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Après le vote suisse, des torrents de bonne conscience en France

Philippe Bilger - Blogueur associé | Mardi 1 Décembre 2009 à 14:01 | Lu 15830 fois

Les Suisses ont voté contre les minarets, bon, et alors ? On ne décrète pas la diversité. C'est ce qu'explique Philippe Bilger.



Heureusement, il y a les Suisses.
Battre notre coulpe sur leur poitrine est commode. La honte dont on les accable nous comble d’une joie malsaine. On aurait tellement aimé être à leur place pour leur montrer - à eux, ces buses, ces obtus - la voie à suivre. Des minarets, nous, on en aurait voulu plein, c’est sûr, avec les appels des muezzins, pour qu’ils soient complets !

Comment ont-ils donc osé voter contre la construction de minarets dans leurs paysages, alors qu’ils n’en ont que quatre à contempler pour quelques centaines de mosquées et seulement 300 000 musulmans ! Certes, beaucoup de demandes de permis de construire des minarets étaient présentées, ce qui justifiait la démarche référendaire (nouvelobs.com, Le Parisien, Le Figaro, Marianne 2, Le Monde). Cessons de rêver : il est probable que si celle-ci avait été mise en oeuvre en France sur le même sujet ou un thème approchant, les résultats n’auraient guère été éloignés de ce « non » majoritaire qui suscite l’indignation de tous ceux dont l’espace n’était pas en voie d’être peuplé de minarets. D’autant plus que le débat sur l’identité nationale ne nous rend pas étranger apparemment aux préoccupations  suisses !

En effet, j’avoue avoir été surpris, même pour la France qui se pique d’être parfaitement républicaine parce qu’elle abuse de cet adjectif, par les torrents de bonne conscience et de pieuses critiques sur l’attitude intolérable des Suisses qui n’ont rien compris aux leçons de l’évolution et de l’ouverture. Ce consensus si douillet, si facile à élaborer, qui fait si chaud au coeur collectif (le problème est ailleurs !) m’a tout de même frappé par son ampleur et son hypocrisie.

Le vote des Suisses démontre qu’il est impossible, chez eux comme chez nous, de prétendre fabriquer un peuple « sur mesure ». Quand on lui donne la parole, il la prend, et il la prend comme il veut. Ce n’est pas la peine de porter atteinte au décret populaire clair et net en blâmant son inspiration qui viendrait d’un « parti populiste », l’UDC. Celui-ci n’avait pas placé un couteau sous la gorge de tous les opposants à la construction de nouveaux minarets dont je souligne qu’ils sont dissociables des mosquées. Le minaret fait passer en quelque sorte de la liberté religieuse à une révolution sociologique, à un décor superfétatoire.
Il était inévitable que tel ou tel journaliste compare absurdement les minarets aujourd’hui aux clochers d’hier et de notre histoire. Ce qui me semble plus sérieux, c’est la réflexion que doit susciter ce résultat sur un certain discours abstrait dont la pompe morale s’affirme jour après jour irrésistible. Je veux parler des propos lassants et convenus sur la diversité, les différences. Le singulier d’un pays serait fatalement enrichi par un pluriel multi culturel.

On ose à peine répondre à ces pétitions de principe qui sont aussi nécessaires à l’humanisme de salon que l’air et l’eau à notre monde. Pourtant, si elles s’affirment indiscutables dans leur intégrité éthique, ne méritent-elles pas d’être appréciées à l’épreuve des réalités ? Il n’est même pas obligatoire de faire référence à la perversion de l’islam modéré (s’il peut exister) par l’islamisme conquérant, intolérant et parfois terroriste, par cet extrémisme d’une religion qui porte le fer au sein de nos familiarités les plus douces et les plus incontestables, notamment les rapports d’égalité et de fraternité entre les hommes et les femmes. Comme l’a dit Guy Carcassonne cité par Eric Raoult à C politique, chez nous on cache son sexe et on montre son visage. Occulter la lumière d’un regard relève d’une pratique qui pourrait déjà en elle-même faire frémir.

Mais les Suisses auraient-ils dû comme par magie succomber à ces concepts de diversité et de différences ? N’avaient-ils pas le droit de déserter  ces formes vides,  ces concepts creux ? Qui aurait eu assez de talent et de conviction pour les entraîner avec enthousiasme vers un pays nouveau avec beaucoup de minarets et un sentiment d’étrangeté au coeur de la plupart de ses habitants ? Qui se serait senti capable, preuves à l’appui, de démontrer que diversité, différences et multiculturalisme n’étaient pas que des oriflammes battant à un vent à la mode mais des valeurs à ancrer dans l’existence collective d’un Etat, parce qu’elles allaient l’enrichir, l’ennoblir et le faire progresser ? Personne évidemment, parce que le poncif rassure mais que la réalité, la plupart du temps, le dément.

Il y a les minarets en Suisse et il y a les réactions en France. Un exemple qui fera comprendre que les inquiétudes dépassent les frontières et qu’elles sont également ignorées. Combien d’articles a-t-on pu lire sur la réticence de voisins à accueillir tout près d’eux des communautés, des centres ou des foyers de drogués ou de personnes en état de précarité. Ils craignent une dégradation de leur mode d’existence, des actes de délinquance, un voisinage perturbant. Ils devraient leur ouvrir les bras, le coeur ? Dans un monde idéal évidemment mais ici et maintenant ? Dans mon quartier, depuis plusieurs mois un sans domicile fixe, parfois délirant, rarement menaçant, souvent obscène en public et refusant d’être hébergé même la nuit « pourrit » littéralement la vie des habitants du secteur où il campe en permanence. Il occupe le trottoir et passer à côté de lui sans le toucher devient un tour de force. Un commerçant est sans cesse troublé dans son activité par la présence de cet homme devant lequel la municipalité, les services sociaux, la police, les bonnes âmes et même la justice, pour ses outrages publics à la pudeur, sont impuissants. Il est protégé par notre morale qui lèse ceux qu’il incommode et qui le valent bien.
 
Où est le vrai pour tous ces noeuds de la vie sociale, du destin d’un pays quand les élans du coeur et les rêves de tolérance se cognent contre l’insupportable réalité ? Est-il forcément indécent d’avoir du mal à supporter certaines situations ou à accepter un avenir quand on ne sait pas comment affronter les premières et qu’on a peur du second ? Quand on craint d’être noyé ? Est-il vraiment indigne de répondre non ?
Comme en Suisse.  

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