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Aujourd'hui, grève du réel, «on refait le Mur» !

Régis Soubrouillard - Marianne | Lundi 9 Novembre 2009 à 11:01 | Lu 5634 fois

C'est le jour J. Vingt ans après. Les télévisions du monde entier débarquent pour filmer un mur qui n'existe plus...On fait tomber des dominos en polystyrène, les médias font programme unique pour célébrer la fin d'un monde bipolaire, la RDA se remettrait presque sur son 31. Et plongé dans son formol, le temps d'un instant, le capitalisme en crise se réinvente un ennemi à son niveau. Nostalgie, quand tu nous tiens.



Photo Wikipédia
Photo Wikipédia
Radios, télé, presse écrite, tout le monde en fait sa une. C’est ce soir que la fête sera totale. Documentaires, directs, opérations inédites, débats, expos. On fait tomber des murs symboliques en polystyrène, on casse des murs en carton. Sur Facebook, Sarko raconte son 9 novembre - une pure invention d'après ce qu'en dit un journaliste de Libération-. « On refait le Mur !! » mais sans Saccomano à la présentation... « L’Homo festivus ne sait plus où donner du serpentin et de la guirlande ».

Amnésie et Hypermnésie. Apothéose et overdose. Le double effet kiss cool de l’exploitation carnavalesque des mémoires.
Des médias qui communient. Radio France fait antenne unique en direct de Berlin. Un seul et même programme pour célébrer le début de fin d’un monde bipolaire. Il fallait l’inventer. Difficile de dire que la télévision fait, elle aussi, dans le multipolaire…Les programmes seront certes variés mais le sujet qui fera événement a déjà été décidé en hauts lieux. Qu’on se le dise sur les agendas médiatiques planétaires, le 9 novembre est booké. Au même titre que le 11 septembre. D'ailleurs l'année 2009 a été particulièrement chargée.

Sentant arriver le rituel du 11 septembre, le journaliste Jacques Mouriquand publiait une tribune dans le Monde en septembre 2002: «  Cette ritualisation, cette scénarisation qui veut qu'on délivre l'information selon des schémas soigneusement préétablis, anéantit toute vraie hiérarchie. Le CAC40, c'est toutes les heures, deux minutes avant l'heure exacte, et les tours du World trade Center, c'est tous les 11 septembre. Lorsque les boulons sont bien serrés, chaque chose est à sa place et plus rien n'a de vraie importance. L'emprise du rituel est telle qu'il devient iconoclaste de ne pas le suivre. Le journalisme de commémoration a l'immense avantage de donner l'illusion du journalisme, c'est-à-dire de produire du volume, mais à bon marché. De nombreux acteurs du monde de la communication l'ont parfaitement compris qui, à l'occasion de tel ou tel anniversaire plus ou moins consistant - et, l'habitude étant prise, on devient moins regardant - proposent en quelque sorte des « commémorations clefs en main », avec rencontre d'experts qui, fort opportunément, défendront la cause de l'institution organisatrice ».

La commémoration possède un autre avantage : donner l’illusion d’un retour sur l’histoire.

« Nous allons vous priver d'ennemis ! »

Le mur en 1986 (Photo wikipédia)
Le mur en 1986 (Photo wikipédia)
Peu d’experts rappelleront les propos du diplomate russe Alexandre Arbatov prononcés dès la chute du Mur  dans les couloirs de l’ONU:  « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ! ».  Il n’a pas fallu longtemps pour que l’occident se rende compte que « Le Grand Satan Soviétique » avait cette qualité sans équivalent de fédérer contre lui. « Avec la dislocation du bloc soviétique, c’est une profonde mutation de l'adversité mondiale » écrivait le général Eric de la Maisonneuve, «pendant un demi-siècle, l'Empire soviétique avait été un fédérateur d'oppositions, le tuteur de tous les mouvements de décolonisation et d'autonomie, des guérillas, des mafias, des organisations criminelles. Il régnait en maître absolu sur tout ce qui pouvait concourir à pervertir et déstabiliser le camp occidental. Son écroulement a fait beaucoup d'orphelins. Rendues à elles-mêmes et à leurs origines, ces forces désormais incontrôlées se sont remises à leur compte, avec leurs propres méthodes et leurs seuls moyens. On a vu alors se multiplier et se durcir des guerres civiles, des conflits ethniques et des rivalités de pouvoir qui, jusqu'alors, s'étaient inscrits dans le cadre de la guerre froide et qui « bénéficiaient » à ce titre d'une certaine retenue. Libérées de l'emprise soviétique, ces oppositions se sont radicalisées, entraînant la résurgence d'une conflictualité barbare ». Et une longue mésentente dans le camp des alliés.

Entre totalitarisme néolibéral et affaiblissement des démocraties

Un constat qui dépasse d’ailleurs le champ stratégique et militaire. Auteur d’une des analyses les plus pénétrantes du totalitarisme soviétique, notamment de ses mécanismes politiques, idéologiques et mentaux, après la chute de du mur de mer de Berlin, le philosophe Alexandre Zinoviev mit la même énergie à dénoncer l’avènement d’un totalitarisme néolibéral. Qualifiant le modèle de « suprasociété », Zinoviev  pronostique même la mort de ces démocraties : « Je n'ai pas perçu la perestroïka avec joie, pas plus que le coup d'Etat de Boris Eltsine, qui a suivi. J'en ai fait un roman, intitulé Katastroïka, qui a reçu un accueil plutôt frais en France. J'y décrivais la réalité des faits du gorbatchévisme, pas la vision que les Occidentaux pouvaient avoir de Gorbatchev, vision simplifiée et caricaturale. On m'a alors accusé d'être devenu communiste, moi qui étais considéré comme un anticommuniste farouche. Avec la chute du bloc soviétique, on a vu s'opérer un tournant en Occident: tout se passe comme si la démocratie ne prospérait que comme arme utilisée contre un adversaire. Une fois l'adversaire disparu, la démocratie s'affaiblit jusqu'à disparaître à son tour, vaincue par une nouvelle logique: celle de la globalisation. La suprasociété globale a repoussé le niveau de la démocratie, au point que l'exercice de la démocratie est devenu impossible et même dangereux. » déclara-t-il à l’Express dans un entretien, donné  en 2005 un an avant sa mort. Un point de vue largement développé dans La grande rupture,  un pamphlet paru en 1999 où il aborde la difficulté de gérer un monde sans adversaires : « Les conflits locaux vont se succéder  pour être arrêtés par la machine de "guerre pacifique" que nous venons de voir à l'œuvre . Cela peut, en effet, être une technique de management planétaire ».

Un temps paralysé en forme d'assurance-vie planétaire

L'entrée dans la zone américaine (photo wikipédia)
L'entrée dans la zone américaine (photo wikipédia)
En ces temps, Zinoviev s’interrogeait également sur les capacités de l’Europe à résister à son américanisation. Il estime alors que les élites y seront favorables et que le peuple en subira les conséquences.
Grand pourfendeur des écrans de fumée médiatiques, qui sait ce que Zinoviev aurait pensé de ces festivités mémorielles ? Quand un capitalisme en pleine crise, incapable de trouver son second souffle, déploie tout ce qu’il lui reste d’énergie pour honorer l’ennemi défunt. Comme un hommage au vaincu, ultime preuve de l’existence d’un vainqueur, aujourd’hui moribond. Des commémorations, on l'a vu, en forme d'illusion journalistique et historique. Et pourquoi pas aussi un mirage politique, une dernière petite frayeur contrôlée pour se convaincre que le péril rouge -en polystyrène- est toujours à nos portes. De ce bon vieux temps où l’Histoire s’écrivait au jour le jour. Risques et périls inclus.

Plus qu’une fin de l’histoire, Cédric Lagandré, évoque un « temps paralysé ». Dans un essai intitulé « l’actualité pure, essai sur le temps paralysé », ce jeune philosophe  dénonce la transformation du présent en actualité. Pas de rapport avec la chute du Mur a priori, d’ailleurs l’auteur n’y fait pas référence, mais dénonce « la recuite du réel par les images médiatiques et la consommation : une actualité pure, qui déploie devant nous comme au supermarché des possibles pré-vécus qu’il n’a plus à vivre, des paroles pré-parlées qu’il n’a plus à dire, des images pré-vues qu’il na plus à voir ». Mais surtout d’après l’auteur le pouvoir politique et social  contemporain  cherche à faire advenir un futur sans qu’on sache ce qu’il s’agit de faire arriver sinon cette actualité pure qui nous fait perdre le contact avec la réalité. Rien ne peut arriver, tout a déjà eu lieu. Un temps paralysé, sorte d’assurance-vie de l’actualité planétaire, dont la répétition des commémorations apparaît comme une illustration.

Et l’auteur de s’interroger « Comment se remettre de cette paralysie ? Comment réapprendre à voir, à parler à vivre ? Tel est l’enjeu des temps qui viennent : ou bien nous parviendrons à répondre à ces questions, ou bien nous crèverons dune mort qui, elle aussi, ne sera bientôt plus la nôtre ».



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