Après la votation, les Suisses, groggy veulent réagir
Mercredi 16 Décembre 2009 à 11:01 | Lu 10282 fois I 60 commentaire(s)
Gilbert Casasus - Professeur d'université en Suisse
Selon Gilbert Casasus, le résultat du référendum sur les minarets pose beaucoup de questions aux Suisses, particulièrement sur leur système politique et sur leur histoire : démocratie directe, influence de la nouvelle droite, rapport aux étrangers, autant de sujets qui nous concernent tout autant.
Etoile montante de sa famille politique, la pour le moins mal nommée « Union Démocratique du Centre » (UDC), militant acharné de l’interdiction des minarets, Oskar Freysinger, conseiller national valaisan, soit l’équivalent d’un député français à l’Assemblée nationale, a été violemment pris à partie il y a quelques jours sur la chaîne arabophone Al-Jazira. Le Directeur de l’Institut pour la pensée politique islamique de Londres, Assam al-Tamimi, que l’on dit par ailleurs proche du Hamas, n’a rien trouvé de mieux que d’interpeller le parlementaire en le comparant à un « nouvel Hitler ». Quoi de plus saugrenu que de s’attaquer ainsi à un personnage public qui n’en demandait pas tant ! Endossant immédiatement le rôle de la victime, Oskar Freysinger avait obtenu ce qu’il voulait : prouver que les musulmans sont les méchants et les anti-minarets les gentils. CQFD !
La votation anti-minarets en Suisse n’est que l’illustration de cette difficulté qu’ont les démocraties occidentales à répondre intelligemment aux provocations politiques issues de partis que l’on a pris pour mauvaise habitude de qualifier de populistes. L’UDC en Suisse, comme le FPÖ et le BZÖ en Autriche ou le Vlams Belang en Belgique, voire le Parti pour la Liberté du néerlandais Geert Wilders, ne sont ni des partis de droite, ni des partis d’extrême droite. Ils sont les deux à la fois. Leur pensée est celle de la droite extrême, leur attachement à la démocratie et au parlementarisme ressemble à celui de la droite classique. Et c’est ce qui les rend particulièrement redoutables, d’autant que l’invective l’emporte sur l’analyse, la peur sur la raison gardée. Intellectuellement plus forts que l’on croit, ils puisent leurs idées de cette nouvelle droite qui, rompant avec les traditions agressives, violentes et farouches de l’extrême droite traditionnelle, a offert à ces formations politiques une légitimité démocratique dont elles ne cessent de se réclamer au fil des référendums et autres initiatives populaires.
Jouant sur les peurs, venues de l’Orient et non plus du bloc soviétique, elles imposent à la société leur stratégie gramscienne de l’hégémonie culturelle, ne laissant aux démocrates que le soin de réagir à retardement. C’est exactement ce qui s’est passé en Suisse le 29 novembre dernier, lorsque sur la foi des sondages erronés, hommes et femmes politiques, intellectuels, journalistes ou universitaires, se sont réveillés trop tard. Le mal était fait, l’UDC avait gagné contre toute attente son pari et les musulmans de Suisse restaient consternés devant la campagne dont ils venaient de faire l’objet. Ainsi, le référendum contre la construction des minarets revêt dès aujourd’hui tous les aspects d’une défaite de la pensée.
Ce n’est qu’a posteriori que nombre de Suisses ont réagi au résultat d’une votation pour laquelle ils s’étaient relativement peu mobilisés. Groggy par un score qu’ils n’avaient pas pronostiqué, ils ont entamé depuis lors une réflexion plus approfondie sur les limites et l’instrumentalisation de la démocratie directe, sur le respect du droit international comme sur l’inexistence en Suisse d’un « Conseil constitutionnel » qui, juridiquement, aurait certainement invalidé cette initiative populaire sur l’interdiction des minarets, lancée par les amis de l’UDC.
Plus encore, les intellectuels suisses s’interrogent désormais sur les carences de ce modèle helvétique, objet pourtant de tant de convoitises à l’extérieur. Toujours persuadés avec raison que la Confédération reste malgré tout un exemple de démocratie, ils opèrent une autocritique dont le contenu tranche souvent avec l’autosatisfaction qui se manifeste dans d’autres débats identitaires. Ainsi, l’historien Urs Altermatt n’hésite-t-il pas dans l’édition du dimanche 6 décembre du Nouveau Journal de Zurich, la Neue Zürcher Zeitung, à s’en prendre directement au manque de tolérance religieuse qui caractérise depuis des décennies ses compatriotes. Evoquant l’interdiction des Jésuites mais aussi les discriminations antijuives et aujourd’hui celles exercées envers l’Islam, il a défrayé la chronique par ses mots : « ce vote en Suisse est une étape du néo-racisme en Europe. On en reparlera encore d’ici 20 ans. Il constitue le début d’une guerre culturelle, car il a rompu avec cette correction politique de la société libérale et avec cet appel pour le respect entier de la tolérance…(pour poursuivre) cette rupture est d’autant plus dure qu’elle a eu lieu en Suisse, le pays modèle de l’intégration ».
Urs Altermatt ne se fait d’ailleurs guère d’illusions. Il sait, expérience à l’appui, que la Confédération helvétique a souvent été aux avant-postes de la xénophobie en Europe. En 1970, un Conseiller national de droite, James Schwarzenbach, avait lancé une initiative populaire pour restreindre le nombre d’étrangers à 10% de la population résidant en Suisse. Rejetée par seulement 54% des électeurs, elle avait fait de l’immigration un sujet qui depuis près de quarante ans n’a plus jamais délaissé l’arène politique. « Déjà à cette époque, toute l’Europe regardait la Suisse » se souvient Urs Altermatt, pour conclure « on traitait (alors) les Suisses de fascisants. Dix ans plus tard ledit problème des étrangers apparaissait partout en Europe. Quelques personnages comme Jörg Haider en Autriche ou Jean-Marie Le Pen l’utilisaient à leur profit. Mais, c’est en Suisse que la peur de l’étranger s’est manifestée plus tôt que dans les autres pays ». Un privilège dont la Confédération se serait bien passée et qui, une fois de plus confirme, qu’en matière de xénophobie, il faut toujours se méfier des commencements. D’autant qu’en France, l’amalgame entre racisme et immigration s’opère encore plus vite que dans d’autres Etats, Suisse y compris.
La votation anti-minarets en Suisse n’est que l’illustration de cette difficulté qu’ont les démocraties occidentales à répondre intelligemment aux provocations politiques issues de partis que l’on a pris pour mauvaise habitude de qualifier de populistes. L’UDC en Suisse, comme le FPÖ et le BZÖ en Autriche ou le Vlams Belang en Belgique, voire le Parti pour la Liberté du néerlandais Geert Wilders, ne sont ni des partis de droite, ni des partis d’extrême droite. Ils sont les deux à la fois. Leur pensée est celle de la droite extrême, leur attachement à la démocratie et au parlementarisme ressemble à celui de la droite classique. Et c’est ce qui les rend particulièrement redoutables, d’autant que l’invective l’emporte sur l’analyse, la peur sur la raison gardée. Intellectuellement plus forts que l’on croit, ils puisent leurs idées de cette nouvelle droite qui, rompant avec les traditions agressives, violentes et farouches de l’extrême droite traditionnelle, a offert à ces formations politiques une légitimité démocratique dont elles ne cessent de se réclamer au fil des référendums et autres initiatives populaires.
Jouant sur les peurs, venues de l’Orient et non plus du bloc soviétique, elles imposent à la société leur stratégie gramscienne de l’hégémonie culturelle, ne laissant aux démocrates que le soin de réagir à retardement. C’est exactement ce qui s’est passé en Suisse le 29 novembre dernier, lorsque sur la foi des sondages erronés, hommes et femmes politiques, intellectuels, journalistes ou universitaires, se sont réveillés trop tard. Le mal était fait, l’UDC avait gagné contre toute attente son pari et les musulmans de Suisse restaient consternés devant la campagne dont ils venaient de faire l’objet. Ainsi, le référendum contre la construction des minarets revêt dès aujourd’hui tous les aspects d’une défaite de la pensée.
Ce n’est qu’a posteriori que nombre de Suisses ont réagi au résultat d’une votation pour laquelle ils s’étaient relativement peu mobilisés. Groggy par un score qu’ils n’avaient pas pronostiqué, ils ont entamé depuis lors une réflexion plus approfondie sur les limites et l’instrumentalisation de la démocratie directe, sur le respect du droit international comme sur l’inexistence en Suisse d’un « Conseil constitutionnel » qui, juridiquement, aurait certainement invalidé cette initiative populaire sur l’interdiction des minarets, lancée par les amis de l’UDC.
Plus encore, les intellectuels suisses s’interrogent désormais sur les carences de ce modèle helvétique, objet pourtant de tant de convoitises à l’extérieur. Toujours persuadés avec raison que la Confédération reste malgré tout un exemple de démocratie, ils opèrent une autocritique dont le contenu tranche souvent avec l’autosatisfaction qui se manifeste dans d’autres débats identitaires. Ainsi, l’historien Urs Altermatt n’hésite-t-il pas dans l’édition du dimanche 6 décembre du Nouveau Journal de Zurich, la Neue Zürcher Zeitung, à s’en prendre directement au manque de tolérance religieuse qui caractérise depuis des décennies ses compatriotes. Evoquant l’interdiction des Jésuites mais aussi les discriminations antijuives et aujourd’hui celles exercées envers l’Islam, il a défrayé la chronique par ses mots : « ce vote en Suisse est une étape du néo-racisme en Europe. On en reparlera encore d’ici 20 ans. Il constitue le début d’une guerre culturelle, car il a rompu avec cette correction politique de la société libérale et avec cet appel pour le respect entier de la tolérance…(pour poursuivre) cette rupture est d’autant plus dure qu’elle a eu lieu en Suisse, le pays modèle de l’intégration ».
Urs Altermatt ne se fait d’ailleurs guère d’illusions. Il sait, expérience à l’appui, que la Confédération helvétique a souvent été aux avant-postes de la xénophobie en Europe. En 1970, un Conseiller national de droite, James Schwarzenbach, avait lancé une initiative populaire pour restreindre le nombre d’étrangers à 10% de la population résidant en Suisse. Rejetée par seulement 54% des électeurs, elle avait fait de l’immigration un sujet qui depuis près de quarante ans n’a plus jamais délaissé l’arène politique. « Déjà à cette époque, toute l’Europe regardait la Suisse » se souvient Urs Altermatt, pour conclure « on traitait (alors) les Suisses de fascisants. Dix ans plus tard ledit problème des étrangers apparaissait partout en Europe. Quelques personnages comme Jörg Haider en Autriche ou Jean-Marie Le Pen l’utilisaient à leur profit. Mais, c’est en Suisse que la peur de l’étranger s’est manifestée plus tôt que dans les autres pays ». Un privilège dont la Confédération se serait bien passée et qui, une fois de plus confirme, qu’en matière de xénophobie, il faut toujours se méfier des commencements. D’autant qu’en France, l’amalgame entre racisme et immigration s’opère encore plus vite que dans d’autres Etats, Suisse y compris.
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