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Après l'affaire Brice Taton: le football serbe, du Kosovo à l'extrême-droite

Mardi 3 Novembre 2009 à 15:01 | Lu 6999 fois I 15 commentaire(s)

Jérémie Moualek - Tribune

Le 17 septembre dernier, un supporter de l'équipe de Toulouse a été tué à Belgrade. Fait divers macabre des relations tendues entre fans d'équipes adverses? Ou bien illustration des tensions politiques et sociales de la société serbe? Jérémie Moualek, à Belgrade, propose une analyse de la situation.


Qu’est-ce qu’être supporter d’un club de foot dans un pays encore marqué par la guerre? Un pays comme la Serbie. Une société rongée par un passé trop lourd (les guerres des Balkans et la dictature de Milosevic), un présent plus que fragile (une crise sociale considérable), et un futur bien incertain (conflit avec le Kosovo, et hypothétique entrée dans l’Union Européenne).
Après le récent décès de Brice Taton – ce supporter français tabassé à mort le 29 septembre dernier par des hooligans serbes à Belgrade –, et après les menaces – notamment par ceux-ci – de violences homophobes ayant fait annuler la Gay Pride fin septembre, la question se pose, inévitablement.

Les ultras de l’Etoile Rouge de Belgrade – les Delije – sont sûrement les mieux organisés et les plus réputés des groupes de supporters serbes. En marge de leurs locaux officiels, à quelques encablures du stade « Maracana » toujours hanté par les succès passés, Goran, membre depuis 1983, tente posément de m’expliquer les ressorts de sa passion.
« Être supporter, c’est comme vivre une histoire d’amour: c’est toujours une succession de disputes et de réconciliations ». Oui, mais cela frise souvent l’amour fou. Comme quand Cleo, un joueur brésilien de l’Etoile Rouge, décide, cet été, de partir au Partizan Belgrade, l’éternel rival. « On ne pouvait accepter cela! s’insurge Goran, la première fois en 23 ans qu’une telle chose se produisait, tu te rends compte! ». S’en suivent alors des pressions multiples et des menaces de mort sur le joueur ainsi que sa famille. C’est peut-être cela qu’on appelle l’« amour foot »…

«Non, vraiment, depuis quatre matches, ils sont super, tempère Marko Nikolovski, le secrétaire général du club, au sujet des Delije. Ils se contentent d’applaudir et de faire de belles chorégraphies ». La situation est telle qu’ils en viennent donc à compter le nombre de matches sans incidents et non l’inverse! Paradoxalement, la trop grande fréquence de ces incidents semble diluer leur importance. Et la violence devient banale.

Ainsi, il a fallu attendre le décès de Brice Taton pour que pour que l’on évoque vraiment des événements survenus à Prague, en août dernier, avant un match d’Europa League (restaurants vandalisés, agressions de touristes, vols dans des stations services,…).
«Les supporters ne sont pas tous comme ça, et l’on ne peut incriminer un groupe entier, insiste Marko Nikolovski. La responsabilité est individuelle. C’est toujours l’affaire d’une dizaine d’imbéciles».

Au club, personne ne tient donc à assimiler la situation actuelle avec celle des années 1990 où  les groupes ultra-nationalistes serbes (comme la milice para-militaire des « Tigres ») recrutaient ses meilleurs éléments au sein des Delije. Une époque où ces derniers étaient dirigés par le « commandant Arkan » que l’on disait chargé par Slobodan Milosevic de contrôler le groupe et de les rallier à la cause serbe. Nombreux sont d’ailleurs les historiens qui estiment, par exemple, que les émeutes du match entre le Dinamo Zagreb et l’Etoile Rouge, le 13 mai 1990, préfigurèrent l’éclatement des Républiques fédérées dans les Balkans.

Aujourd’hui, le lien entre les hooligans belgradois et la politique se fait moins flagrant. «Il y a 15 ans, il y a avait 50% de chants d’encouragements et 50% de chants politiques. Maintenant, c’est fini », m’assure Marko Nikolovsk.
Pour nombre de Delije, quand les considérations politiques s’invitent en tribune, c’est pour combattre ce qu’ils considèrent comme des injustices. C’est aussi pourquoi ils se firent appeler «Delije», qui signifie « héros » en serbe. Les onze joueurs quittent alors leurs habits de sportifs et endossent ceux de porte-drapeaux, d’étendards d’une cause.« Nous avons combattu le régime de Milosevic en 2000, me soutient Philip, un autre Delije. Nous avions inventé une chanson que tous entonnaient: Slobo, Slobo, sauve la Serbie: suicide-toi! ».

Le temps de la dictature est révolu. Pourtant, il demeure chez eux cette forme d’aversion pour le pouvoir et les forces de l’ordre qui le représentent. En attestent leurs sourires malicieux au moment de me montrer les vidéos de leurs « fights » en pleins matches, ou les tracts en faveur des serbes du Kosovo qui recouvrent la porte du local et qui accusent le gouvernement d’«abandon».

Justement, le jour du match contre l’équipe de Borac Cacak, et tandis que le matin même un procureur serbe demandait la suppression de leur groupe et de treize autres, des Delije me préviennent: si la police les cherche, ils seront prêts à se battre. Peu après, sur le même ton, ils me déconseillent, une fois dans l’enceinte, de dire que je suis français.

« On ne sait jamais... »
La rencontre, avancée à 16 heures pour des raisons de sécurité, se déroule sans encombres. Aucun débordement à signaler. Ils sont presque déçus pour moi. Avant le coup d’envoi, le public avait même eu droit d’assister à la prestation d’une chorale d’enfants pour «faire baisser la tension» me confia-t-on plus tard. Mais, les voix d’une trentaine de bambins ne suffisent pas à couvrir les vieux démons qui ressurgissent comme des échos lointains depuis « l’affaire Brice Taton».
Beaucoup tentent, en effet, de mettre en lumière les réseaux unissant les ultras de Belgrade et les mouvements d’extrême droite en recrudescences. Parmi eux, Obraz ou Nacionalni Stroj qui entendent, notamment, lutter contre toute visibilité des lobbies homosexuels.
Tous, en ville, au détour d’un café ou en suivant les infos, s’occupent à trouver une raison à l’agression du français. Chacun a son idée, sa théorie. La plus répandue est celle qui veut que les agresseurs l’aient vu comme un ennemi responsable du bombardement de l’OTAN auquel la France avait donné son accord en 1999.

Entre tension et paranoïa, il règne aujourd’hui dans la capitale serbe une sorte d’effet « poupées russes » où, à la fin, certains – surtout des jeunes - en viennent parfois à évoquer un possible... complot américain! La théorie du complot : classique. Et pour continuer dans le grotesque, la police belgradoise décida de porter plainte le 19 octobre contre le Président Serbe, en l’accusant d’avoir ouvert une bouteille de champagne durant le match entre la Serbie et la Roumanie et de violer la loi sur la prévention de la violence dans les enceintes sportives...
Tant que les enjeux continueront à prendre le pas sur le jeu, la société serbe (et en particulier la jeunesse) en sera réduite à déverser sa frustration et à combler son malaise dans les stades. Le football étant un de ces sports qui produisent indubitablement des rivalités voir des ennemis, il ne serait pas de bons augures que la Serbie persiste ainsi à régler sa marche en avant au rythme des rebonds du ballon rond.








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