Bensaïd. Un apparatchik à visage humain
Mardi 12 Janvier 2010 à 18:52 | Lu 13586 fois I 61 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur
Daniel Bensaïd, l'un des plus anciens dirigeants du mouvement trotskiste, intellectuel et philosophe, est mort. C'est son passé militant qui est évoqué ici.
Daniel Bensaïd (photo d'Annie Assouline)
Je connaissais Daniel Bensaïd depuis quarante ans. On disait « Bensa » à l'époque. Dans ma mémoire visuelle, son nom est lié à trois autre leaders de la Ligue Communiste - Alain Krivine, Henri Weber et Charles Michaloux. Sur la photo de « Rouge », nouvel hebdomadaire à l'époque, ils étaient tous debout devant la table de meeting de la « Mutu », en se tenant les mains au-dessus de la tête. Ils étaient jeunes, pas forcément beaux, mais dans mon esprit exalté de l'époque (qui l'est resté un peu), ça avait de la gueule. Un air d'Internationale flottait sur la photo.
Nous autres, jeunes militants, avions tous lu « Mai 68 une répétition générale » (Maspéro), un petit livre rouge écrit avec Henri Weber qui nous faisait rêver. Sa thèse était très argumentée mais simple : Mai 68 a été une révolution manquée car il manquait la quatrième des conditions définie par Lénine pour la faire triompher, un parti révolutionnaire. Il ne suffisait donc pas de lutter, de fomenter des grèves dans nos lycées ou nos facs - tâches dont on s'acquittait fort bien -, il convenait aussi de construire un parti révolutionnaire qui aiderait le prolétariat à s'armer pour triompher de la bourgeoisie et, pour cela, de l'implanter dans la classe ouvrière. Et comme la répétition générale d'octobre 1917 se situait en 1905, nous comptions bien faire triompher la révolution socialiste en France avant 1980.
C'est le contraire qui est arrivé, et le parti révolutionnaire que devait construire la Ligue était à cette date cinq fois plus faible qu'aux lendemains de Mai.
En 1969, Bensaïd n'était pas, alors, le philosophe et l'intellectuel qu'il est devenu. Il faisait partie du SU (Secrétariat unifié) de la IV° internationale et s'intéressait beaucoup aux révolutions latino-américaines, aux guérillas urbaines du PRT, ce petit parti trotskiste qui a fini par faire sauter la Banque centrale d'Argentine. Dans les réunions internes, son accent de Toulouse faisait mouche : de tous les dirigeants du BP (Bureau politique), Bensa était sans doute le plus percutant et le plus agile en polémique. Il était alors un véritable VRP de la révolution, portant la bonne parole et réchauffant l'ardeur des militants de ville en ville et de pays en pays, car la Ligue, section la plus nombreuse de la IV° Internationale, devait aussi aider les jeunes sections à s'implanter un peu partout dans le monde.
Plus tard, devenu journaliste - et lui redevenu prof en fac -, j'ai retrouvé un Bensaïd plus tranquille. Un auteur de livres qui essayait tant bien que mal de comprendre ce qui était arrivé à cette révolution à laquelle, lui comme moi - lui plus que moi, enfin plus longtemps - avions décidé un jour de consacrer notre existence. Il portait sur son visage la nostalgie de ce qui n'était pas survenu alors qu'il l'attendait tant. Il se défendait par l'ironie contre ce qu'il estimait être la régression d'une époque. J'ai compris sans qu'il me le dise qu'il avait décidé de produire une oeuvre et que son élaboration était une course contre la montre depuis sa maladie. Quoique évidemment très critique envers Marianne, il répondait positivement à toutes nos demandes d'interviews et de réactions à chaud, toujours disponible pour le débat ou la polémique.
Lorsque Pierre Péan et moi avons publié « La Face cachée du Monde », où les liens entre la direction de la rédaction du quotidien et le courant trotskiste étaient plus qu'évoqués, il m'avait dit que le livre avait divisé toute la LCR selon la perception et les liens des uns ou des autres avec Edwy Plenel, qui était son ami et l'est sans doute resté. Quand il m'a demandé de l'aider à trouver un éditeur pour un livre grand public (écrit avec Olivier Besancenot), je l'ai immédiatement mis en contact avec celui qui m'est le plus cher et qui l'a d'ailleurs édité. Je ne savais pas que ce serait son dernier ouvrage (1).
(1) Si l'on excepte le volume Marx mode d'emploi, de textes et de dessins co-publié avec Charb.
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