Avant d'oublier l'affaire Mitterrand
Vendredi 9 Octobre 2009 à 10:54 | Lu 21430 fois I 217 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur
Frédéric Mitterrand a sans doute clos la polémique au journal de Laurence Ferrari sur TF1. Finalement la question est moins celle de sa démission que celle de sa nomination. Sans parler des signification politiques, médiatiques et esthétiques de cette affaire Mitterrand.
C’est fait ! Le ministre est sauvé. Il ne sera pas démissionné. Tout au contraire : nous apprenons même que le « courage » qu'il a manifesté comme auteur a pesé dans sa carrière.
Sans avoir un goût particulier pour le lynchage – surtout pour lyncher en compagnie de Marine Le Pen –, le dénouement de cette affaire et ne dissipe pas une drôle de gêne, surtout lorsque l’on lit – comme je l’ai fait hier – le chapitre incriminé de « La Mauvaise Vie ».
Frédéric Mitterrand s'est, certes, montré sous un jour touchant sur TF1. Son livre y décrit l'ambivalence de ses sentiments et l'écartèlement qu'ils lui font subir, entre son horreur de la prostitution et la joie de s'y vautrer. A travers une véritable explosion mentale, il dénonce en quelque sorte le Satan qui est en lui et qui, a-t-il déclaré face à Laurence Ferrari, est en beaucoup de gens qui s’adonnent à l’amour tarifé.
Mais cette posture, que l'on peut apprécier au plan littéraire, est exactement l’inverse de celle que l’on attend d’un homme politique. Que dirait-on d’un dirigeant politique qui battrait sa coulpe après des décisions calamiteuses, une mauvaise inspiration dictée par un méchant diable qui roderait dans un recoin mal fâmé de son âme ? Que penserait-on d'un ministre de la culture qui abolirait le prix unique du livre tout en confessant ensuite qu'il a agi sous l'influence de pulsions mercantiles ? Ce serait peut-être de la bonne littérature (et encore, le genre est un peu, comment dire, rebattu), mais de la mauvaise politique.
Qu'attendons-nous en premier lieu de nos responsables politiques ? Qu'ils expriment la justesse de leurs sentiments ou qu’ils soient responsables de leurs actes ? La posture du « romancier » ou autobiographe Mitterrand annonce juste le contraire. Elle ne peut qu’inquiéter. On n’évoquera pas ici la démission de Frédéric Mitterrand, mais sa nomination.
Car celle-ci témoigne surtout de la confusion mentale de ceux qui, tels François Fillon ou Nicolas Sarkozy, affirment qu’ils ont choisi Frédéric Mitterrand à cause précisément de cette posture catholique tout à fait traditionnelle : j’ai fauté et je bats ma coulpe. Elle confirme l'attrait que représente pour notre Président les déballages émotionnels et la pipolisation de la vie publique.
La République et la laïcité partent de présupposés exactement inverses. : un homme d'Etat assume ses actes et les revendique en responsabilité.
Et que dire du sentiment d'une justice à deux vitesses qu'inspirent les affaires Polanski et Mitterrand ? Lisez le témoignage de Manu dans lemonde.fr, rappelons-nous ces instituteurs dont la vie a été fichue en l'air par l'hystérie anti-pédophile qui régnait au moment des affaires Dutroux et Outreau. Le véritable mur médiatique qui s'est érigé lors des affaires Polanski et Mitterrand ne peut qu'accroître le sentiment - très populiste, et alors ? - que les gens de la Cour pipolisée bénéficient d'un traitement de faveur. On espère, cher Renaud Revel (L'Express), pouvoir écrire cela sans être traité de fasciste….
Cet amalgame-là - quiconque critique Frédéric Mitterrand est un suppôt du Front national - déjà adopté par les aînés de Renaud Revel, avait alors facilité la formidable ascension du lepénisme dans les années 1980. Marine Le Pen devrait envoyer des fleurs à Nicolas Sarkozy et Frédéric Mitterrand : ils sont peut-être en train de lui rendre un fier service. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la défense unanime de Mitterrand combinée avec les effets aggravants de la mondialisation peut très bien redonner une nouvelle chance au Front dont nous croyons peut-être nous être un peu vite débarrassés. .
Les ravages de l'autofiction
La polémique Mitterrand pose aussi une autre question, plus esthétique celle-là, du statut du réel et de la fiction dans notre société. Car l'ouvrage de Frédéric Mitterrand ne revendiquait aucune catégorie éditoriale. Au lecteur de savoir s'il s'agit d'un roman, d'un récit, d'un essai ou d'un hybride par lequel l'auteur glisse insensiblement d'un genre à l'autre. Et l'auteur Mitterrand ne sera pas offusqué si je prétends qu'il n'a pas vendu 200 000 exemplaires de ce livre sur ses qualités de romancier, mais parce la campagne marketing de lancement de l'opus évoquait une véritable expérience vécue.
Du vécu, nous y voilà. Depuis quelques années, une certaine mode littéraire fonde l'estime des oeuvres sur la véracité de l'expérience et de l'émotion de leurs auteurs. De Christine Angot à Justine Lévy (par ailleurs écrivain respectable, là n'est pas la question) en passant par son père (le « romanquête » consacré à Daniel Pearl) et Frédéric Beigbeder ou François Hardy, la valeur des oeuvres semble indexée, pour une certaine critique littéraire, sur l'émotion qui s'échapperait des pages parce que le récit sortirait des tripes d'auteurs pipolisés.
Or, une telle mode ne peut qu'assassiner la littérature et déformer le réel. Notre époque aime ce flou qui peu à peu s'instaure dans les oeuvres. Quand Sylvie Brunel évoque son histoire avec Eric Besson, son ex-mari, elle s'expose à des contestations y compris judiciaires et aucune ligne jaune n'est franchie, même si l'on peut se désintéresser de la vie du couple Besson. Mais quand BHL prétend habiter le cerveau de Daniel Pearl pour décrire ce que furent les dernières secondes de sa vie, il ne blesse pas un macchabée mais l'épouse du journaliste assassiné qui fut révulsée par la lecture de ce passage. Quand Beigbeder glisse le nom du procureur Marin au milieu d'un roman et cherche à le ridiculiser, à propos des 48 heures de détention provisoire pour consommation de cocaïne, il baigne dans l'irresponsabilité et la calomnie rendant impossible la contestation de la personne critiquée. Toute licence littéraire est libre. A condition qu'elle reste littéraire et que le roman ne soit pas détourné de son objet pour régler des comptes très personnels.
En tout cas, la force de ces demi-fictions et leur succès commercial est une menace pour la vraie littérature: celle qui mobilise notre imaginaire et notre intelligence — ainsi que ceux de leurs auteurs — et non notre émotion et notre voyeurisme. Nous voilà loin de la polémique Mitterrand. Mais si près de notre époque et de son état d'esprit crépusculaire.
Précision utile : ce texte n'engage que son auteur et nullement le site ou l'hebdomadaire Marianne qui ont pu prendre des positions différentes.
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