Marianne2 2012

Au procès Kerviel: «Je n'étais pas au courant! Twittez-le!»

Jeudi 10 Juin 2010 à 14:01 | Lu 8232 fois I 21 commentaire(s)

Aliocha - Blogueuse associée

La blogueuse Aliocha continue à suivre le procès de l'ancien trader de la Société Générale. Où tout le monde se renvoie la responsabilité. Kerviel était-il seul, incontrôlé?


Capture d'écran sur Youtube
Capture d'écran sur Youtube
Palais de justice, mercredi, 16 heures. C’est la deuxième journée du procès Kerviel. L’audience a commencé à 13h30 mais je n’ai pas pu me libérer avant.

Coup de théâtre : un nouvel acteur entre en scène, le frère du trader

J’entre dans la salle d’audience en plein interrogatoire de Kerviel par le Président. Visiblement, il tente de déterminer la nature exacte de ses activités. En début de journée, Jean-François Lepetit, ancien président du CMF puis de la COB (actuelle AMF) est venu témoigner. Je regrette de l’avoir manqué. Une consoeur me dit qu’il a été intéressant, après un démarrage un peu langue de bois. Je n’en saurais pas plus. L’interrogatoire se prolonge, un brin monotone, jusqu’à ce que les avocats entrent en piste. Jean Veil, s’apprête à lancer une bombe. Il prépare prudemment le terrain en expliquant au président qu’il va poser une série de questions sur Olivier Kerviel, le frère de Jérôme, parce que, à son sens, c’est sans doute de ce côté qu’il faut chercher le « mobile ». « Votre frère a été interrogé par la police, il se serait livré à un détournement de fonds, mais son employeur est intervenu in extremis et l’affaire s’est soldée par une transaction ». Il ne cite pas la société concernée, mais c’est un secret de polichinelle : il s’agit d’une filiale de la BNP. Jean Veil marche sur des oeufs et il le sait, aux Etats-Unis l’avocat de la défense s’écrierait « objection votre honneur ! ». Mais en France, il n’existe pas de règles particulières en la matière, c’est le Président qui décide. Metzner intervient néanmoins, pour préciser qu’il n’y a eu aucune condamnation. Jean Veil poursuit, évoquant une autre affaire assez obscure de mail falsifié pour un montant de 9 000 euros. Une paille au regard des milliards avec lesquels les acteurs du procès jonglent depuis la veille.   « Que pensez-vous des agissements de votre frère, Monsieur Kerviel ? » De la salle monte des huées, la réprobation à l’égard de la partie civile est bruyante, presque palpable. « Mêler mon frère à ça est ignoble » répond le trader. « Alors je vais continuer à être ignoble » poursuit l’avocat. Jérôme Kerviel serre les mâchoires et répond par une phrase visiblement apprise par coeur, en prévision de l’attaque : « Je suis là pour parler de mon affaire, pas de celle des autres ». Jean Veil insiste : « qu’en pensez-vous moralement ? » Et Kerviel répète : « Je suis là pour parler de mon affaire, pas de celle des autres ». Metzner intervient avec une violence inhabituelle et interpelle son client  :  « Monsieur Kerviel, saviez-vous que des dirigeants de la Société Générale avaient été mis en examen, qu’en pensez-vous ? ». L’incident est clos. Les débats se poursuivent. Kerviel est interrogé par Metzner. Il enfonce le clou sur le fait qu’il suffit de 3 clics  pour avoir accès à toutes les opérations de Kerviel comme des autres traders. Quant à la vérification des opérations fictives, c’est tout aussi aisé, un simple rapprochement entre bases de données. « Vous aviez le sentiment qu’il n’y avait pas de clous » interroge l’avocat ? « Un peu oui », répond le trader. On apprend au passage que les systèmes de contrôles de la banque laissaient à désirer, que certains avaient même été désactivés. La défense marque encore des points.

74 alertes passées inaperçues

Claire Dumas qui représente la Société Générale, demande la parole pour tenter de regagner le terrain perdu. « Les contrôles ne portaient pas sur le nominal, depuis l’affaire Kerviel nous avons mesuré l’importance de les mettre en oeuvre ». Olivier Metzner a pris l’habitude de la déstabiliser, il ne s’en prive pas. « Au lieu d’avancer des nombres qui n’ont pas de sens, produisez donc la base tampon qui est actuellement à New-York ». Puis il enchaine « il y a eu 74 alertes et vous n’avez rien vu ». Claire Dumas se défend, « les alertes étaient à destination de 5 acteurs différents sur une période d’un an. Rétrospectivement elles prennent du sens, mais sur le moment, c’était de simples incidents de production appelant une réponse ». Jean Veil précisera plus tard qu’au vu du nombre d’alertes produites chaque année, le nombre de 74 pour Kerviel n’était pas significatif. Il promet d’apporter les chiffres dans les jours à venir et ménage ainsi le suspens. Le président suspend la séance.

Une si pesante solitude

Je sors allumer une cigarette sur les marches du Palais. Soudain, une clameur s’élève, l’atmosphère s’emplit d’adrénaline, l’impression est presque physique. Je me retourne, 5 gendarmes encadrent Kerviel qui se dirige vers la sortie, ils marchent vite et dégagent ce stress si particulier aux forces de l’ordre, qui fait jaillir soudainement dans nos vies tranquilles de civils ordinaires une électricité de terrain de guerre. En fait de champ de bataille, il s’agit simplement de protéger Kerviel de mes confrères. Les gendarmes l’encadrent à un mètre, un ou deux photographes trainent autour, mais l’essentiel de la troupe a disparu, découragée sans doute. Seul un photographe, un genoux à terre, tente de saisir Kerviel de profil, au milieu des gendarmes. Entouré et pourtant si seul, le trader tire sur sa cigarette, le regard absent, sous les yeux de quelques badauds venus fumer également. Je l’observe avec un pincement au coeur. Il est toujours aussi lisse dans son costume sombre avec ses cheveux bien coupés, son profil hiératique, ses chaussures branchées. Il parait perdu au milieu de ses gardes indifférents. Elle doit avoir un goût bien amer cette cigarette. A cet instant précis, Kerviel incarne la solitude absolue, plus encore que lorsqu’il est assis sur sa petite chaise au beau milieu de la salle d’audience.

La colère de Jean-Pierre Mustier

L’audience reprend avec la déposition de Jean-Pierre Mustier. C’est lui que je suis venue entendre. A la question : « quelle est votre profession ? » Il répond : « sans profession ». Mustier a démissionné suite à l’affaire Kerviel. Il chapeautait le service de Kerviel. « Qu’avez-vous à nous apprendre Monsieur Mustier ? » interroge le président. Difficile question, mais visiblement l’intéressé s’y était préparé. Il se lance dans son récit, calme, sûr de lui, clair et direct. « Le 19 janvier on m’informe d’un profit énorme sur 2007, 1 milliard d’euros, cela paraissait farfelu au regard de la réalité de notre activité. Nous avons observé les opérations et les mails de Kerviel et nous sommes tombés sur ces deux phrases : « je ne sais pas si je ne vais pas aller m’acheter une corde pour me pendre » et « je ne sais pas si je ne vais pas me jeter sous un train ». La corde plus le train, je m’inquiète et demande au médecin de la banque d’assister à l’entretien.C’est la première fois que je rencontre Monsieur Kerviel. Il allait falloir le maintenir sous pression pour obtenir la vérité tout en faisant en sorte qu’il ne fasse pas de bêtise ». Ce sera l’un des leitmotiv de Mustier, l’aspect humain. Plusieurs fois il répétera qu’il avait peur que le trader se suicide, soulignant que « la vie d’un homme vaut plus que tout l’argent du monde ». Ce qui n’empêche pas Mustier d’exprimer sa colère  : « Monsieur Kerviel vous m’avez menti tout le temps ». Le président le rappelle à l’ordre, c’est au tribunal qu’il doit s’adresser, pas au prévenu.

Une prise de risque inhumaine !

« Il a dit qu’il avait trouvé une martingale pour gagner sans risque. Je ne pense pas qu’il y ait un terme pour qualifier les risques pris par Kerviel, ils étaient entre 50 et 100 fois supérieurs au risque que nous prenions ; aux Etats-Unis on parlerait de risques criminels » s’enflamme Mustier. L’homme en profite pour corriger les « erreurs lues dans la presse ». « On prétend que tant qu’il gagnait on ne disait rien, mais en juillet 2007 il accumulait 2,2 milliards de pertes !  » Et de s’insurger : « une position de 50 milliards d’euros, c’est inhumain, on ne peut pas psychiquement prendre un tel risque, sauf à ne pas se rendre compte de ce qu’on fait ! ». Les arguments font mouche, les uns après les autres. Le président évoque alors la conversation de ce fameux week-end du 19 janvier 2008, lors de laquelle Mustier aurait dit à Kerviel, « si tu as gagné 1,4 milliards, c’est que tu as été bon. Tu ne peux plus travailler chez nous mais tu seras embauché par un fonds ». Une déclaration qui semble accréditer la thèse de la défense, selon laquelle la hiérarchie savait et encourageait tant que tout se passait bien. Mustier s’explique : « j’ai dit cela pour le rassurer, il fallait entrer dans sa logique pour éviter l’irréparable ». Toujours cet aspect humain, si étrange dans ce dossier.

La fraude: solution inespérée pour annoncer au marché la perte sur les subprimes ?

Vient une autre question, celle que tout le monde se pose dans la presse financière : au fond, cette affaire n’a-t-elle pas surgi à point nommé pour aider la banque à « faire passer »  ses pertes de 2 milliards sur les subprimes, en annonçant au marché tout d’un bloc, la fraude, énorme, et les pertes, moins graves par comparaison ? Là encore Jean-Pierre Mustier a une réponse convaincante à apporter « comment peut-on dire que ça nous arrangeait de perdre 5 milliards ? Nos pertes sur les subprimes étaient du même niveau que les autres banques, elles ne nous auraient pas obligé à faire une augmentation de capital, nous pouvions les supporter ». Et l’ancien patron du trader s’emporte : « Kerviel prétend qu’il a agi dans l’intérêt de la Société Générale, il ment ! Il faut le dire, il faut que ce soit écrit dans les journaux, il faut arrêter ce tissu de mensonges ». Un avocat intervient : « vous avez failli m’arracher des larmes», commence-t-il avant de demander à Mustier de s’expliquer sur son départ de la Société Générale. «J’ai démissionné parce qu’une information a fuité comme quoi j’aurais fait un délit d’initié. L’audience devant l’AMF a lieu demain, le rapporteur demande ma mise hors de cause. J’ai vendu mon portefeuille d’actions le 21 août dans lequel les actions de la banque ne représentaient qu’une petite partie et j’ai d’ailleurs décidé de conserver la moitié de ces actions ». L’avocat l’interrompt, Mustier explose, hurlant littéralement dans le micro « Laissez-moi finir Maître ! » et il reprend : « Ce n’est pas à cause des subprimes que j’ai pris cette décision, mais au vu du taux de rendement des bons du Trésor américain qui avait baissé ce qui n’était pas arrivé depuis 1987. Pour gérer la crise de façon sereine à la Société Générale, il fallait que je liquide mon portefeuille pour éviter les conflits d’intérêts. Si j’ai gardé la moitié des actions de la banque, c’était précisément pour montrer que j’avais confiance en elle ». L’éthique, c’était l’autre axe de défense de Mustier, il a été trader, jamais il n’a triché, ni même franchi la ligne jaune des plafonds autorisés, d’ailleurs, ces plafonds, c’est lui-même qui les a conçus. Quand le scandale Kerviel a explosé, il l’a géré et puis il a démissionné, normal, ça s’appelle le sens des responsabilités.

« Je n’étais pas au courant [...] twittez-le immédiatement ! »

C’est au tour d’Olivier Metzner de l’interroger. Il évoque le rôle de la hiérarchie avant de préciser qu’il existait des niveaux intermédiaires entre Kerviel et lui et qu’il ne prétend pas que Mustier était au courant des pratiques de son client. Mustier se tourne vers les journalistes « vous voyez, je n’étais pas au courant, écrivez-le dans vos journaux, twittez le immédiatement ». Le président hausse le ton, « vos réactions sont disproportionnées Monsieur Mustier, c’est la deuxième fois, je ne vous le répéterai pas ». L’audience s’éteint doucement. Il est presque 20 heures. La suite des débats est renvoyée au lendemain.









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