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Babu, «héros ordinaire» du métro : récit d'un emballement médiatique

Mardi 11 Octobre 2011 à 12:00 | Lu 8923 fois I 3 commentaire(s)

Tefy Andriamanana
Journaliste à Marianne, j'écris sur le numérique ainsi que sur les questions de police/justice... En savoir plus sur cet auteur

La presse a cru voir un « héros ordinaire » en Babu, un homme qui aurait été tué en voulant secourir une jeune fille dans le métro. Mais les premiers éléments de l’enquête montrent que l’histoire est un peu plus compliquée.


Un « héros ordinaire ». L’histoire de Babu, alias Rajinder Singh, immigré indien, mort électrocuté dans le métro, a touché beaucoup de gens. Dans une première version, Babu aurait tenté, le 29 septembre au soir, de défendre une passagère qui se faisait importuner dans la métro parisien, on évoquera plus tard une tentative de vol de portable. Le voleur aurait ensuite poussé Babu sur les rails du métro, à la station Crimée, causant sa mort par électrocution.

Il n’en fallait pas plus pour en faire une icône médiatique. Le 4 octobre, le Parisien publie un portrait de l’intéressé donnant, pour la première fois, son vrai nom (et son surnom) et des détails sur sa vie personnelle. On y apprend qu’« originaire d’une région très pauvre du nord de l’Inde, sa famille souhaite rapatrier son corps au pays. Mais la facture est lourde ». Babu est un honnête travailleur, qui se démenait pour envoyer chaque mois de l’argent à sa famille. Mais sa « vie d’ascète (…) ne l’empêche pas de trouver l’amour… dans le métro ». Et l’histoire de celui que toute la presse appelle désormais « Babu » intéresse au delà de l’Ile-de-France. Sud Ouest a interrogé Jean-Louis Lecompte, le beau-frère de la compagne de Babu, qui réside près d’Angoulême.

Le 5 octobre, Le Parisien fera sa Une de cette histoire avec le titre « Formidable élan de générosité pour Babu » notant au passage les très nombreuses réactions de lecteurs suite au portrait paru la veille. Bref, c'est « un drame qui ne laisse personne indifférent ». Le même jour, un hommage a été rendu à Babu au métro Crimée. Thierry Mariani, ministre des Transports, et Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, ont même participé à la cérémonie, largement relayée dans les médias. La fondation RATP a, de son côté, proposé de financer le rapatriement du corps en Inde.


Qui a porté les premiers coups ?

Des histoires comme ça, on rêverait d’en lire plus souvent. Sauf que le récit du « héros ordinaire » va vite être contestée. Dans 20 Minutes, le 6 octobre, l’avocat du suspect apporte une toute autre version de l’histoire. Selon lui, c’est Babu qui aurait attaqué en premier son client qui aurait agit en état de légitime défense, l’avocat nie également toute tentative de vol de portable. Le suspect n’aurait fait qu’offrir des bonbons à un groupe de jeunes filles, il aurait ensuite importuné Babu en faisant du bruit avec ses clés, ce qui aurait entrainé l’altercation et sa triste issue. Le détail des bonbons n'est pas à négliger : c'est justement grâce à un paquet de confiseries que le suspect a été identifié.

Le lendemain, l’avocat du suspect, disant se baser sur les images de la vidéosurveillance, a réaffirmé à l’AFP sa thèse de la légitime défense, ajouant que Babu était accompagné d’autres personnes. Le suspect a été mis en examen et est actuellement placé en détention. Le chef d’accusation retenu est « violences volontaires ayant entrainé la mort sans l’intention de la donner » et non « homicide volontaire », en clair pour la justice, l'agresseur n'avait pas l'intention de tuer Babu.

Les premiers éléments de l’enquête, basé sur des témoignages et des images de vidéosurveillance, commencent alors à « fuiter » et accréditent la thèse de l’avocat. Tout viendrait d’une mystérieuse « source judiciaire » qui casse le mythe de Babu : « On n'est pas du tout dans le scénario d'une jeune femme agressée et d'un homme décédé pour avoir tenté de la secourir ». Un témoin, présenté comme proche de Babu, confirme également que la victime a porté les premiers coups. Un peu partout, on lit alors, par la magie de la reprise de l’AFP, des articles sur la thèse du héros « mise à mal ». Europe 1 a eu également confirmation que c'est bien Babu qui a donné les premiers coups.


Dès le départ, l'histoire paraît trouble

Le 7 octobre, Le Parisien revient sur cette histoire, interrogant cette fois le Parquet de Paris, qui dément une fois de plus le vol de portable : « Quatre témoins directs, des amis de la victime, affirment que le suspect avait importuné plusieurs jeunes femmes, Babu a souhaité mettre fin à cela, ce qui a mené à l’altercation. En revanche, aucune tentative de vol de téléphone n’apparaît dans le dossier ». Le quotidien fait également état des images de vidéosurveillance et écrit que « c’est Babu qui porte le premier coup ».
 
La version du « héros ordinaire » intervenant seul contre un voleur de portable est donc plombée. Mais comment la presse au pu s’emballer sur cette histoire ? Certains accuseront les journalistes fainéants qui reprennent bêtement les bêtises de leurs confrères. Mais le pire est que les tous premiers articles sur l’affaire auraient du alerter les journalistes. 
 
C’est LeParisien.fr qui a sorti l’histoire en premier le 30 septembre dans l’après-midi et son tout premier article comporte certains éléments troublants. On n’y parle à aucun moment de vol de portable mais juste d’un jeune « en train d’importuner une jeune femme ». Le site se base sur « certaines sources » pour évoquer la thèse du héros mais écrit cependant que « d'autres sources évoquent cependant une "bagarre classique" entre les deux personnes ». Comprenne qui pourra. Autre détail : Babu, encore anonyme dans ce premier article, est d’abord présenté à tort comme Sri lankais, ce qui montre qu’on ne doit pas toujours se fier à toutes les « sources ».

Suivre le troupeau

Dans la foulée du scoop du Parisien.fr, l’AFP reprend cette histoire et interroge la Préfecture de police qui fait alors peu de commentaires : « On ne sait pas exactement ce qui s'est passé, si la victime a été poussée ou pas (… ) Les images de vidéosurveillance aideront les enquêteurs à préciser cela ». 
 
Le 1 octobre, Le Parisien publie un article plus long dans sa version papier. Là, on n’évoque plus les zones d’ombres sur l’affaire ni la version de la Préfecture. Mais on ne parle toujours pas de vol de portable et on signale en plus que Babu était alors accompagné d’une « bande d’amis ». Ce n’est que le 4 octobre que Le Parisien dans son portrait larmoyant de Babu évoque un vol de téléphone, d’un iPhone pour être précis.
 
En clair, à ce moment là, avant même que l’avocat du suspect ne s’exprime et que les premiers éléments de l’enquête fuitent, la thèse du « héros ordinaire » a déjà du plomb dans l’aile, ce qui n’empêchera pas deux ministres et les médias de lui rendre hommage. Mais dans un univers journalistique où l’investigation se résume à recouper l’AFP avec BFM TV, cela suffit à certains journalistes pour créer des icônes. Pour informer, ils se contenteront de suivre le troupeau et de (mal) reprendre les informations du voisin. Et après cet emballement, la machine s’est finalement enrayée.








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