comme le seul, le cultivent pour cela). A ce double titre, il ne s’est pas acquis le droit de dire n’importe quoi.
Lisant ses chroniques dans Marianne, je retrouve souvent les thèmes de mes billets avec quelques jours de retard. Il m’arrive d’approuver ce qu’il pense, même si j’ai été agacé par son jeu de bascule subtil entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, le premier retrouvant maintenant tout son lustre à cause de ses ennuis judiciaires, qui permettent à Tillinac de s’en prendre à nouveau aux juges dans le Talk France Info, ce qui semble être l’une de ses marottes.
Quand on manque de cette qualité fondamentale qu’est l’indifférence et qu’on essaie de tout lire ou presque, la vie intellectuelle devient un enfer parce qu’on voudrait répondre à beaucoup de propos... Non pas tant parce qu’ils contrediraient sur le fond votre propre conception mais parce qu’à l’évidence ils résultent d’un défaut de connaissance et du ressassement de stéréotypes. On a envie de signifier à celui qui ne sait pas ou médiocrement, qui parle sans avoir d’autre légitimité, dans certains domaines, que le hasard médiatique venu à sa rencontre, qu’il vaudrait mieux qu’il fasse silence. Qu’il n’est pas honteux de ne pas proférer une opinion sur n’importe quoi. Qu’il y a même de l’élégance à se tenir en retrait plutôt que de flatter avec rouerie ce qu’on croit être le sentiment populaire et qui n’est que du populisme de mauvais aloi.
Je suis obligé de redonner vie à ce que je dénonce. D’abord, Denis Tillinac revient sur l’affaire Viguier dont il est un ami et qui serait « persécuté par la justice depuis 10 ans pour le soi-disant crime de son épouse dont on n’a pas retrouvé le cadavre ». En substance, la justice aurait « une vindicte » et ne voudrait «jamais avoir tort », d’où l’appel qui a été interjeté à la suite de l’arrêt d’acquittement.
On croit rêver. Le plus sérieusement du monde, Tillinac, mettant sur un plateau ses liens amicaux, croit être fondé à délivrer un message décisif qui lèverait les doutes, les incertitudes, toutes les interrogations pesant dans l’autre. L’appareil judiciaire serait ridicule pour ne pas voir ces évidences que seul Tillinac, dans sa grande sagesse, a perçues.
La cour d’assises d’appel confirmera peut-être l’acquittement mais il est navrant de constater que Denis Tillinac se vautre, comme tant d’autres, dans cette idée fausse qu’un crime a forcément sa trace inscrite sur le visage et dans le comportement au quotidien. Alors qu’il en est au contraire souvent leur contradiction. De sorte que Tillinac ne peut rien nous dire sur ce mystère criminel, sinon qu’il a un ami et que le juger criminel serait inconcevable. C’est tout et ce n’est rien. Cela ne lui donne aucun titre pour fustiger ce qu’évidemment il est incapable d’appréhender dans sa complexité. On va déclarer au prochain jury populaire de 12 personnes, plus 3 magistrats : il faut acquitter parce que Denis Tillinac se croit plus fort que vous tous !
Ensuite, notre pourfendeur de la justice se lâche encore davantage et cela donne notamment : « Je n’aimerais pas tomber dans les pattes des flics, c’est jamais agréable, j’aimerais encore moins tomber dans les pattes de la justice française, c’est effrayant !.... Je pense justement qu’ils (les magistrats, au sujet de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin) ont trop donné l’impression que ça leur faisait plaisir, comme ça dans ma carrière j’aurai ça à me raconter, à mes petits-enfants, je m’suis fait un ministre, un Premier ministre, je m’suis fait un grand, grand notable, et c’est bien, moi qui n’étais qu’un petit juge à 20 000 balles par mois ! ».
Tirez le ban. Mais pour qui se prend-il, pour qui nous prend-il ? Cette dérision, ce mépris se greffent sur quoi ? Que connaît-il du fonctionnement de l’institution, de la manière dont les magistrats travaillent, dont pour l’essentiel ils assument bien leurs tâches et leur mission démocratique ? Sorti de ses obsessions personnelles, de quelles lumières dispose-t-il pour justifier cet anarchisme banal et pour s’abandonner au confort de tirer sur des cibles qui la plupart du temps se laissent abattre comme des lapins apeurés ?
Comme les choses seraient plus simples si au coup par coup une instance, qui ne se consacrerait qu’à ces répliques, venait rétablir la vérité, défendre l’honneur des juges, expliquer les péripéties d’une affaire, admettre les dysfonctionnements et, en résumé, ne pas tendre l’autre joue quand l’une aurait été souffletée! Il n’est pas normal que des voix singulières soient contraintes de s’exprimer pour combattre ce que notre être collectif ne sait pas, ne veut plus disputer à l’injustice.
Denis Tillinac a le droit de parler comme il l’entend et d’écrire ce qu’il désire. On a le droit, nous, de ne pas accepter ses sarcasmes faciles et méprisants. Le plus navrant, c’est son ignorance. Il date, il est très en retard. L’argument à la Marcel Aymé (pensons à « la tête des autres ») n’a aucun sens. S’il y a beaucoup de reproches à faire à nos pratiques, ils n’ont dorénavant plus rien à voir avec cette vanité ordinaire qui viendrait de manière grotesque nous emplir d’autosatisfaction parce que nous aurions mis en examen ou condamné des célébrités, nous conduire à raconter nos faits d’armes, le soir, au coin du feu !
Ce type d’attaque est honteux parce qu’il est totalement fantasmé. Hors de question de jouer avec Tillinac « l’Eric Raoult du pauvre » et de lui suggérer un peu de délicatesse ! J’éprouve juste l’envie d’attirer son attention sur la différence qui doit exister entre un citoyen dont les sentiments et les pensées demeurent enclos dans un cercle limité et un intellectuel qui ne doit pas avoir pour ambition aigre de s’en prendre globalement et lâchement à des institutions et à ceux qui les servent au nom d’une hostilité infiniment fragmentaire. Il y a une contradiction insupportable à venir la bouche en coeur vitupérer Le Pen et sa mouvance et à emprunter les mêmes chemins en tirant sur ce qui heureusement bouge encore et est fondamental pour la République. Ce massacre répétitif est une faute : il interdit les querelles légitimes, les débats vigoureux et lucides.
Se payer les juges ? J’espère qu’un jour ils seront hors de prix. Pour Denis Tillinac comme pour ceux qui suivront son petit exemple.
Retrouvez les articles de Philippe Bilger sur son blog
Lisant ses chroniques dans Marianne, je retrouve souvent les thèmes de mes billets avec quelques jours de retard. Il m’arrive d’approuver ce qu’il pense, même si j’ai été agacé par son jeu de bascule subtil entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, le premier retrouvant maintenant tout son lustre à cause de ses ennuis judiciaires, qui permettent à Tillinac de s’en prendre à nouveau aux juges dans le Talk France Info, ce qui semble être l’une de ses marottes.
Quand on manque de cette qualité fondamentale qu’est l’indifférence et qu’on essaie de tout lire ou presque, la vie intellectuelle devient un enfer parce qu’on voudrait répondre à beaucoup de propos... Non pas tant parce qu’ils contrediraient sur le fond votre propre conception mais parce qu’à l’évidence ils résultent d’un défaut de connaissance et du ressassement de stéréotypes. On a envie de signifier à celui qui ne sait pas ou médiocrement, qui parle sans avoir d’autre légitimité, dans certains domaines, que le hasard médiatique venu à sa rencontre, qu’il vaudrait mieux qu’il fasse silence. Qu’il n’est pas honteux de ne pas proférer une opinion sur n’importe quoi. Qu’il y a même de l’élégance à se tenir en retrait plutôt que de flatter avec rouerie ce qu’on croit être le sentiment populaire et qui n’est que du populisme de mauvais aloi.
Je suis obligé de redonner vie à ce que je dénonce. D’abord, Denis Tillinac revient sur l’affaire Viguier dont il est un ami et qui serait « persécuté par la justice depuis 10 ans pour le soi-disant crime de son épouse dont on n’a pas retrouvé le cadavre ». En substance, la justice aurait « une vindicte » et ne voudrait «jamais avoir tort », d’où l’appel qui a été interjeté à la suite de l’arrêt d’acquittement.
On croit rêver. Le plus sérieusement du monde, Tillinac, mettant sur un plateau ses liens amicaux, croit être fondé à délivrer un message décisif qui lèverait les doutes, les incertitudes, toutes les interrogations pesant dans l’autre. L’appareil judiciaire serait ridicule pour ne pas voir ces évidences que seul Tillinac, dans sa grande sagesse, a perçues.
La cour d’assises d’appel confirmera peut-être l’acquittement mais il est navrant de constater que Denis Tillinac se vautre, comme tant d’autres, dans cette idée fausse qu’un crime a forcément sa trace inscrite sur le visage et dans le comportement au quotidien. Alors qu’il en est au contraire souvent leur contradiction. De sorte que Tillinac ne peut rien nous dire sur ce mystère criminel, sinon qu’il a un ami et que le juger criminel serait inconcevable. C’est tout et ce n’est rien. Cela ne lui donne aucun titre pour fustiger ce qu’évidemment il est incapable d’appréhender dans sa complexité. On va déclarer au prochain jury populaire de 12 personnes, plus 3 magistrats : il faut acquitter parce que Denis Tillinac se croit plus fort que vous tous !
Ensuite, notre pourfendeur de la justice se lâche encore davantage et cela donne notamment : « Je n’aimerais pas tomber dans les pattes des flics, c’est jamais agréable, j’aimerais encore moins tomber dans les pattes de la justice française, c’est effrayant !.... Je pense justement qu’ils (les magistrats, au sujet de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin) ont trop donné l’impression que ça leur faisait plaisir, comme ça dans ma carrière j’aurai ça à me raconter, à mes petits-enfants, je m’suis fait un ministre, un Premier ministre, je m’suis fait un grand, grand notable, et c’est bien, moi qui n’étais qu’un petit juge à 20 000 balles par mois ! ».
Tirez le ban. Mais pour qui se prend-il, pour qui nous prend-il ? Cette dérision, ce mépris se greffent sur quoi ? Que connaît-il du fonctionnement de l’institution, de la manière dont les magistrats travaillent, dont pour l’essentiel ils assument bien leurs tâches et leur mission démocratique ? Sorti de ses obsessions personnelles, de quelles lumières dispose-t-il pour justifier cet anarchisme banal et pour s’abandonner au confort de tirer sur des cibles qui la plupart du temps se laissent abattre comme des lapins apeurés ?
Comme les choses seraient plus simples si au coup par coup une instance, qui ne se consacrerait qu’à ces répliques, venait rétablir la vérité, défendre l’honneur des juges, expliquer les péripéties d’une affaire, admettre les dysfonctionnements et, en résumé, ne pas tendre l’autre joue quand l’une aurait été souffletée! Il n’est pas normal que des voix singulières soient contraintes de s’exprimer pour combattre ce que notre être collectif ne sait pas, ne veut plus disputer à l’injustice.
Denis Tillinac a le droit de parler comme il l’entend et d’écrire ce qu’il désire. On a le droit, nous, de ne pas accepter ses sarcasmes faciles et méprisants. Le plus navrant, c’est son ignorance. Il date, il est très en retard. L’argument à la Marcel Aymé (pensons à « la tête des autres ») n’a aucun sens. S’il y a beaucoup de reproches à faire à nos pratiques, ils n’ont dorénavant plus rien à voir avec cette vanité ordinaire qui viendrait de manière grotesque nous emplir d’autosatisfaction parce que nous aurions mis en examen ou condamné des célébrités, nous conduire à raconter nos faits d’armes, le soir, au coin du feu !
Ce type d’attaque est honteux parce qu’il est totalement fantasmé. Hors de question de jouer avec Tillinac « l’Eric Raoult du pauvre » et de lui suggérer un peu de délicatesse ! J’éprouve juste l’envie d’attirer son attention sur la différence qui doit exister entre un citoyen dont les sentiments et les pensées demeurent enclos dans un cercle limité et un intellectuel qui ne doit pas avoir pour ambition aigre de s’en prendre globalement et lâchement à des institutions et à ceux qui les servent au nom d’une hostilité infiniment fragmentaire. Il y a une contradiction insupportable à venir la bouche en coeur vitupérer Le Pen et sa mouvance et à emprunter les mêmes chemins en tirant sur ce qui heureusement bouge encore et est fondamental pour la République. Ce massacre répétitif est une faute : il interdit les querelles légitimes, les débats vigoureux et lucides.
Se payer les juges ? J’espère qu’un jour ils seront hors de prix. Pour Denis Tillinac comme pour ceux qui suivront son petit exemple.
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