Balladur-Mitterrand, un duetiste méconnu
Jeudi 8 Octobre 2009 à 07:01 | Lu 7234 fois I 14 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur
Le dernier opus d'Edouard Balladur, sur ses conversations avec François Mitterrand, contient de nombreuses pépites sur cette période palpitante et fondatrice pour le camp républicain. L'ouvrage redore nettement le blason de l'ex-premier ministre. Surtout si on le compare à la sortie de piste de Giscard ou aux palinodies de l'actuel Président.
Edouard Balladur a laissé un souvenir disons mitigé à tous ceux qui ont vécu le début des années 1990. Voilà un homme dont chacun se disait qu’il allait être président, et dont la modération était effrayante pour tout esprit un peu critique. Sur chaque sujet ou presque, l’étrangleur ottoman comme on disait, nous servait – on s’en moquait – une sorte de tisane, alors que la situation, selon les ultra-républicains que nous étions appelaient des solutions jacobines et fermes.
Ce fut la campagne de l'élection présidentielle de 1995. Pris en tenailles entre Jospin et Chirac, peu doué, il faut le dire, pour l'exercice redoutable que constitue une campagne présidentielle, Edouard Balladur perdit ce combat dont il était l'indiscutable favori, au point qu'un grand politologue - cela lui porta la poisse - annonça son élection quelque peu prématurément.
Quatorze ans plus tard, Edouard Balladur apparaît, dans un livre consacré à cette période, infiniment plus sympathique, humain et républicain que le souvenir que nous en avions gardé. Est-ce lui ou nous qui avons changé ? Ou bien, ce qui est le plus probable, sommes-nous obligés d'apprécier Edouard Balladur à l'aune de l'actuel Président, ce qui ne peut être qu'à son avantage ?
Quoiqu'il en soit, comme souvent dans ce genre d'ouvrage où un acteur de l'histoire prend quelque distance avec ce qu'il a vécu, ses conversations avec François Mitterrand, qui couvrent donc les années 1993, 1994 et 1995, ne manquent pas d'intérêt.
Humain Bomb ou Sarko l'agité
Premier passage à savourer, celui qui concerne Human bomb, ce dingue qui avait pris en otage les enfants d'une classe maternelle de Neuilly. On se souvient du courage manifesté par le jeune maire de la ville, un certain Nicolas Sarkozy qui tenait absolument à proposer au preneur d'otage de remplacer quelques enfants. On se souvient aussi de la façon dont il avait littéralement arraché deux gamins des griffes du preneur d'otages :
Mais Edouard Balladur confirme dans le livre ce qu'une équipe Canal+ + avait déjà subodoré : Sarko en avait trop fait, exposant inutilement et de façon involontaire bien entendu, les enfants. Récit d'Edouard Balladur : « Pasqua me dit que Sarkozy gêne son action, et il me demande de l'inviter à ne plus intervenir. J'appelle Sarkozy : je ne tiens pas à ce qu'un membre de mon gouvernement soit à son tour pris en otage; je lui demande de s'abstenir désormais de toute initiative, de ne plus rien faire sans l'accord de la police. » Laconique, sobre, élégant. Mais terrible pour l'agité du bocal....
Edouard m'a pas tuer ?
En février, 1994, Edouard Rousselet, proche de François Mitterrand, est évincé de Canal+. Pendant que ses subordonnés sablent le champagne (c'est en tout cas ce que l'on m'avait dit à l'époque), Rousselet se persuade - il est vrai qu'il avait des bonnes raisons pour cela - que ce putsch a été monté de toute pièce par Edouard Balladur qui déployait à l'époque ses noyaux durs dans les entreprises privatisées.
François Mitterrand : « Je crois que Rousselet va écrire des choses très méchantes sur vous. Je n'y suis pour rien. »
Edouard Balladur : « Je suis totalement étranger à tout cela. »
François Mitterrand : « Je vous crois. Vous n'y aviez d'ailleurs aucun intérêt, et ceux qui sont proches de vous, tels Monod et Verne, s'y sont opposés. »
« Quand l'article de Rousselet, Edouard m'a tuer (On dit le titre imagine par Séguéla), a paru dans Le Monde, Mitterrand m'a répété : "Rousselet a un caractère tel que moi-même je ne pouvais pas l'empêcher d'écrire ce qu'il a écrit." »
Bosnie « tous ces intellectuels sont des épiciers »
On se souvient que BHL et Bernard Kouchner avaient convaincu François Mitterrand de se poser en hélicoptère à Sarajevo. Pourtant, François Mitterrand n'en pensait pas moins :
Il est ulcéré par les propos qu'a tenus hier Bernard-Henri Lévy lors d'un meeting à la Mutualité. (...)
A vrai dire, tous ces intellectuels sont des épiciers qui ont chacun leur fond de commerce. Glucksmann a le sien, Finkelkraut aussi, Lévy s'est emparé de la Bosnie, ajoutez-y Schwrtzenberg, et le pauvre Kouchner; n'ayant plus de place, s'est précipité au Rwanda. Avez-vous remarqué que la plupart des intellectuels qui français qui se passionnent pour la Bosnie et les musulmans, sont des juifs ? C'est comme s'ils voulaient tous avoir leurs propres juifs à défendre. Ils les ont trouvés dans les musulmans de Bosnie.
Maastricht
« Il se livre à un très long réquisitoire contre le Parlement européen :
Il faut démystifier le vocabulaire : il ne saurait y avoir de Parlement européen, puisque l'Europe n'est pas un Etat. (...)
Pourquoi avez-vous, dans ces conditions, accepté l'extension de ses pouvoirs dans le traité de Ma
Mastricht ?»
{François Mitterrand }: « Je m'y suis opposé deux ans, mais, à la fin, je ne le pouvais plus. »
Des primaires ? Inconstitutionnel !
A l'époque, c'est Charles Pasqua qui menait campagne pour des primaires à droite. Il proposait l'adoption d'une loi pour permettre aux électeurs de droite de désigner leur champion.
« Ce projet, me dit-il, est très certainement anticonstitutionnel; je ne prendrai pas la responsabilité de l'inscrire à l'ordre du jour du Conseil des ministres. J'ajoute que ce serait un risque pour vous, car vous voyez très bien qui voterait lors de ces primaires : ce ne serait pas forcément vos partisans. »
Propos de bon sens. Que personne, à gauche, ne semble se rappeler. Mais le rapprochement est succulent : en 1994, la droite était aussi divisés que la gauche aujourd'hui. Mais un an plus tard, la division ne lui a pas porté malchance.
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