Béatrice Schönberg fait le télé achat du low costPhilippe Cohen | Jeudi 28 Février 2008 à 07:48 | Lu 31505 fois
Face à la vie chère, une seule solution, le low cost! Sourire en bandoulière, Béatrice Schönberg a fait ses débuts de grande prêtresse libérale. Ineffable!
La fréquentation assidue d’un ministre est-elle en train de nous changer Béatrice Schönberg ? En tout cas, l’émission « Ils font bouger la France », qui occupait la première tranche de soirée de France 2, a offert aux téléspectateurs une image inédite de la journaliste, qui rappelons-le, a été écartée du JT de la chaîne à cause de son statut de femme de ministre. Elle était réservée et apolitique. Elle était hier passionnée, habitée par une véritable ébriété néolibérale.
La chaîne publique renouait mercredi soir avec la « pédagogie » néolibérale des années 1980, lorsqu’il fallait initier ces veaux de Français aux bonheurs de l’entreprise et de la guerre commerciale. On se souvient ainsi de l’émission « Vive la crise » de 1984, émission durant laquelle les journalistes Laurent Joffrin et Jean-Claude Guillebaud – qui ont bien changé depuis – nous présentaient avec enthousiasme les entrepreneurs modèles de l’époque, Michel Albert, Bernard Tapie et Philippe de Villiers (pour son spectacle du Puy-du-Fou). Huit heures de chirurgie dentaire non stop ! « Ils font bouger la France », c’était la même chose, mais vingt-quatre ans plus tard et avec Béatrice Schönberg comme seule animatrice : le low cost frappe aussi la téloche ! Unique credo de l’émission : augmenter le pouvoir d’achat, c’est possible à condition de ne rien respecter. Ainsi la caméra a-t-elle suivi un malheureux électricien du Nord qui devait se faire remplacer 22 dents. En Hongrie, la chose est possible pour 8 000 euros tout compris en… une journée. Sourire reconstruit et rayonnant, notre homme, honoré par la prévenance d’une guide francophone – compris dans le « forfait » –, notre compatriote semblait apprécier le tourisme médical, qui, en l’occurrence, combine huit heures de tourisme « vite fait » et huit heures de chirurgie dentaire. Une hérésie selon un chirurgien-dentiste présent sur le plateau, mais personne ne l’écoutait, il incarnait, selon le mot de Béatrice, « le corporatisme » de la France d’avant. Alors que l’électricien, lui, avait réussi à ne payer que 8000 euros une opération qui coûte en France plus de 20 000 euros. Son voisin, un certain Geoffroy Roux de Bézieux, manifestement d’une autre origine sociale, directeur général de Virgin et membre d’une commission Attali très présente sur le plateau, approuvait la démarche : s’il avait su, lui, il n’aurait pas fait refaire ses couronnes dans le XVI° arrondissement. Bref, c’était la fête aux pauvres ! Low cost à tous les étages On enchaînait d’ailleurs avec un micro-trottoir dans les queues de la compagnie Easy Jet. C’est un peu comme si on interrogeait des gagnants du loto venus chercher leur chèque dans une boutique de France-Loto. Ils avaient tous la banane ! Comme d‘ailleurs les stewards et les hôtesses de l’air, obligés de « faire le ménage en vingt minutes », entre deux vols, pour 1700 euros par mois, un salaire supérieur à celui de leurs collègues d’Air France. Que du bonheur ! Le secret d'Easyjet, qui ressemble à celui de la Gaumont dans les cinémas, a été dévoilé à l'antenne : faire goinfrer le maximum de boissons et de cochonneries sucrées mais payantes aux voyageurs (6 euros par passager), les stewards étant spécialement formés à la vente en cabine. Retour sur le plateau, où un autre adepte du low cost rayonnant, un gugusse qui a eu l’idée d’inventer la « self coiffure ». Concept : les clients se lavent les cheveux eux-mêmes, et du coup, le prix de la coupe descend à 15 euros pour les femmes, et 10 pour les hommes. Étape suivante : on vous fournit le matos et vous vous faites coiffer par votre amoureux… Quand on n’a pas de pognon, il faut avoir des idées… Ensuite, une jeune femme proposait à la cantonade d’acheter ses lentilles sur Internet en économisant ainsi le prix de la distribution en magasin. On passe ensuite au rayon textile. Où les louanges de « la qualité chinoise » – dont se plaignent régulièrement tous les Chinois dans la vraie vie – ont été prononcées pendant dix minutes ; super qualité, super prix. Du coup, Béatrice Schönberg va nous démontrer que les seules entreprises textiles qui marchent, en dehors de celles qui produisent en Chine, sont celles qui pratiquent le métier « à la chinoise ». Gros plan sur un atelier du Sentier où un « patron malin » explique sa méthode : il démonte un soutien-gorge de grande marque et le reconstitue en changeant un ou deux détails. Vive la copie ! Vive les entrepreneurs ! Niquez tous les créateurs ! A bas la propriété intellectuelle ! Toujours moins cher, à bas toutes les règles, l’émission a basculé dans une sorte d’ébriété libérale qui aurait même choqué Jean-Marc Sylvestre tant la destruction créatrice des emplois était louée comme un progrès ! De l’avis des « experts » présents sur le plateau, la seule solution pour la France est de se spécialiser sur le créneau « haut de gamme ». Exactement ce que pense, à rebours du Président, la ministre de l’Économie, en position plus précaire que jamais. Un participant a même expliqué que cette théorie s'appliquerait bientôt à la médecine : le tourisme médical pour les classes moyennes française, et les soins haut de gamme parisiens pour les princes arabes... Une seule imprimante pour cinquante salariés! Nouveau reportage, chez une compagnie low cost de mobiles : une grande pièce avec cinquante salariés entassés et un patron ridicule expliquant qu’il a gagné quelques centimes en changeant les lampes et en obligeant ses cinquante salariés à partager une seule et unique imprimante : « Le low cost c’est un état d’esprit », chantait-il à l’antenne. Le propos a même fini par inquiéter Charles Beigbeder, autre dignitaire de la commission Attali, dont on avait l’impression qu’elle avait concocté le sommaire de l’émission.Quand Béatrice Schönberg, qui doit rouler au moins en Austin, s’est mise à rêver tout haut de petites voitures à 1700 euros « comme en Inde », le patron de Poweo a alerté la journaliste sur le fait que les exigences du développement durable constituaient quand même un frein à la logique du toujours moins cher exaltée pendant l’émission. C’est bizarre, de ça, son mari Jean-Louis Borloo l’avait déjà entretenue à la maison. Mais elle avait complètement oublié…
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