Marianne2 2012

Avec Terra Nova, la machine à perdre repasse à gauche

Mardi 17 Mai 2011 à 12:01 | Lu 17564 fois I -1 commentaire(s)

Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

L'arrestation de DSK a éclipsé un autre couac au sein du PS : la note de la Fondation proche de Dominique Strauss-Kahn. Celle-ci suggère un changement de paradigme à gauche : les jeunes, les femmes, les enfants de l'immigration constitueraient son nouveau socle depuis que la classe ouvrière a adopté des valeurs culturelles conservatrices. Il n'est pas interdit de penser le contraire.



La proximité géographique crée-t-elle des affinités idéologiques ? On pourrait se le demander, à lire la dernière note de la Fondation Terra Nova. On sait que ladite fondation est logée sur les Champs-Elysées. A moins d'une encablure du Fouquet's, sur le trottoir d'en face. Faut-il pour autant être porté à croire que la fameuse avenue pourrait plus facilement basculer à gauche que les ouvriers de la Marne ?
Hypothèse provocante ? Peut-être. Une chose est certaine, la lecture de la note « GAUCHE : QUELLE MAJORITE ELECTORALE POUR 2012 ?  », qui a provoqué un début de polémique, rafraîchit notre goût de la plaisanterie. 

Rappelons la thèse de ses trois auteurs, Bruno Jeanbart, sondeur professionnel, Olivier Ferrand, (ex-)strauss-kahnien convaincu, et Romain Prudent. L’évolution de la société bousculerait l’homogénéité politique du socle traditionnel de la gauche. Les ouvriers seraient de plus en plus minoritaires et portés au vote de droite, de même que les seniors. Les cadres, les jeunes, les femmes, les populations d’origine immigrée et les diplômés voteraient en revanche de plus en plus à gauche. Ils constitueraient donc le nouveau « bloc historique » de la gauche, soit en gros 40% des suffrages. Dès lors, la gauche serait confrontée au dilemme suivant pour définir sa stratégie électorale :
– soit regagner les classes populaires en voie de droitisation. Ce serait d’autant plus difficile que la dédiabolisation permet au Front national de « coller » à leurs aspirations, qui mélangent revendications sociales et valeurs culturelles conservatrices ;
– soit gagner en influence auprès des classes moyennes aisées, dont les valeurs culturelles – l’Europe, l’ouverture, la tolérance – épousent spontanément celles de la gauche.

Le PS, parti des « insiders » ?

Avec Terra Nova, la machine à perdre repasse à gauche
En somme, le peuple virant de bord, il conviendrait de le changer au plus vite, comme l'avait suggéré Brecht au gouvernement de la RDA.
Les trois auteurs de la Fondation Terra Nova sont, au fond, plus logiques que leurs camarades : l'orthodoxie monétaire, les privatisations, les baisses d'impôts, les stock-options, et bien d'autres mesures n'étaient pas destinées à conquérir l'électorat ouvrier et employé. Autant ne plus faire semblant et accepter la mutation du PS en parti des « insiders », de ceux qui en veulent, à l'image des petits bonshommes en costume gris – ou en tee-shirt noirs à manches longues – de la rue Solférino. Reconnaissons au moins à Terra Nova le mérite de théoriser les choix et la pratique du Parti socialiste depuis 1983. En 2004, un ouvrage, « la gauche sans le peuple » (par Eric Conan, Fayard), avait fait l'inventaire de ce divorce entre le PS et le peuple.
 
Le cœur du texte de la fondation Terra Nova repose sur des considérations sociologiques confuses parce qu’hétérogènes. On passe allègrement de données strictement sociologiques – les ouvriers, les employés, les professions intermédiaires, etc. – à des groupes transversaux – les femmes, les jeunes, les immigrés –, voire carrément à des concepts – les « seniors »  – issus du marketing. On frise l’incohérence lorsque les auteurs reconnaissent que les ouvriers, trop sensibles sans doute au « populisme » de Ségolène Royal, ont voté pour la gauche à 58% au second tour de l'élection présidentielle de 2007.

Notons d’abord que le constat de l’affaiblissement numérique de la classe ouvrière est quelque peu impressionniste. Par exemple, les ouvriers, dont un nombre croissant oeuvre dans l’intérim, sont-ils de ce fait comptabilisés dans la catégorie des employés ? A l’inverse, la tendance des entreprises productives à externaliser certaines fonctions autrefois intégrées contribue à faire passer des employés – du nettoyage, par exemple – des catégories productives aux catégories tertiaires.

En réalité, la notion d’ouvrier ou de classe ouvrière doit être sortie de l’ornière théorique dans laquelle l’avait plongée un certain marxisme dogmatique qui distinguait « l’ouvrier productif » – le « cœur de la classe » – du travailleur des transports, par exemple, considéré à l’époque comme périphérique ! Cette dichotomie entre classe ouvrière « productive de plus-value » et classe ouvrière dite périphérique n’avait pas d’autre sens que de justifier des élucubrations politiques. D'ailleurs, les analystes sérieux n’ont pas attendu Terra Nova pour pointer, dès les années 1970, la « tertiairisation de la classe ouvrière ». Mais ce phénomène débouche sur un constat diamétralement opposé à celui d'Olivier Ferrand et de ses amis : dès lors que le salaire de l’employé se confond avec celui de l’ouvrier, et il n’y a plus lieu de distinguer ces deux catégories dans une perspective sociale, politique ou électorale. Du coup, loin d'être affaiblie, la classe ouvrière sort au contraire renforcée de cette évolution économique.   

Moins forte que ne l’affirme Terra Nova, la baisse du nombre d’ouvriers dans les pays développés n’en est pas moins incontestable. Elle reflète, d’une part, les modifications du processus de production – les gains de productivité permettent de réduire le nombre d’ouvriers à périmètre de production identique – et d’autre part, les délocalisations. Ces dernières constituent en fait l’angle mort du raisonnement terranovien : la baisse du nombre d’ouvriers n’est pas un processus « naturel », même s’il est international, elle résulte de la politique menée par les gouvernements de droite comme de gauche dans les pays industrialisés. On comprend alors que la thèse de Terra nova offre un avantage dirimant au raisonnement, celui d’exonérer les choix et les responsabilités politiques des socio-démocrates européens. Les trois auteurs écrivent : « Historiquement, la hiérarchie du salariat dictait l’orientation politique : plus on était en bas de l’échelle, plus on votait à gauche, et inversement. Ouvriers, employés, professions intermédiaires, classes moyennes supérieures s’étageaient selon une ligne politique linéaire, du plus à gauche au plus à droite. La logique de classe, hier principale grille de lecture électorale, s’est aujourd’hui brouillée. »

La défaite en chantant ?

Dans ce panorama prétendument « objectif », la faillite de la social-démocratie, son ralliement à la mondialisation, moyennant une adhésion à « l’économie du savoir » chère à Daniel Cohen dont nous payons le prix fort aujourd’hui, sont occultées. Le PS a été l’un des principaux agents de la désindustrialisation de la France. N’est-ce pas son refus de défendre l’industrie et ses ouvriers qui a « brouillé » la grille de lecture électorale ? On peut faire l’hypothèse que les ouvriers ont boudé le vote Jospin en 2002 parce qu’il  s’avouait impuissant devant la mondialisation. On peut aussi penser qu’une bonne partie d’entre eux a voté Sarkozy en 2007 parce qu’il promettait d’enrayer les délocalisations. Et le vote Marine Le Pen n’atteint aujourd’hui des sommets parmi les ouvriers – mais aussi les employés, ce qui montre la faiblesse de l’analyse terranovienne – que parce que celle-ci martèle son opposition à la mondialisation néolibérale.

Ouvriers et employés ne votaient pas à gauche pour défendre des « valeurs de gauche ». Ils se prononçaient pour les dirigeants politiques les plus aptes à défendre leurs intérêts sociaux.
Il en va de même aujourd’hui où chacun sent bien que le libre-échange intégral (et infernal) nous emmène droit dans le mur. La crise du capitalisme porte d'autant plus les catégories populaires à la panique – et à un vote « incertain », comme l'écrivent joliment les trois terranovistes – qu'aucun discours de gauche ne leur explique comment sortir du chaos actuel.

Au passage, en considérant les catégories intermédiaires comme « acquises à la gauche et à ses valeurs, la Fondation Terra Nova commet une autre erreur de taille : celle de croire que les classes moyennes, les techniciens, les cadres et les patrons de PME, ont confiance dans le destin de l’Europe et en sa capacité à assurer la prospérité de la société. La paupérisation de ces catégories les pousse au contraire à remettre en cause le projet européen, comme on l’a constaté lors du référendum sur le TCE en 2005, et comme on en retrouve déjà les traces à travers la progression de l’influence électorale frontiste parmi les diplômés et les actifs.

Finalement, la description de la société telle qu’elle ressort de ces analyses trahit une certaine vision de la politique, impuissante à infléchir en quoi que ce soit l’évolution de la société. Elle naturalise les processus sociaux et réduit le clivage politique à une bataille de valeurs. S’il s’agit de gérer le pays dans le cadre défini par les traités européens, le choix de la droite ou de la gauche permettant tout au plus de « bouger » quelques milliards du côté des plus riches ou des plus pauvres. En fonction de « valeurs » plus ou moins généreuses…

Confus sur le plan théorique, muet sur la responsabilité de la gestion socialiste, le texte de Terra Nova est enfin suicidaire sur un plan tactique. Au moment où le Front National effectue une percée parmi les classes populaires,  proposer, même comme une « option », l’abandon des catégories populaires, est sans doute le plus beau cadeau à offrir à Marine Le Pen. Si bien qu’on se demande quelles sont les véritables motivations des « stratèges » de Terra Nova. Faut-il y percevoir un signe supplémentaire du doute croissant qu’inspire à nos élites le suffrage universel, prolongement en quelque sorte, d’une note précédente sur le jugement majoritaire ? A moins qu’il ne s’agisse simplement d’aider la gauche à perdre plus facilement ? 

Auteur d’une note, devenue fameuse, sur la fracture sociale, opposée presque symétrique de la note de Terra Nova (il y affirmait le caractère central des classes populaires dans le vote majoritaire), Emmanuel Todd fait remarquer à Olivier Ferrand que son texte répond parfaitement à un objectif latent mais inavoué du Parti socialiste : éviter de gagner une élection présidentielle « imperdable ». « Parti d'élus locaux, satisfait d'une domination des provinces, dépourvu de programme économique, le PS n'a pas vraiment intérêt à conquérir le pouvoir central. Obtenir la présidence pour n'en rien faire ne pourrait en effet mener qu'à des débâcles électorales locales et régionales et à tant de pertes de postes... »  En effet.







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