Marianne2 2012

Avec Stéphane Guillon le rire est fini

Vendredi 19 Juin 2009 à 13:01 | Lu 16642 fois I 78 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

L'humoriste de France Inter a eu les honneurs de l'émission Envoyé spécial de France 2. Philippe Bilger creuse les tranchées de la fabrique du rire et découvre que la souffrance d'autrui en est le ressort principal.


(Capture d'écran - site de France Inter)
(Capture d'écran - site de France Inter)

Il n'est plus question du «rire républicain» défendu par Nicolas Demorand mais de la drôlerie en elle-même. Même si des génies comme Henri Bergson se sont penchés sur le mécanisme du rire, il n'est pas sûr qu'en dépit de la profondeur de son analyse il puisse nous aider à élucider ce que l'on pourrait appeler le «rire médiatique». 

 

Je voudrais également échapper à la tentation, à cause de mes références anciennes, de dénigrer l'esprit d'aujourd'hui parce qu'il ne me transporte pas sauf lorsqu'il s'attaque à qui je n'aime pas. Ma mansuétude parvient à accepter  aisément la mise en pièces de certaines personnes. Reste que s'arrêter à une telle attitude condamnerait ce modeste billet à une limitation très subjective.


Ecoutant Stéphane Guillon parce que j'apprécie sur France Inter cette tranche horaire avec Nicolas Demorand, même si je trouve que la ronde des invités n'est guère renouvelée, je suis enclin à considérer que ce n'est plus le regard sur la vie quotidienne qui fait rire et sens. En effet, je n'ai pas l'impression que Stéphane Guillon soit obsédé par les ridicules de la modernité banale. Il n'a pas pour vocation de tirer de la gangue généralement non signifiante des jours une pépite, une étincelle atypiques.

 

Au contraire - pour certains, c'est sans doute une faiblesse mais pour ceux dont je suis, une chance -, il s'immerge dans l'actualité immédiate et n'hésite pas à prendre comme sujet ce dans quoi précisément il est plongé. On n'est pas loin d'un rire s'adorant lui-même et Stéphane Guillon n'est pas le dernier à s'esclaffer de sa drôlerie même si texte, saillies et gloussements, parfaitement harmonisés, donnent l'impression d'attendre les applaudissements de l'auditeur après ceux de son entourage immédiat. 


Stéphane Guillon demeure dans le vif du débat qui est, peu ou prou, de nature politique ou médiatique. Il répartit avec un apparent équilibre ses coups et ses acidités à droite et à gauche mais nul besoin d'être grand clerc pour percevoir où l'entraînent ses sympathies. La dent est plus dure à l'encontre de certains qu'à l'égard d'autres au sujet desquels il manifeste une indulgence amusée, retenue.


Ce qui m'apparaît le noyau central de son intervention est une volonté obstinée mais maîtrisée de provocation. Celle-ci, toutefois, a totalement changé de registre aujourd'hui. Elle a été tellement exploitée, usée jusqu'à la dernière dérision qu'il a fallu lui donner du sang neuf, une vivacité originale. Au regard de mes enthousiasmes passés - je pense à Poiret et Serrault, certains chansonniers, Thierry Le Luron, Coluche -, sans doute faut-il convenir qu'on a quitté le rire qui détruisait les puissants par le ridicule qu'il projetait sur eux, qu'on a abandonné la moquerie purement politique à cause de l'idéologie des humoristes qui, leur faisant choisir leurs cibles, les éloignait par là même de l'universel d'une vision comique susceptible de rassembler des spectateurs au lieu de diviser des citoyens.


La provocation actuelle - et Stéphane Guillon en fournit un exemple achevé - cherche moins l'éclat de rire grâce à la libération d'un corps heureux de se laisser aller que les grincements du coeur et de l'esprit, le malaise oscillant entre ricanement presque drôle et indignation légère. Au fond, osons le terme, la souffrance est devenue le terreau privilégié du « fou du roi » médiatique. Là où Patrick Timsit demeurait encore une exception avec l'épisode comique puis judiciaire des « mongoliens », Stéphane Guillon s'adonne très souvent à cet exercice délicat pour lui, éprouvant pour l'auditeur où les catastrophes, les tragédies, les morts et les faiblesses naturelles - celles sur lesquelles l'être ne peut rien - sont triturées, malaxées, à la fois banalisées et mises en pleine lumière par le sarcasme, une commisération feinte et un vrai dédain des réactions possibles. J'avoue que le double billet de Stéphane Guillon sur le vol Rio-Paris d'Air France m'a laissé admiratif devant le culot énorme et alarmé devant ces brisures nouvelles causées directement ou non à des familles  déjà anéanties  par un immense malheur collectif - du sel jeté à profusion sur des plaies qui auraient mérité solidarité ou silence. 


Cet usage de la souffrance d'autrui - comme moteur de l'inspiration - se traduit aussi paradoxalement par une méchanceté à l'égard des vaincus et des défaits quand les puissants et les forts, en tout cas au meilleur de leur forme, demeurent à l'abri. Dominique Strauss-Kahn n'aurait pas dû se plaindre, certes, de l'offense infligée par Guillon mais celle-ci ne se rapporte pas au personnage officiel qui, aimé ou non, ne prête ni à sourire ni à pitié mais met l'accent sur une faiblesse et un discrédit déjà largement payés par la polémique et la procédure qui les ont suivis. Comme on ne brave plus la mort, à la Brassens, pour dissiper la peur qu'elle inspire mais qu'on fait fond sur le pire pour espérer faire rire « jaune » ceux qui sont encore épargnés, on n'est plus vraiment entêté à égratigner, à mordre par l'esprit les titulaires de pouvoir, quelle que soit la nature de celui-ci. On préfère ajouter à la tristesse du monde par l'ironie et la boutade que favoriser, un trait de temps infime, le bonheur grâce à un regard bienveillant quoique caustique sur autrui et les choses de la vie.


Stéphane Guillon est-il drôle ?

Avec Stéphane Guillon le rire est fini
Pas vraiment, à mon sens, mais pour des raisons qui tiennent à l'air du temps, au goût de l'époque et qui ne sont pas toutes médiocres. Je ne profite pas de son départ en vacances pour émettre cet avis. Notre démocratie, si elle est intelligente, le laissera toujours parler librement, comme il l'entend et comme on l'entend, ainsi que tous ses collègues en rire républicain, médiatique ou autre.


Le hasard fait bien les choses puisque Le Monde publie, par Raphaëlle Bacqué, un portrait de Philippe Val qui va diriger France Inter. Le titre choisi, pour cet hémiplégique de la liberté d'expression, est : Fini de rire. D'une certaine manière, on pourrait soutenir qu'avec Stéphane Guillon, le rire est fini.


Retrouvez le blog de Philippe Bilger









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