Bayrou s'éloigne du centrisme à la papa
Lundi 2 Janvier 2012 à 07:19 | Lu 11196 fois I 29 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Pour Philippe Bilger, François Bayrou est définitivement devenu un joueur de premier plan du champ politique qui a su se doter d'une véritable indépendance. Ce qui ne le dispensera pas, le moment venu, de se prononcer sur la question des alliances.
François Bayrou est-il un joueur ou un arbitre ?
Cette interrogation a le droit d'être formulée.
J'ai eu envie d'y revenir quand dans une complilation des meilleurs moments de l'émission d'Alessandra Sublet sur France 5, j'ai entendu Jamel Debbouze se moquer de l'UMP en disant qu'il ne pourrait jamais y adhérer à cause de son asthme et de François Bayrou parce qu'il ne se voyait pas, en substance, préférer l'arbitre aux joueurs.
Aussi condescendante, mais sans méchanceté, qu'ait pu apparaître cette dernière appréciation, elle est tout de même révélatrice de ce que le centrisme est mal connu, que les images à son sujet demeurent des stéréotypes mais aussi d'un vrai problème qui est de déterminer la latitude d'action politique du centre.
Jamel Debbouze semble ne pas avoir remarqué qu'on n'a plus affaire au centrisme de papa ou de grand-papa. Je ne l'incrimine pas parce qu'à l'évidence son opinion est partagée par une masse de Français guère passionnés par le débat public qui en restent à cette vision du mi-chèvre mi-chou, des accommodements avec tous les partis, de cette inaptitude à élaborer un projet autonome et identifiable, au fond un centrisme mou et ductile. Une pâte à l'usage de tous et dilatable à l'infini. Rien de fort, de structuré ni de cohérent.
Ce centrisme-là a vécu et si cette philosophie des arrangements, du choix du milieu parce qu'il était le milieu et non pas parce qu'il était juste est passée à la trappe, c'est grâce à François Bayrou qui a tenu un cap et a fini par faire respecter, à force d'obstination têtue et parfois solitaire, cette exigence d'un centre dur, non plus prêt à suivre mais à précéder. La meilleure preuve de cette métamorphose est que si on entend des critiques à propos du MoDem, elles ne se rapportent pas à ces vices longtemps consubstantiels, faiblesse et opportunisme. Il y a d'ailleurs une qualité de haine, en tout cas d'hostilité, qui est significative : on ne déteste pas autant ce qui n'existe pas, n'est-ce-pas Hervé Morin ?
Il n'empêche qu'en dépit de l'élaboration d'un programme spécifiquement centriste qui sera annoncé en janvier ou en février, il faudra bien qu'à un certain moment le MoDem se pose la question de ses alliances. Sauf évidemment si son projet devenait central lors de la campagne et appelait une majorité pour le rendre présent au second tour où, alors, tous les autres motivés par l'anti-sarkozysme viendraient y adhérer en quémandant des places comme récompense. Cette hypothèse, même si certains en doutent, est suffisamment plausible pour que depuis quelques semaines - je n'évoque pas seulement les sondages - une tonalité dans l'air ait subtilement changé et qu'on soit passé des jeux qui étaient faits à un jeu infiniment plus ouvert. Il n'y a jamais à tourner en dérision une confiance absolue en son destin, non pas abîmée mais nourrie par les échecs. Il y a un moment, peut-être, où le sort se lasse et où la volonté fait la différence.
Alors pourquoi, cependant, cette accusation de n'être qu'arbitre n'est-elle pas totalement infondée ? Pour le centrisme d'aujourd'hui revigoré par le leader béarnais, il faut prendre garde à la tentation qui guette les mouvements situés entre les extrêmes, dans un milieu équilibré et raisonnable : celle de se contenter de donner des leçons sur la méthode, les pratiques et les comportements. Celle de juger et de noter les autres pour faire l'économie de l'affirmation de soi. C'est un risque que je continue à percevoir même si le MoDem a apparemment perçu le danger de n'être perçu que comme un éternel arbitre des élégances politiques alors que sa vocation est d'être un protagoniste de la pièce nationale. La clé en effet est là qui impose dans tous les cas qu'un objet politique tangible, lisible et observable soit jeté dans le débat public et qu'on ne puisse le qualifier que de centriste avec l'originalité et la précision qui, avant l'exercice du pouvoir, doivent s'attacher aux propositions. Il ne faut plus qu'on puisse s'en détourner en y voyant seulement un salmigondis de mesures piochées ici ou là, sans personnalité ni audace.
Cette analyse qui relie l'existence d'un centre fort à celle d'un programme autonome fait justice - et ce n'est pas difficile - de cette fausse querelle entre un centrisme véritable et indépendant « à la Bayrou » et l'ersatz « à la Morin » qui s'assignait pour vocation de n'être qu'à droite, en soutien de l'UMP, avant qu'une vocation présidentielle à 1% pour l'instant lui ait mis des fourmis dans l'esprit. Un centre qui est affecté à vie à une structure politique qui le domine, c'est tout ce qu'on veut sauf de la liberté et de l'espérance.
Imaginons le pire pour François Bayrou : il n'est pas au deuxième tour. Il ne pourra pas oublier que dans tous les cas, comme je l'ai déjà écrit, une part des déçus du sarkozysme l'aura soutenu et que l'autre excédée par le trop peu de droite, ou trop tardif, du président aura gagné le FN. Ce sera à lui de déterminer à qui, à quelle cause il apportera le poids de l'identité centriste pas faite seulement d'un projet mais aussi incarnée par un homme ayant montré que les combats ne lui faisaient pas peur.
François Bayrou est et sera un joueur, n'en déplaise à Jamel Debbouze. Le temps du centrisme automatique, comme il y a des conduites automatiques, est révolu. La victoire n'est pas certaine, mais l'indépendance assurément. Sinon, ce serait à désespérer.
Retrouvez les billets de Philippe Bilger sur son blog Justice au singulier
Cette interrogation a le droit d'être formulée.
J'ai eu envie d'y revenir quand dans une complilation des meilleurs moments de l'émission d'Alessandra Sublet sur France 5, j'ai entendu Jamel Debbouze se moquer de l'UMP en disant qu'il ne pourrait jamais y adhérer à cause de son asthme et de François Bayrou parce qu'il ne se voyait pas, en substance, préférer l'arbitre aux joueurs.
Aussi condescendante, mais sans méchanceté, qu'ait pu apparaître cette dernière appréciation, elle est tout de même révélatrice de ce que le centrisme est mal connu, que les images à son sujet demeurent des stéréotypes mais aussi d'un vrai problème qui est de déterminer la latitude d'action politique du centre.
Jamel Debbouze semble ne pas avoir remarqué qu'on n'a plus affaire au centrisme de papa ou de grand-papa. Je ne l'incrimine pas parce qu'à l'évidence son opinion est partagée par une masse de Français guère passionnés par le débat public qui en restent à cette vision du mi-chèvre mi-chou, des accommodements avec tous les partis, de cette inaptitude à élaborer un projet autonome et identifiable, au fond un centrisme mou et ductile. Une pâte à l'usage de tous et dilatable à l'infini. Rien de fort, de structuré ni de cohérent.
Ce centrisme-là a vécu et si cette philosophie des arrangements, du choix du milieu parce qu'il était le milieu et non pas parce qu'il était juste est passée à la trappe, c'est grâce à François Bayrou qui a tenu un cap et a fini par faire respecter, à force d'obstination têtue et parfois solitaire, cette exigence d'un centre dur, non plus prêt à suivre mais à précéder. La meilleure preuve de cette métamorphose est que si on entend des critiques à propos du MoDem, elles ne se rapportent pas à ces vices longtemps consubstantiels, faiblesse et opportunisme. Il y a d'ailleurs une qualité de haine, en tout cas d'hostilité, qui est significative : on ne déteste pas autant ce qui n'existe pas, n'est-ce-pas Hervé Morin ?
Il n'empêche qu'en dépit de l'élaboration d'un programme spécifiquement centriste qui sera annoncé en janvier ou en février, il faudra bien qu'à un certain moment le MoDem se pose la question de ses alliances. Sauf évidemment si son projet devenait central lors de la campagne et appelait une majorité pour le rendre présent au second tour où, alors, tous les autres motivés par l'anti-sarkozysme viendraient y adhérer en quémandant des places comme récompense. Cette hypothèse, même si certains en doutent, est suffisamment plausible pour que depuis quelques semaines - je n'évoque pas seulement les sondages - une tonalité dans l'air ait subtilement changé et qu'on soit passé des jeux qui étaient faits à un jeu infiniment plus ouvert. Il n'y a jamais à tourner en dérision une confiance absolue en son destin, non pas abîmée mais nourrie par les échecs. Il y a un moment, peut-être, où le sort se lasse et où la volonté fait la différence.
Alors pourquoi, cependant, cette accusation de n'être qu'arbitre n'est-elle pas totalement infondée ? Pour le centrisme d'aujourd'hui revigoré par le leader béarnais, il faut prendre garde à la tentation qui guette les mouvements situés entre les extrêmes, dans un milieu équilibré et raisonnable : celle de se contenter de donner des leçons sur la méthode, les pratiques et les comportements. Celle de juger et de noter les autres pour faire l'économie de l'affirmation de soi. C'est un risque que je continue à percevoir même si le MoDem a apparemment perçu le danger de n'être perçu que comme un éternel arbitre des élégances politiques alors que sa vocation est d'être un protagoniste de la pièce nationale. La clé en effet est là qui impose dans tous les cas qu'un objet politique tangible, lisible et observable soit jeté dans le débat public et qu'on ne puisse le qualifier que de centriste avec l'originalité et la précision qui, avant l'exercice du pouvoir, doivent s'attacher aux propositions. Il ne faut plus qu'on puisse s'en détourner en y voyant seulement un salmigondis de mesures piochées ici ou là, sans personnalité ni audace.
Cette analyse qui relie l'existence d'un centre fort à celle d'un programme autonome fait justice - et ce n'est pas difficile - de cette fausse querelle entre un centrisme véritable et indépendant « à la Bayrou » et l'ersatz « à la Morin » qui s'assignait pour vocation de n'être qu'à droite, en soutien de l'UMP, avant qu'une vocation présidentielle à 1% pour l'instant lui ait mis des fourmis dans l'esprit. Un centre qui est affecté à vie à une structure politique qui le domine, c'est tout ce qu'on veut sauf de la liberté et de l'espérance.
Imaginons le pire pour François Bayrou : il n'est pas au deuxième tour. Il ne pourra pas oublier que dans tous les cas, comme je l'ai déjà écrit, une part des déçus du sarkozysme l'aura soutenu et que l'autre excédée par le trop peu de droite, ou trop tardif, du président aura gagné le FN. Ce sera à lui de déterminer à qui, à quelle cause il apportera le poids de l'identité centriste pas faite seulement d'un projet mais aussi incarnée par un homme ayant montré que les combats ne lui faisaient pas peur.
François Bayrou est et sera un joueur, n'en déplaise à Jamel Debbouze. Le temps du centrisme automatique, comme il y a des conduites automatiques, est révolu. La victoire n'est pas certaine, mais l'indépendance assurément. Sinon, ce serait à désespérer.
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