Marianne2 2012

Artistes et politiques, le mauvais mélange

Vendredi 5 Novembre 2010 à 14:01 | Lu 10178 fois I 40 commentaire(s)

SuperNo - Blogueur Associé

Doit-on demander aux artistes leurs opinions sur l'actualité politique? A l'évidence non pour SuperNo, qui se réfère à une interview de la danseuse Sylvie Guillem donnant son avis sur le conflit des retraites. Et démontre qu'il faut savoir parfois ne pas sortir de son domaine de compétence.


Alors que hier matin je prenais tranquillement mon p’tit déj en attendant que les feignasses qui composent le reste de ma famille daignent sortir du plumard, j’ai machinalement allumé la radio. C’était France Inter, et le planton de service en ce lundi férié interrogeait la danseuse Sylvie Guillem.

Toujours curieux de nature, j’ai décidé d’écouter quelques minutes. Après tout, je ne connais strictement rien en danse classique, et il y a des danseuses dans la famille, je serai moins con la prochaine fois qu’on en causera. Et puis ça changera un peu de Sarkozy, ça ne peut pas faire de mal…

Raté ! Ayant pris l’interview en route, j’ai loupé le début (elle venait vendre sa soupe, de toute façon), mais le journaliste (Bruno Duvic) pose la question à la danseuse : « Vous intéressez-vous à l’actualité ? » « Oui, dans les avions principalement »

Duvic : « Vous passez énormément de temps hors de France, quelle image vous avez de la France ? » et on en arrive aux manifs contre la réforme des retraites. Elle explique alors qu’elle a passé une journée dans un aéroport à attendre vainement un avion, avant de devoir partir à 4 heures du matin en bagnole à Bucarest pour assurer son spectacle. On peut comprendre un léger énervement. Mais ça dégénère très vite :

Guillem : « L’image de la France… Moi j’ai passé 20 ans en Angleterre euh… Bon, ben disons que… c’est pas très sérieux »

Duvic : « Je vous posais cette question, parce que quand on lit la presse étrangère, ce qui ressort, c’est que… on ne comprend pas la France, c’est votre cas aussi »

Guillem : « Non, j’étais en Grèce justement juste avant Bucarest….et les gens ne comprenaient pas. Ils nous ont dit  : nous on a accepté beaucoup de choses, etc… Mais pourquoi les français râlent autant que ça, pourquoi ? On leur demande de passer de 60 à 62, nous on est déjà à 65 on va passer à 67, il y a une incompréhension, voilà. En Angleterre c’est pareil… J’ai beaucoup d’amis en Angleterre qui nous disent :on comprend pas… Les gens parlent, on se dit… On comprend pas. Voilà, ils ne comprennent pas, ils se disent… Il y a quelque chose qui ne va pas… »

Voilà voilà… Premier enseignement, Bruno Duvic semble plus « Pujadas » que « Mélenchon », si vous voyez ce que je veux dire… Il faut dire qu’en ce moment, si on veut prolonger sa carrière à France Inter, c’est préférable…

Quant à Sylvie Guillem, qui semble dotée d’une intelligence certaine, elle a un peu hésité à se lâcher quand le sujet est arrivé. Elle a dû sentir qu’elle mettait le chausson sur un terrain assez glissant. Ben oui, elle n’est à ma connaissance répertoriée comme engagée auprès de tel ou tel parti politique, et répondre franchement à une question pareille peut immédiatement trahir des opinions  qu’elle peut tout à fait légitimement souhaiter garder pour elle… Après tout, la danse ne fait pas de politique, les spectateurs qui viennent la voir ne se sont sans doute jamais demandé pour qui elle vote et s’en foutent éperdument… Au contraire, révéler qu’elle est proche de telle ou telle idée risque de lui aliéner des spectateurs…

En plus, il y a de fâcheux précédents… Trop souvent on tend le micro à une « célébrité » du milieu sportif ou artistique, et on lui laisse l’occasion de raconter les pires énormités sur un sujet qu’il maîtrise mal… Qu’on se rappelle Gad Elmaleh, faisant benoîtement la promotion du bouclier fiscal… Ben oui, ça l’arrange, lui, le multimillionnaire, il trouve anormal de donner plus de la moitié de ses revenus à l’État… Bon, évidemment il n’a pas poussé la réflexion jusqu’à se demander s’il était normal qu’il gagne autant de pognon à faire le con sur scène, ou s’il était normal que ce soient les chômeurs où les smicards qui comblent le manque à gagner budgétaire de l’opération, mais ça, ça demande tout de même un gros effort… Bref, depuis lors, dès que je vois ou entends Gad Elmaleh, je zappe. Idem pour Bigard et quelques autres.

Artistes et politiques, le mauvais mélange
Sylvie Guillem n’avait sans doute pas envie de tomber dans le même piège. Mais encouragée par Duvic, elle s’est vite enhardie, et a débité en l’espace de 2 minutes un flot de conneries que même un Benjamin Lancar n’aurait pas reniées…

Je ne vais pas développer, je l’ai déjà fait dans quelques billets précédents. Il ne s’agit pas seulement de l’âge de la retraite, mais plus largement d’une offensive libérale trentenaire visant à prendre aux salariés pour donner aux actionnaires… L’Europe tout entière est tombée sous la coupe des bandits ultralibéraux (qu’ils se proclament de droite ou de gauche, d’ailleurs), la plupart des européens de base, abrutis de propagande depuis leur naissance, se sont résignés à ce qu’ils considèrent désormais comme la normalité, ou du moins comme une fatalité.

Mais il me semble néanmoins que les Grecs se sont quelque peu rebellés quand le rouleau compresseur libéral leur a roulé sur la tête. Ils ont même brûlé une banque, avec quelques employés lampistes qui étaient à l’intérieur. Ben quoi, ils n’ont pas voulu comprendre que c’était évidemment à eux de payer pour l’incurie de leurs dirigeants et la cupidité cynique de Goldman Sachs.

Ensuite, je ne sais pas quel est l’âge légal de départ à la retraite en Grèce, mais il me semble bien que le montant de cette retraite est supérieur à celui de leur dernier salaire… En France, de mémoire, c’est 58%… Un « détail », assurément.

Sylvie Guillem a un métier passionnant. Elle passe sa vie dans les avions. Elle n’a peut être pas réalisé que ce n’est pas le cas du « français de base » (et heureusement pour le CO2). Elle a le privilège de vivre grassement de sa passion. Ce n’est pas non plus le cas de l’ouvrière d’usine ou de la caissière de supermarché. La retraite, pour elle, ce n’est sûrement pas une obsession. Elle choisira probablement elle-même quand elle la prendra, n’aura aucun problème financier, et regrettera sans doute son « métier » d’avant. Encore une petite différence avec le lot commun…

Maintenant, ce leitmotiv : « on ne comprend pas les français, nous on a bien accepté sans faire autant d’histoires ». Vous savez à quoi ça me fait penser ? Je ne devrais pas, je vais encore m’attirer des réactions outrées. Mais je ne suis plus à ça près, alors allons-y :

Imaginez un patron un peu grivois et sûr de lui, qui disposerait d’un pool d’une dizaine de secrétaires, qu’il aurait décidé de faire passer tour à tour (ou en groupe, c’est plus drôle) dans son lit. Ce n’est pas si original, j’en ai connu au moins un. Imaginez que pour des raisons qui appartiennent à chacune, 9 d’entre elles aient cédé. L’autorité, le « de toute façon on n’a pas le choix »®, la volonté de faire carrière, la fierté d’avoir été choisie, ou plus vraisemblablement la crainte d’être placardisée en cas de refus, la peur du chômage et de ne plus pouvoir nourrir ses gosses… Bref. Mais comme les Gaulois d’un certain village, l’une d’entre elles ne cède pas. Pas envie, c’est un gros porc, c’est scandaleux, même pas en rêve. Imaginez-vous alors les 9 autres lui dire : « ben pourquoi tu ne te laisses pas faire ? on y est bien passées, nous… De toute façon tu n’as pas le choix, c’est comme ça, tu y passeras un jour ou l’autre, arrête de râler et fais-toi une raison… »

Voilà, Madame Guillem. Les français gueulent parce qu’ils refusent la fatalité du viol libéral. Et si les autres ont fini par se résigner, il faut les plaindre, et ce n’est pas un exemple à suivre. Mais cette fois encore, le violeur a eu gain de cause, vous pouvez donc être satisfaite.


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