Au comptoir de mon café préféré j'aime lire Le Parisien. C’est samedi, j’ai du temps. Je feuillète. Deux pages sur nos soldats morts en Afghanistan, puis la rédaction occupe le lecteur avec le téléchargement illégal. Des passants donnent leur point de vue sur « la fermeture de Mégaupload ». Les réponses sont équilibrées. Le Parisien n’appelle jamais à la Révolution. Deux pages plus loin un entretien avec le patron de Carrefour France. Noël Prioux annonce qu’il s’engage « à offrir des prix bas toute l’année ».
Le Parisien ne pose pas la bonne question à ce gros annonceur
Les actionnaires de Carrefour ne supportent pas la baisse du prix de l’action. Un an, 48,96 % de chute, c'est pas encore la Société Générale, mais ce n'est pas fameux. Alors pour gagner des parts de marché notre directeur tente de séduire le chaland. « Les ménages français n’ont pas le moral. Ils sont inquiets pour leur pouvoir d’achat… Nous nous engageons à offrir des prix bas sur le long terme, en plus des promotions ». Bingo. Génial. Extraordinaire... Un patron qui s’occupe des Français, c'est plutôt rare.
Sauf que... Ce qui est surprenant c’est que notre homme continue son discours sans que personne ne lui demande comment Bjorg va baisser son soja à boire de 7,7 %. Par quel tour de passe-passe la pâte à tartiner de Saint Moret va perdre 7 % de sa valeur, voire comment le prix des Granoal au lait de Lu va chuter de 6,6 %. En deux mots ; qui va payer ?
On a compris que le fonds d’investissement Colony dirigé par Sébastien Bazin et Bernard Arnauld, ne va mettre la main à la poche. Carrefour ne veut pas réduire ses marges. La première fortune de France a surement du mal à terminer ses fins de mois. Les actionnaires de Distriborg la maison mère de Bjorg, ceux du groupe Bongrain qui commercialise Saint Moret et ceux de Kraftfoods qui gère Lu, ne veulent pas non plus faire d’efforts.
Dans ces conditions il n’y a qu’une seule réponse. Pour baisser de plus de 5 % la valeur d’un produit, il faut tailler dans les coûts. Comme les matières premières sont au même prix aux quatre coins de la planète, il ne reste plus qu’aux salariés à trinquer. Beaucoup doivent être déjà payés au SMIC, voilà de nouvelles délocalisations en vue.
La baisse des prix annoncée par une page dans Le Parisien n'est plus aussi rejouissante.
Trois jours aprés le scandale Lejaby, Le Monde nous rappelle que la main d’œuvre est trop chère en France
Si ces trois chefs d'entreprise cherchent où délocaliser ils peuvent toujours lire Le Monde de samedi. En page trois de son supplément géo et politique le quotidien du soir nous présente un magnifique tableau sur le « coût de la main d’œuvre ». Un quart de page consacré à l'information. Aprés tout le battage pour justifier la fermeture de Lejaby, certains des lecteurs du quotidien devaient encore ignorer l'information : vingt pays d’Europe offrent des salaires plus pingres et une moindre protection sociale que la France.
S’ils souhaitent la proximité géographique les responsables de ces multinationales pourront donc s’installer en Italie en Espagne ou au Royaume Uni. S’ils souhaitent donner un coup de fouet à leurs résultats pour satisfaire leurs actionnaires ils peuvent choisir le Portugal, la Pologne ou la Hongrie. La main d’œuvre y est trois fois moins chère qu’en France… Les bénéfices vont exploser.
Les lecteurs attentifs s’attendaient à ce coup de pied de l'âne. Le 20 janvier à propos de « Lejaby, cruel symbole de la désindustrialisation », le quotidien avait terminé son éditorial par : « il est déjà bien tard ». L'auteur avait sûrement hésité entre « il n y a plus le choix » ou « il n’y a plus d’alternative », mais ce dernier est une marque déposée par Margaret Thatcher.