Marianne2 2012

Après le sarkozysme

Vendredi 26 Mars 2010 à 14:01 | Lu 8972 fois I 67 commentaire(s)

Olivier Ferrand - Carte Blanche

La gauche doit se lancer à la reconquête de ses valeurs et travailler à l’émergence d’un nouveau modèle progressiste.


Les Français veulent une société humaniste et égalitaire. Mais il faudra en préciser le contenu, répondre à la question : qu’est-ce qu’une société juste ?

Le sarkozysme n’est pas un pragmatisme…

Contrairement à une idée répandue, Nicolas Sarkozy a, certes, emprunté des hommes à la gauche, mais pas des idées. Il suffit de faire le décompte. Eric Besson est désormais commis à la chasse aux voix lepénistes. Bernard Kouchner doit subir une réorientation de la diplomatie française vers une Realpolitik agressive, dictée par l’Elysée, aux antipodes de sa vision fondée sur les droits de l’homme. Martin Hirsch et Fadela Amara donnent l’impression de se battre essentiellement contre leur gouvernement pour défendre leurs causes, la lutte contre la pauvreté et les banlieues. Quant à Jean-Marie Bockel, sitôt qu’il a voulu importer une idée de gauche, la fin de la Françafrique, il a été débarqué du secrétariat d’Etat à la Coopération et muté aux Anciens Combattants.

Dans la crise, tous les gouvernements des pays développés, quelle que soit leur couleur, sont intervenus massivement pour secourir leur économie au bord de l’effondrement. Dans ce retour généralisé de l’Etat, c’est la France qui en a le plus limité la portée. Le plan de relance hexagonal est parmi les plus faibles de l’OCDE. Au nom de l’idéologie, on nous a expliqué que la relance keynésienne de la consommation, ça ne marchait pas. Et le gouvernement a refusé d’entrer au capital des banques, en dépit d’un soutien massif, contrairement aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne qui n’ont pas hésité à nationaliser.

Ne soyons pas sectaires. Certaines politiques mériteraient d’être soutenues par la gauche. Typiquement, la régulation financière, telle que la France l’a portée au G20, sur les banques, les paradis fiscaux, la gouvernance internationale. Avec, évidemment, les limites d’un tel exercice où la France et l’Europe sont loin d’être seules à décider…

Il n’est pas ultralibéral, mais néoconservateur !

La vérité, c’est que le sarkozysme n’est pas un pragmatisme dérivant vers le centre de l’échiquier politique. C’est tout l’inverse : il représente une rupture néoconservatrice, la première depuis 1945 en France. Une rupture avec le modèle français historique, fondé sur deux piliers, social et démocrate. La démocratie, avec l’extension des libertés individuelles, la protection des droits du citoyen, les droits de l’homme. Et le social, avec l’Etat-providence, les services publics, la fiscalité redistributive. Ce modèle, la droite, depuis le général de Gaulle, l’avait adopté et même approfondi. Nicolas Sarkozy fait voler en éclats ce compromis idéologique national à travers une double rupture.

Une rupture antihumaniste, tout d’abord. Elle se caractérise par la recherche systématique de coupables, de boucs émissaires, à qui l’on retranche des droits démocratiques. On assiste ainsi, vis-à-vis des immigrés, à une rétractation du droit d’asile, jusqu’à renvoyer des Afghans dans leur pays en guerre. Avec le débat sur l’identité nationale, aux Français d’implantation récente, aux musulmans, on dit qu’ils ne font pas partie de la communauté nationale, qu’ils sont des étrangers sur leur propre sol. Au niveau pénal, le champ des criminels, des « monstres », s’élargit, la répression s’intensifie. On veut créer des délinquants avant même qu’un délit ne soit commis. Pour les délinquants sexuels, on réfléchit à la castration chimique, jusqu’à l’évocation inouïe par Michèle Alliot-Marie, garde des Sceaux, de la castration physique, une mutilation d’Etat. Une vision de la France digne d’Orange mécanique !

Seconde rupture de fond : la rupture inégalitaire. Nicolas Sarkozy promeut une société méritocratique inégalitaire. Il l’assume. « A grosses responsabilités, gros revenus », a-t-il encore dit à Davos. Ceux qui réussissent ont le droit de s’enrichir. La politique fiscale en porte la traduction. Avec les réformes fiscales de la droite, 30 milliards d’euros par an sont redistribués des classes moyennes et populaires vers les ménages les plus aisés. Si la politique fiscale aide les forts, la politique sociale abandonne les faibles. Le virus anti-assistanat, à l’œuvre depuis une quinzaine d’années, est si puissant – il a d’ailleurs gagné la gauche – qu’il a fait des ravages. Au fil du temps, les minima sociaux ont glissé à des niveaux alarmants : 40 % à peine du salaire médian – une baisse de 15 points en quinze ans –, contre 60 % en moyenne en Europe, 70 % au Danemark, en Allemagne, au Royaume-Uni ! Appauvrir les pauvres : nous cultivons une exception française délétère. Le sarkozysme s’apparente à un darwinisme social. Même en pleine crise sociale, le gouvernement refuse de prendre les mesures d’urgence de bon sens contre le chômage : refus de suspendre les suppressions annuelles de postes de fonctionnaires, refus de relancer les emplois aidés, refus de revenir sur la défiscalisation des heures supplémentaires…

La gauche doit dépasser le modèle social-démocrate

Elle aura un leader, désigné à travers la procédure des primaires. Elle est en passe d’unifier son camp, désormais majoritaire mais encore fragmenté. Il lui faut maintenant élaborer son projet. Cela passe d’abord par la reconquête des valeurs. Les résultats électoraux le montrent, le sarkozysme n’est pas en phase avec la société. Les Français veulent vivre dans une société humaniste et égalitaire. Mais il faudra en préciser le contenu, répondre à la question : qu’est-ce qu’une société juste ? La solidarité doit-elle être consacrée en priorité aux exclus, « maximiser la position du sociétaire minimal », selon la formule de John Rawls, appliquée par Blair et Clinton ? Ou bien doit-on aussi limiter les écarts entre les plus riches et les plus modestes ? Et la demande sociale a changé. Hier, elle portait sur la limitation des inégalités d’arrivée : « Assurez-moi un niveau de vie décent, même en cas de difficultés. » Aujourd’hui, elle porte sur une réelle égalité des chances : « Donnez-moi les moyens de réussir. »

Autant le modèle néo-libéral, avec la crise, a montré son impasse idéologique dans le monde globalisé, autant le modèle social-démocrate historique est lui aussi dépassé. Il a d’ailleurs été en crise le premier, depuis une vingtaine d’années. Les modèles d’hier ont vécu. Il nous faut une refondation, inventer un nouveau modèle progressiste. C’est tout le travail qui est en cours dans l’écosystème intellectuel qui s’est remis en place autour de la gauche, avec ses ressources universitaires (La République des idées, l’Ecole d’économie de Paris, les cercles sociaux de la revue Esprit, En temps réel…), ses think tanks politiques comme les fondations Jean Jaurès ou Terra Nova, et les partis politiques eux-mêmes, avec, par exemple, le laboratoire des idées du PS. Ce n’est pas fait, mais il y a matière à optimisme !

Olivier Ferrand est Président de la Fondation Terra Nova. Celle-ci vient de publier sous sa direction l’Etat pyromane, aux éditions Delavilla.








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