Marianne2 2012

«Arbeit macht frei» volé à Auschwitz: l'horreur retombe dans le banal

Lundi 21 Décembre 2009 à 07:01 | Lu 9370 fois I 70 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Pour Philippe Bilger, le vol de l'inscription «Arbeit macht frei» qui surplombait l'entrée du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau pose plusieurs questions, et notamment celle-ci: si ce vol n'est pas idéologique, mais seulement le fait de plaisantins, n'est pas encore pire?


(photo kalleboo-flickr-cc)
(photo kalleboo-flickr-cc)

La pièce d'acier portant l'inscription «Arbeit macht frei», qui à l'entrée du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau ouvrait de manière sarcastique sur l'horreur, a été volée (1). Cette prescription, ce «travail qui rend libre», inscrits dans les têtes même les plus ignorantes comme une sorte de lancinant dicton, sont tombés dans le monde ordinaire.

A Auschwitz, selon le site du Mémorial de la Shoah, plus d'un million de Juifs et des dizaines de milliers de Tziganes, de Polonais et de prisonniers de guerre soviétiques ont été gazés. Le site du Nouvel Obs -ma source initiale- évoque, lui, le chiffre d'environ 1,1 million de morts dont 1 million de Juifs. Le musée afférent au camp offre 100 000 slotys - soit 28 000 euros de récompense - à qui permettra de récupérer cette banderole métallique, bien plus qu'un simple objet mais de la nuit et du brouillard concentrés. L'émotion est immense, surtout en Israël traumatisée par «cet acte abominable» et pour tous les anciens déportés (20 minutes.fr, Le Parisien). En Pologne, le Premier ministre a ordonné la mobilisation de tous les services d'enquête et Interpol est alerté pour identifier et arrêter les auteurs de cette soustraction qui appelait une action concertée et techniquement difficile (Le Monde).

Il ne faut pas chercher à comprendre un tel agissement mais seulement tenter de le déchiffrer au regard des explications possibles que l'évolution de notre société propose.



En dépit du caractère unique de ce lieu - parce que l'humanité y a été massacrée en sa qualité même -, serait-il tout de même pertinent d'inscrire ce vol comme un paroxysme de la banalisation qui, depuis quelques années, ne laisse plus aucun sacré indemne ? Les profanations de cimetières, les atteintes graves et répétées aux croyances chrétiennes, musulmanes et juives, les dégradations et les vols dans les églises, les synagogues et les mosquées, les crimes qui y ont été parfois perpétrés, une tendance générale qui définit la modernité comme la violation de tous les tabous constituent un mouvement à la fois irrésistible et pervers qui pourrait avoir trouvé une forme d'aboutissement avec Auschwitz dans la mesure où le culte historique, le respect des morts et le règne de la mémoire semblaient avoir davantage protégé ce camp que les mille édifices où le religieux était enclos.



L'imbécilité humaine - qui serait d'ailleurs accordée à ce lamentable fil du temps - n'est pas non plus à exclure tant certains exemples récents démontrent que l'indignation collective donne paradoxalement un lustre sombre et immérité à des attitudes seulement inspirées par la débilité. Trop souvent, et moi le premier, on éprouve le besoin d'aller chercher dans les comportements odieux une rationalité même primaire. Parce qu'il est trop difficile d'accepter la bêtise nue et ses ravages.

Y aurait-il autre chose dans ce vol ? La certitude de pouvoir vendre ce symbole lié à l'horreur à un bon prix ? A un acheteur prêt à garder pour soi, par une privatisation obscène, une inscription qui aurait dû demeurer indivise ? Tout est possible qui pourrait nous orienter de la conséquence confuse d'une ivresse à un sens insupportable du commerce, de l'envie de ne rien tenir pour intouchable et de le démontrer à l'expression erratique d'une conviction.



En effet, pourquoi ne pas aussi retenir, dans cette soustraction qui indigne, la possibilité qu'elle représente un délire par la transgression, un négationnisme par le vol, une contestation par le geste ? Imaginons une ou plusieurs personnalités obsessionnelles, un ou des cerveaux malades et tentons de mesurer à quel point une telle démarche assurément provocatrice sur le plan mondial a pu exciter des passions mauvaises. Il y a peut-être, derrière l'apparence, des militants fêlés qui se réjouissent.

La récompense promise suffira-t-elle à la restitution ? Dans tous les cas - et c'est le dommage irréversible de ce délit -, Auschwitz est devenu une exception souillée, banalisée. Il n'y a plus de lieux que l'humain ne salisse pas.


Retrouvez les chroniques de Philippe Bilger sur son blog.



(1) La police polonaise a annoncé dans la nuit de dimanche à lundi avoir retrouvé la célèbre inscription.









LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez