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Après un accident mortel, la Chine enterre son TGV à la va-vite...

Mercredi 27 Juillet 2011 à 12:01 | Lu 22482 fois I 0 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Quelques jours après l'inauguration en grande pompe de sa ligne à grande vitesse, Pékin-Shanghaï, la Chine a connu l'un de ses plus graves accidents ferroviaires. Un TGV ayant percuté à pleine vitesse un autre train bloqué sur la ligne. Un accident, que la propagande tente d'occulter par les moyens les plus sinistres, qui déclenche les foudres des internautes chinois lesquels dénoncent la corruption et la légèreté des autorités, certains allant jusqu'à remettre le modèle de développement chinois.


Le TGV chinois qui devait incarner la puissance de l’Empire du Milieu, n’en finit pas de montrer ses faiblesses. Si la ligne Pékin-Shanghaï, inaugurée pour les 90 ans du PC chinois, rencontre des difficultés de rodage dont les blogueurs chinois rendent compte régulièrement, c’est bien plus l’accident tragique survenu samedi soir à Wenzhou qui retient l’attention tant le développement d’une ligne de train à grande vitesse était devenu un enjeu stratégique majeur. Le gouvernement avait misé gros sur l’exportation de sa technologie. Le voilà contraint de revoir ses ambitions à la baisse.   

C’est que l’accident vire désormais à la tragédie nationale.
La collision, dont le bilan est à l’heure actuelle de 39 morts et plus de 200 blessés (voir encadré), a remis sur le devant de la scène toutes les questions liées à la corruption et au respect des normes de sécurité. Et le Ministère de la propagande a déjà verrouillé les médias chinois : « Concernant l’accident de train de Wenzhou, tous les médias doivent vite relayer toutes les informations publiées par le ministère du rail. Aucun média n’enverra de reporters pour couvrir l’accident. Ne faites pas le lien avec les informations relatives au développement des trains à grande vitesse en Chine, et ne modifiez pas les articles d’analyse. A partir de maintenant, l'accident de train  du Wenzhou ne devra être abordé que sous l’angle du secours et de l’amour apporté aux victimes frappés par cet accident tragique ».
Des directives que se sont procurés China Digital Times et China Media Project, deux sites d’analyses des médias chinois.

Des wagons enterrés avant la fin des opérations de sauvetage...

On peine à le croire, mais selon différents médias de Shanghaï et du Japon, certains wagons du train étaient prêts à être enterrés. Une décision interprétée comme une opération de camouflage. Des informations démenties par le Ministère des transports chinois mais plusieurs photos diffusées montrent, en effet, des wagons du train déjà démontés le lendemain du drame alors que la recherche d’éventuels corps était encore possible -une fillette de deux ans a été retrouvée alors que les travaux de nettoyage commençaient...-et surtout que l’enquête sur les causes de l’accident n’a pas encore commencé. 

Une démarche vivement critiquée par un expert japonais des trains à grande vitesse: « Le démontage des trains effectué par les autorités chinoises pour les enterrer est inconcevable. Evidemment qu’il faut déplacer des compartiments pour effectuer les opérations de sauvetage mais l’enquête nécessite de garder le site en l’état. Ce qui a été fait là est purement incroyable » a déclaré Satoru Sone  à une chaîne de télé basée à Hong-Kong.  
Face à l'émoi suscitée dans l'opinion publique, les autorités ont fait machine arrière et ont dépêché des enquêteurs sur les lieux mardi pour connaître les causes de la collision. 

Le TGV est ainsi devenu en quelques jours un symbole de la corruption, avec l'arrestation l'année dernière du chef du ministère des chemins de fer, qui est accusé d'avoir détourné des millions de dollars du financement ferroviaire à grande vitesse. La compagnie ferroviaire chinoise a également été accusée d'utiliser des matériaux de mauvaise qualité pour faire circuler des trains plus vite que leur vitesse maximale prévue. Certains experts pointent le manque de formation des conducteurs, jugés opérationnels en 10 jours, alors qu'en Europe, les conducteurs suivent des formations d'au moins trois mois.
En attendant d'en savoir plus, dans la bonne tradition du Parti, on coupe les têtes avant que la colère n'atteigne les hautes sphères du pouvoir  : trois responsables régionaux des chemins de fer de la région de Shanghaï ont d’ores et déjà été licenciés.

La Chine est aujourd'hui un train qui traverse un orage

Après un accident mortel, la Chine enterre son TGV à la va-vite...
Faute d’informations officielles crédibles, le site Chinageeks a tenté de reconstituer les événements : samedi soir le train D3115 a été frappé par la foudre et a perdu de sa puissance. Arrêté sur les voies, il a été percuté à grande vitesse par le train derrière D301 qui le suivait sur la ligne reliant Pékin à Fuzhou. Roulant sur la même voie, mais gérés par deux bureaux de chemin de fer différents, les deux trains n’étaient pas en communication. Un détail qui en dit long sur la persistance des lourdeurs administratives dans la Chine communiste.

C’est sur Weibo, le twitter chinois que les critiques se font les plus radicales, certains internautes interrogent le modèle de développement chinois. En creux c’est le parti qui est mis en cause : « Quand un pays est corrompu, au point que la foudre seule peut causer un accident de train, le passage d'un camion peut faire s'effondrer un pont, boire quelques sacs de lait en poudre peut causer des calculs rénaux, aucun d'entre nous n’est épargné. La Chine est aujourd'hui un train qui traverse un orage. Et aucun de nous n’est spectateur, nous sommes tous les passagers ».

Emporté par la tempête ferroviaire, le Parti tente de s’en sortir comme il peut. Présenté  comme le fer de lance de la technologie chinoise, la propagande vantait une technologie « 100% Made in China ». Le Ministère des transports a fait évoluer son discours ces derniers jours n’hésitant désormais plus à rappeler que certaines technologies étaient importées, notamment du Japon. La compagnie des chemins de fer japonais n’a pas tardé à répliquer  faisant savoir que ses trains n’avaient jamais été conçus pour rouler à 350 km/h –même sur les voies japonaises, autrement plus sûres- et que le Shinkansen japonais n’avait connu aucun accident majeur en 47 ans d’exploitation malgré les tremblements de terre et typhons réguliers qui secouent le pays…

Le Parti et la communication mortifère: la règle des 35 morts... 

Le sujet a émergé sur le site japonais JCast à la suite de l'accident de train survenu samedi. Le site révèle que le Bureau du Parti Communiste Chinois aurait édicté une funeste règle fixant à 35 le nombre de morts officiels affichés en cas de catastrophes. Le site affiche lui-même une certaine prudence tant l'information paraît invraisemblable. 
Le site donne pourtant quelques exemples et une simple recherche sur google attire l'attention:
En juin 2010, des inondations s'abattent sur la province du Fujian: 100.000 personnes sont évacuées, 7.000 maisons évacuées. Le premier nombre de victimes annoncé par les autorités laisse planer le doute: 35 morts.
En septembre 2009, un coup de grisou dans une mine du centre de la Chine fera 35 morts.
En 1997, un accident d'avion sur l'aéroport de Shenzhen fera là encore 35 victimes. 
Histoire de se laisser un peu de marge, le Parti annonce souvent 34 morts. Une épidémie de pneumonie atypique en 2003: 34 morts;  Une épidémie d'entérovirus en 2008: 34 victimes; Un éboulement dans la province du Shanxi: toujours en septembre 2008: même bilan, 34 morts mais...des centaines de disparus; Le Parti semble maîtriser sa communication mortifère. 

Pourquoi 35 morts ? c'est le chiffre que les autorités considérerait comme « acceptable » par l'opinion publique. Au-delà, les autorités locales se doivent de démissionner, d'où les hésitations des responsables régionaux du Parti à annoncer un bilan chiffré réaliste. C'est de leur carrière dont il est question. On préfère alors parler de « disparus », histoire de rester dans le flou.
Dans l'accident de train survenu à Wenzhou, dans un premier temps, les autorités ont annoncé...35 victimes avant de revoir leur chiffre à 39 sous la pression de l'opinion publique et de l'évidence: le chiffre des blessés et des disparus ne cessait d'augmenter. Trois fonctionnaires du Shanghai Railway ont alors été licenciés. 

D'autres exemples du même type prouvent que les autorités chinoises savent amadouer la réalité: plusieurs provinces ont promulgué des règlements locaux interdisant le travail sous haute température. A Pékin, une indemnité canicule de 120 yuan est même versée pour des travailleurs dans des lieux couverts à plus de 33°C. D'un point de vue social, l'effort est remarquable. Mais dans les faits, même en cas de canicule, ce qu'Orwell aurait appelé le « Ministère de la Vérité » n'affiche que très rarement les températures limites...      







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