Banlieue, terre d'avenirMancioday - Reversus | Mercredi 12 Août 2009 à 07:01 | Lu 4878 fois
Stéphane Gatignon est, depuis 2001, maire communiste de Sevran. Cette commune de Seine-Saint-Denis est une des ville les plus pauvres de France. Voici le troisième volet de son interview. Selon lui, en banlieue, il faut dépasser la problématique de l'assimilation pour passer à celle, plus juste, et moins coloniale, du multicuturalisme.
Reversus : Pour bâtir la société cosmopolite que vous appelez de vos vœux, il faudra résoudre le problème de l’intégration. Quelles solutions préconisez-vous ?
Prenons l’exemple des États-Unis. La plupart des jeunes, quelle que soit leur situation de départ, entretiennent un espoir de réussite. En région parisienne, lorsque vous allez à la rencontre de jeunes des cités, beaucoup considèrent qu’ils n’ont pas leur place dans la société. C’est une situation paradoxale car si l’Histoire française est fortement empreinte d’universalisme, nous nous trouvons actuellement dans une situation évidente de blocage et de repli sur soi. Justement, comment réussir à atteindre ces couches de populations qui ne se sentent pas intégrées ? Je pense qu’il faut travailler sur le concept de culture commune, montrer que chacun peut apporter sa pierre à l’édifice et que tout le monde peut trouver sa place dans une telle société. Il faut pour cela créer des passerelles entre des cultures qui sont différentes. Personnellement, je reste convaincu que l’avenir de notre pays se joue ici : les banlieues sont en cela un laboratoire social. C’est certain, et je pense que si ces problèmes (en suspens depuis des années) ne sont pas résolus, la prochaine explosion des banlieues risque d’avoir de terribles conséquences. C’est une bombe à retardement. En effet, et une bombe qui aura un impact sans précédent. Mais il y a là de toute façon un potentiel si important que l’on ne peut pas à mon sens continuer à mettre de coté ces problèmes. Dans la culture par exemple, prenons le cas de la mode. Les créateurs d’aujourd’hui sont pour beaucoup originaires des banlieues : on peut citer Airness ou Dia. A Sevran, par exemple, nous avons actuellement trois entrepreneurs qui lancent en ce moment leur ligne vestimentaire. Au niveau du sport également, il est de notoriété commune que les banlieues sont un vivier de talents sans précédent. La musique, art universel, est de même un territoire de rencontre entre les cultures diverses et variées qu’abritent les banlieues. Le rap et le slam dont des styles établis de longue date. Le théâtre est également un enjeu dynamique, qui occupe une place de plus en plus importante dans les cités. Je dirais même que c’est ici que se crée le théâtre de demain, et que naîtra le Jean Vilar du XXIème siècle (s’il n’est pas déjà né). J’en ai la conviction. Alors comment ne pas perdre tous ces talents en route ? Comment leur montrer qu’ils sont partie prenante de notre projet de société ? Il y a ceux qui rencontrent les pires difficultés à s’intégrer, et ceux qui n’ont tout simplement plus la volonté, ou la force, d’être intégrés, parce qu’il y a entre eux une émulation qui rend inconcevable l’idée de tenter de sortir de l’enclave dans laquelle ils sont nés. Il y a cependant un ensemble de choses extrêmement positives qui se mettent en place. Je vois la qualité de ces jeunes qui recherchent l’éducation : les jeunes réfugiés tamouls, par exemple, tirent les classes des cités vers le haut. Pour la plupart, ils font des études supérieures et représentent des exemples extrêmement positifs. Demain, dans la culture française, il y aura forcément une composante tamoule. Mais pour reprendre une parabole christique, une partie du troupeau parvient certes à s’insérer mais ne doit-on pas faire venir l’ensemble de ces jeunes, sous peine d’échouer ? Non je ne crois pas, il faut à un moment créer un rapport de force. Le problème fondamental est politique. Il faut une action d’Etat… Même pas. Pour moi, l’Etat est un outil au même titre qu’une collectivité locale. Aujourd’hui, l’action d’Etat est menée par des technocrates dont la vision de la société ne prend pas en compte la totalité des paramètres. Ce qu’il faut, c’est un véritable débat politique autour de ces thèmes : cosmopolitisme, structuration, culture commune. C’est essentiel. Mais comment créer une culture commune ? A mon sens, il faut travailler les communautés pour pouvoir les faire éclater. Nicolas Sarkozy reprend certains préceptes de la politique d’assimilation quand il parle d’immigration : il souhaite ainsi que les étrangers s’installant en France abandonnent une partie de leur culture pour acquérir celle de leur pays d’accueil. Je pense que l’assimilation n’a jamais fonctionné. On parlait précédemment de ces ouvriers qui ont travaillé durant 20 ou 30 ans en banlieue, dans des usines qui les ont fait bénéficier du regroupement familial. Au final, ces populations parlent peu le français et vivent repliées sur leurs traditions d’origines. En fin de compte, on a fait qu’engendrer du communautarisme. Comment « travailler » les cultures dans ce cas ? Lorsque vous êtes issus des quatre coins du monde, vous avez nécessairement besoin de repères. Il faut créer un lien étroit avec ces communautés, et les tirer pour créer un choc culturel. Il faut construire la ville ensemble, autour de projets collectifs. Tout le monde doit pouvoir d’une part vivre en harmonie avec ses traditions, y compris sa religion, dans la sphère privée comme dans la sphère publique, et d’autre part avoir la capacité d’œuvrer ensemble. La création d’une culture commune dépasse de loin l’assimilation. C’est vrai que l’assimilation se réfère plus à la politique coloniale. Oui, et malheureusement, on en subit encore les conséquences. Le problème aujourd’hui, ce sont ces populations en perte d’identité : ni intégrées en France, ni autochtones dans leurs pays d’origine… C’est la raison pour laquelle les traditions et les racines doivent être préservées. Tout passe d’abord à mon sens par la destruction des ghettos. Rien ne changera si on persiste à regrouper ces populations ensemble. Non, de toute évidence, il faut créer une mixité sociale. Oui, une mixité sociale qui soit à l’échelle de la métropole. Actuellement, la mixité sociale est mise à mal précisément parce que les inégalités territoriales continuent à communautariser l’espace métropolitain. Cette destruction des ghettos mettra fin au facteur d’émulation que nous évoquions tout à l’heure, ce cercle vicieux dont il faut beaucoup de force pour s’émanciper. C’est vrai, mais tout reste en même temps très contradictoire. Cette émulation négative existe, mais il ne faut pas non plus oublier tous ceux qui continuent à avancer et parviennent à s’en sortir. Le problème, c’est notre tendance naturelle à la stigmatisation qui nous empêche de voir la réalité telle qu’elle est. A Sevran, nous avons par exemple créé l’AEB, une association d’entrepreneurs des Beaudottes (quartier difficile de Sevran). Lors d’une réunion avec l’architecte Roland Castro au sujet du Grand Paris et du développement durable, la salle était bondée. Qui était présent selon vous ? Des personnes pour la plupart d’origine étrangère. Beaucoup de maghrébins de seconde génération commencent en effet à lancer leurs entreprises et forment en réalité un socle solide de nouveaux entrepreneurs. Cette réalité est trop souvent oblitérée. De même, à Sevran, il y a plus de cent pays d’origine sur les listes électorales. Je pense que l’accès à la citoyenneté française est un enjeu majeur, bien plus que l’accord du droit de vote aux immigrés. Il faudrait également prendre en compte le développement résidentiel, qui prend de plus en plus d’ampleur. Aujourd’hui, nous assistons à la multiplication des acquisitions de pavillons par les familles d’immigrés. L’immigration traditionnelle d’origine maghrébine quitte ainsi peu à peu les cités pour accéder au tissu pavillonnaire. Ce parcours les fait évoluer, sociologiquement, culturellement et politiquement. Schématiquement, ces personnes, plutôt à gauche au départ, adoptent des positions plus conservatrices après leur accès à la propriété. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs très bien saisi l’enjeu de ce « parcours résidentiel », et a tenté à maintes reprises de séduire ce nouvel électorat, notamment par la nomination de personnalités issues de l’immigration comme Rachida Dati ou Nora Berra. Quelques mots justement sur la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy ? Nicolas Sarkozy a une vision très libérale des choses. A l’Intérieur, il a par exemple souhaité réduire les dépenses, en diminuant de manière drastique les effectifs. Si l’on prend le cas de Sevran : en 2001 nous avions 120 policiers pour 90 en 2005, dans une ville qui compte 51 000 habitants. Aujourd’hui, ces chiffres ont tendance à retrouver leur niveau de départ. Je pense que lorsque Nicolas Sarkozy était à l’Intérieur, il y a eu plus d’effets d’annonce que de résultats. Actuellement, ils essayent de remettre en place une police de proximité avec les UTEQ, ce qui est une bonne chose. Pour moi, la police ne peut être que de proximité. Il faut qu’elle soit présente et qu’elle participe à l’instauration d’un climat de confiance. Et quel est votre avis sur le bilan de Michelle Alliot-Marie, Place Beauvau ? Elle a compris que les choses étaient beaucoup plus complexes que les discours simplistes de Nicolas Sarkozy. Elle n’a pas mis en avant son action et a préféré se mettre au travail. Finalement, Alliot -Marie a eu une vision assez gaulliste de ces enjeux. Elle souhaitait une présence de la police sur le terrain et a adopté une vision moins libérale que son prédécesseur. Elle a réinstauré les UTEQ, ce qui nous a ramené à une situation plus logique. Avec le Grand Paris de la Police qui a été acté, la police ne sera plus répartie par département. La police de Paris sera reliée avec la zone dense (Hauts-de-Seine, Val-de-Marne, Seine-Saint-Denis). Pour prendre un exemple, nous n’allons plus avoir de DDSP (Direction Départementale de la Sécurité Publique) en Seine-Saint-Denis, mais un préfet de police en charge de toute la zone. Ils espèrent ainsi rééquilibrer les effectifs et améliorer les performances. Pour revenir une nouvelle fois sur Nicolas Sarkozy, il s’est rendu il y a quelques mois dans une commune proche de Sevran, à Vaujours. Vous aviez comparé son passage à celui du « Feld Maréchal Potemkine, favori de la Tsarine Catherine II, qui ne craignait pas de faire construire des villages factices en Crimée pour faire la preuve de l’excellence de l’administration impériale ». Pouvez-vous nous décrire les circonstances de ce passage ? Nicolas Sarkozy s’est déplacé à Vaujours pour un meeting, car comme tout le monde le sait, il est non seulement le Chef de l’Etat mais également le chef de son parti. Il avait souhaité rendre visite à plusieurs entrepreneurs de Seine-Saint-Denis, et en a profité pour dresser un bilan de son action politique. Vaujours est une petite ville, et devant le gymnase où devait se tenir son discours, se trouvaient des gens du voyage. Sa visite ayant été anticipée, on a ordonné à ces populations de se déplacer vers Sevran, dans le parking réservé aux usagés du RER B. Ils y sont restés trois semaines. S’agissait-il d’une décision du préfet ? Non, elle émanait directement de l’Elysée, du ministère de l’Intérieur. Mais finalement, diriez-vous que ce phénomène de cour procède de son entourage ou de lui-même ? Je pense que, dans l’entourage de Nicolas Sarkozy, il y a ce que j’appellerais « le syndrome Toulouse ». Il faut remonter en 2003, alors qu’il était ministre et qu’il avait demandé aux policiers de la ville de « cesser de jouer au foot avec les jeunes des cités » et de faire leur « métier ». Personne n’en parle, mais je pense qu’il y a un avant et un après Toulouse. Cette peur de l’humiliation publique date de cette période, et elle continue de peser, ce qui engendre forcément un phénomène de cour. Le véritable problème que cela cause, c’est que Nicolas Sarkozy n’a plus accès au terrain. Les deux premiers volets de l'interview de Stéphane Gatignon Le 9-3, exclu de l'histoire urbaine Le PCF n'a pas d'avenir : préservons sa mémoire Retrouvez les articles de Mancioday sur Reversus
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