Baby Loup: une brochette de stars laïques défend une crèche exemplaire
Mardi 9 Novembre 2010 à 07:11 | Lu 29334 fois I 97 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, entre société et culture En savoir plus sur cet auteur
L'audience au Prud'hommes de Mantes-la-Jolie de Fatima Afif, licenciée pour avoir refusé d'ôter son voile à la crèche qui l'employait, s'est déroulée lundi 8 novembre. Face à Jeannette Bougrab, Richard Malka et une Elisabeth Badinter silencieuse mais imposante, l'accusation est devenue victime, tant son argumentation a fait pâle figure...
Il fallait jouer des coudes hier après-midi pour se frayer un chemin dans la salle d’audience du conseil des Prud’hommes de Mantes-la-Jolie. En attendant Fatima Afif, la femme qui attaque la crèche Baby Loup pour licenciement abusif, les journalistes pouvaient vainement essayer d’arracher quelques mots à Elisabeth Badinter, marraine de l’association, ou à Jeannette Bougrab, présidente de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Égalité (Halde).
A côté des deux femmes, Elisabeth Lévy, journaliste réputée, auteur de l'article sur la crèche publié dans Point qui avait révélé l'affaire ; devant elles, un des avocats de la défense, Me Richard Malka, fervent défenseur des libertés et brillant orateur. Du beau monde. Ces personnalités de marque et le cortège médiatique qui les ont suivies ont suscité la première invective de l’avocate de Fatima Afif. « La présence de la presse n’est pas le fait de ma cliente », a déclaré sèchement Me Majda Régui, « et c’est bien le signe que l’employeur a instrumentalisé le dossier ». « Il est inadmissible d’avoir politisé un dossier qui relève d’une affaire privée », dit-elle un peu plus tard en conclusion de sa plaidoirie. Cette surexposition et les caricatures dont Fatima Afif auraient fait l’objet dans la presse ont conduit l’avocate a ajouter le préjudice moral à la liste des forfaits commis par la crèche et appelant des dommages et intérêts.
Si l’audience est le sujet de toutes les attentions, c’est que le dossier ravive le débat préféré de notre république, la laïcité, incarné comme souvent par une bonne vieille polémique sur le voile. Au départ, l’histoire n’a rien de particulièrement original : Fatima Afif est embauchée en 1991 comme assistante maternelle à la crèche Baby Loup située à Chanteloup-les-Vignes dans les Yvelines. Cinq ans plus tard, elle décroche un CDI et est nommée directrice adjointe. A l’époque et jusqu’à son départ en congé maternité en 2001, Fatima Afif porte le voile islamique par intermittence, sachant pertinemment que le règlement intérieur de l’établissement l’interdit. Deux grossesses et deux congés parentaux : au total, Fatima sera absente pendant pas moins de six ans. Par un curieux phénomène, la maternité de Fatima Afif s’est accompagnée d’un renforcement du sentiment religieux tel qu’elle ne souffre plus l’idée de se départir de son foulard, même quand les circonstances professionnelles l’exigeraient.
Sachant que ses convictions ne lui permettront plus de travailler chez Baby Loup, Fatima Afif propose à son employeur une rupture conventionnelle de contrat. Aucun accord n’est trouvé, la crèche ne disposant pas des fonds nécessaires à l’arrangement, et quelques jours plus tard, Fatima Afif est licenciée pour faute grave. Elle décide de saisir les Prud’hommes, ainsi que la Halde. Surprise : en mars 2010, la Haute Autorité alors présidée par Louis Schweitzer émettait un avis favorable à Fatima Afif, attestant donc la thèse discriminatoire ! De fait, la Halde outrepassait sa fonction pour entrer dans l'arène politique en offrant un boulevard à l'islam radical, et surtout en imaginant un cadre jurisprudentiel contradictoire, à bien des égards, avec la législation française sur les signes extérieurs de religion.
Ce qui rend le dossier atypique, c’est la crèche elle-même, le contexte de sa création et la personnalité de celle qui l'a créée, comme l’a rappelé le deuxième avocat de Baby Loup, Me Louis Gayon. Natalia Baleato, qui est née au Chili et a fui la dictature de Pinochet, a fondé Baby Loup en 1991 pour proposer un service de crèche à des personnes travaillant à des horaires décalés : en 2002, Baby Loup devient en effet la seule crèche française ouverte 24H/24 tous les jours de la semaine. Mais ce n’est pas le seul objectif que Natalia Baleato s’était fixée. Son idée était également d’ouvrir une activité professionnelle aux femmes du quartier, en les embauchant et en leur proposant une formation rémunérée aux métiers de la petite enfance.
La particularité de cette véritable politique d’insertion proposée par Natalia Baleato, c’est qu’au contraire de toutes les autres, elle a brillé par son efficacité. Fatima Afif en connaît mieux que personne les bénéfices, elle qui est arrivée chez Baby Loup sans aucune qualification et qui aujourd’hui peut se prévaloir d’un diplôme reconnu par l’Etat. Outre que la garantie de laïcité est indispensable pour que Baby Loup continue à recevoir l’aide des fonds publics tels que ceux de la CAF ou des subventions régionales, c’est aussi la condition sine qua non pour que l’établissement survive dans une ville telle que Chanteloup-les-Vignes, où plus de cinquante nationalités sont représentées.
Voilà donc pourquoi le dossier déchaine les passions : en demandant quelques 80 000 euros de dommages et intérêts à la crèche, Fatima Afif met en danger l’existence même d’une institution qui porte les valeurs républicaines mieux que toute autre n’a su le faire. Me Richard Malka a invoqué les nombreux cas de jurisprudence qui ont validé des licenciements pour des motifs similaires de signes ostentatoires d’appartenance religieuse. Jeannette Bougrab quant à elle, a attendu pendant cinq heures, à côté de la figure d'autorité silencieuse d'Elisabeth Badinter, que le juge veuille bien lui donner la parole. Contre l’avis émis par son prédécesseur, elle a indiqué que le dossier allait faire l’objet d’une nouvelle instruction et a défendu l’idée selon laquelle « le principe constitutionnel de laïcité a vocation à s’appliquer sur l’ensemble du territoire ». Manuel Valls lui-même a gratifié le conseil de son passage. En dehors de la salle d'audience, il a réaffirmé devant les caméras son soutien à la crèche. La position de Fatima Afif était certes peu défendable, mais face à une telle armada, elle n'avait tout simplement plus aucune chance.
Sur les faits plus spécifiques au dossier, l’audience s’est montrée totalement stérile. Fatima Afif portait-elle le voile avant son congé maternité ? Les témoignages se contredisent, et chaque avocat y va de sa petite photo (ici Fatima Afif porte le voile, oui mais ici, elle ne le porte pas). Le règlement intérieur a été durci en 2003 : on ne saura pas si Fatima Afif avait été mise au courant ou pas de ces amendements. Personne non plus n’a su dire avec certitude comment elle était habillée le jour de son retour au travail en décembre 2008 : voile léger, tunique et pantalon, ou voile descendant jusqu’aux pieds ? Là encore, les témoignages sont discordants. Le même jour, la directrice Natalia Baleato affirme que l’attitude violente et provocatrice de Fatima Afif l’a conduite à la suspendre sur-le-champ et à la licencier. Les témoins présentés par Me Majda Régui nient pourtant toute altercation. On ne saura donc pas si les faits qui ont conduits à la « faute grave », qui prive de toute indemnité, sont avérés ou non.
Ces témoignages flous et contradictoires ne seront d’aucune utilité pour déterminer la validité de la plainte de Fatima Afif à l’encontre de son employeur. Le jugement devra donc s’appuyer sur les différentes plaidoiries des avocats qui ne viennent en réalité poser qu’une seule et même question : pour ou contre une certaine idée de la laïcité en France ?
Les partisans de la laïcité étaient majoritaires dans la salle. Et leur cause emportait la conviction, radicalisant le conflit entre deux images de la femme immigrée : celle qui travaille et à qui on donne les moyens d'obtenir une qualification et une intégration dans la France contemporaine ; celle qui par la radicalité de son engagement religieux remet en cause l'émancipation des femmes. Certes, juridiquement parlant, Baby Loup est une institution privée. Mais sa fonction et sa position particulière - permettre aux femmes qui travaillent de faire garder leurs enfants même la nuit en bénéficiant pour cela de fonds publics - lui donne, de fait un caractère de service public.
Mais en même temps, le fait que la crèche soit devenue une cause de la laïcité et qu'elle ait été défendue par de pareilles « stars » a eu pour effet de faire passer ceux qui étaient du côté de l'accusation pour des victimes démunies face à la plaidoirie d'un Richard Malka. La langue du pouvoir, comme diraient des partisans de Foucault, était du côté du militantisme laïc. Du coup, pour les partisans des communautarismes qui ont encouragé Fatima Afif à se radicaliser dans sa religion, cette audience pourra sans doute être brandie comme un symbole étendard de leur mise au ban face aux élites venant de l'autre côté du périphérique. Un clivage qui brouille la justesse de la cause défendue par la patronne de Baby Loup.
A côté des deux femmes, Elisabeth Lévy, journaliste réputée, auteur de l'article sur la crèche publié dans Point qui avait révélé l'affaire ; devant elles, un des avocats de la défense, Me Richard Malka, fervent défenseur des libertés et brillant orateur. Du beau monde. Ces personnalités de marque et le cortège médiatique qui les ont suivies ont suscité la première invective de l’avocate de Fatima Afif. « La présence de la presse n’est pas le fait de ma cliente », a déclaré sèchement Me Majda Régui, « et c’est bien le signe que l’employeur a instrumentalisé le dossier ». « Il est inadmissible d’avoir politisé un dossier qui relève d’une affaire privée », dit-elle un peu plus tard en conclusion de sa plaidoirie. Cette surexposition et les caricatures dont Fatima Afif auraient fait l’objet dans la presse ont conduit l’avocate a ajouter le préjudice moral à la liste des forfaits commis par la crèche et appelant des dommages et intérêts.
Si l’audience est le sujet de toutes les attentions, c’est que le dossier ravive le débat préféré de notre république, la laïcité, incarné comme souvent par une bonne vieille polémique sur le voile. Au départ, l’histoire n’a rien de particulièrement original : Fatima Afif est embauchée en 1991 comme assistante maternelle à la crèche Baby Loup située à Chanteloup-les-Vignes dans les Yvelines. Cinq ans plus tard, elle décroche un CDI et est nommée directrice adjointe. A l’époque et jusqu’à son départ en congé maternité en 2001, Fatima Afif porte le voile islamique par intermittence, sachant pertinemment que le règlement intérieur de l’établissement l’interdit. Deux grossesses et deux congés parentaux : au total, Fatima sera absente pendant pas moins de six ans. Par un curieux phénomène, la maternité de Fatima Afif s’est accompagnée d’un renforcement du sentiment religieux tel qu’elle ne souffre plus l’idée de se départir de son foulard, même quand les circonstances professionnelles l’exigeraient.
Sachant que ses convictions ne lui permettront plus de travailler chez Baby Loup, Fatima Afif propose à son employeur une rupture conventionnelle de contrat. Aucun accord n’est trouvé, la crèche ne disposant pas des fonds nécessaires à l’arrangement, et quelques jours plus tard, Fatima Afif est licenciée pour faute grave. Elle décide de saisir les Prud’hommes, ainsi que la Halde. Surprise : en mars 2010, la Haute Autorité alors présidée par Louis Schweitzer émettait un avis favorable à Fatima Afif, attestant donc la thèse discriminatoire ! De fait, la Halde outrepassait sa fonction pour entrer dans l'arène politique en offrant un boulevard à l'islam radical, et surtout en imaginant un cadre jurisprudentiel contradictoire, à bien des égards, avec la législation française sur les signes extérieurs de religion.
Ce qui rend le dossier atypique, c’est la crèche elle-même, le contexte de sa création et la personnalité de celle qui l'a créée, comme l’a rappelé le deuxième avocat de Baby Loup, Me Louis Gayon. Natalia Baleato, qui est née au Chili et a fui la dictature de Pinochet, a fondé Baby Loup en 1991 pour proposer un service de crèche à des personnes travaillant à des horaires décalés : en 2002, Baby Loup devient en effet la seule crèche française ouverte 24H/24 tous les jours de la semaine. Mais ce n’est pas le seul objectif que Natalia Baleato s’était fixée. Son idée était également d’ouvrir une activité professionnelle aux femmes du quartier, en les embauchant et en leur proposant une formation rémunérée aux métiers de la petite enfance.
La particularité de cette véritable politique d’insertion proposée par Natalia Baleato, c’est qu’au contraire de toutes les autres, elle a brillé par son efficacité. Fatima Afif en connaît mieux que personne les bénéfices, elle qui est arrivée chez Baby Loup sans aucune qualification et qui aujourd’hui peut se prévaloir d’un diplôme reconnu par l’Etat. Outre que la garantie de laïcité est indispensable pour que Baby Loup continue à recevoir l’aide des fonds publics tels que ceux de la CAF ou des subventions régionales, c’est aussi la condition sine qua non pour que l’établissement survive dans une ville telle que Chanteloup-les-Vignes, où plus de cinquante nationalités sont représentées.
Voilà donc pourquoi le dossier déchaine les passions : en demandant quelques 80 000 euros de dommages et intérêts à la crèche, Fatima Afif met en danger l’existence même d’une institution qui porte les valeurs républicaines mieux que toute autre n’a su le faire. Me Richard Malka a invoqué les nombreux cas de jurisprudence qui ont validé des licenciements pour des motifs similaires de signes ostentatoires d’appartenance religieuse. Jeannette Bougrab quant à elle, a attendu pendant cinq heures, à côté de la figure d'autorité silencieuse d'Elisabeth Badinter, que le juge veuille bien lui donner la parole. Contre l’avis émis par son prédécesseur, elle a indiqué que le dossier allait faire l’objet d’une nouvelle instruction et a défendu l’idée selon laquelle « le principe constitutionnel de laïcité a vocation à s’appliquer sur l’ensemble du territoire ». Manuel Valls lui-même a gratifié le conseil de son passage. En dehors de la salle d'audience, il a réaffirmé devant les caméras son soutien à la crèche. La position de Fatima Afif était certes peu défendable, mais face à une telle armada, elle n'avait tout simplement plus aucune chance.
Sur les faits plus spécifiques au dossier, l’audience s’est montrée totalement stérile. Fatima Afif portait-elle le voile avant son congé maternité ? Les témoignages se contredisent, et chaque avocat y va de sa petite photo (ici Fatima Afif porte le voile, oui mais ici, elle ne le porte pas). Le règlement intérieur a été durci en 2003 : on ne saura pas si Fatima Afif avait été mise au courant ou pas de ces amendements. Personne non plus n’a su dire avec certitude comment elle était habillée le jour de son retour au travail en décembre 2008 : voile léger, tunique et pantalon, ou voile descendant jusqu’aux pieds ? Là encore, les témoignages sont discordants. Le même jour, la directrice Natalia Baleato affirme que l’attitude violente et provocatrice de Fatima Afif l’a conduite à la suspendre sur-le-champ et à la licencier. Les témoins présentés par Me Majda Régui nient pourtant toute altercation. On ne saura donc pas si les faits qui ont conduits à la « faute grave », qui prive de toute indemnité, sont avérés ou non.
Ces témoignages flous et contradictoires ne seront d’aucune utilité pour déterminer la validité de la plainte de Fatima Afif à l’encontre de son employeur. Le jugement devra donc s’appuyer sur les différentes plaidoiries des avocats qui ne viennent en réalité poser qu’une seule et même question : pour ou contre une certaine idée de la laïcité en France ?
Les partisans de la laïcité étaient majoritaires dans la salle. Et leur cause emportait la conviction, radicalisant le conflit entre deux images de la femme immigrée : celle qui travaille et à qui on donne les moyens d'obtenir une qualification et une intégration dans la France contemporaine ; celle qui par la radicalité de son engagement religieux remet en cause l'émancipation des femmes. Certes, juridiquement parlant, Baby Loup est une institution privée. Mais sa fonction et sa position particulière - permettre aux femmes qui travaillent de faire garder leurs enfants même la nuit en bénéficiant pour cela de fonds publics - lui donne, de fait un caractère de service public.
Mais en même temps, le fait que la crèche soit devenue une cause de la laïcité et qu'elle ait été défendue par de pareilles « stars » a eu pour effet de faire passer ceux qui étaient du côté de l'accusation pour des victimes démunies face à la plaidoirie d'un Richard Malka. La langue du pouvoir, comme diraient des partisans de Foucault, était du côté du militantisme laïc. Du coup, pour les partisans des communautarismes qui ont encouragé Fatima Afif à se radicaliser dans sa religion, cette audience pourra sans doute être brandie comme un symbole étendard de leur mise au ban face aux élites venant de l'autre côté du périphérique. Un clivage qui brouille la justesse de la cause défendue par la patronne de Baby Loup.
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