Marianne2 2012

Angleterre : émeutes shopping ou émeutes sociales ?

Mercredi 10 Août 2011 à 16:00 | Lu 23975 fois I -1 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Rentré de vacances, le Premier Ministre britannique David Cameron, tente de ramener le calme dans le pays. Si le déploiement massif de policiers a ramené un calme relatif à Londres, les émeutes se sont propagées dans de nombreuses villes moyennes du pays. Le Royaume-Uni, qui n'a pas vu venir les signes précurseurs, s'interroge sur les raisons d'un tel déchaînement de violences.


Les affrontements à Tottenham (capture d'écran)
Les affrontements à Tottenham (capture d'écran)
Alors que la capitale retrouvait cette nuit un calme très relatif, grâce au déploiement de 16.000 policiers, le feu se propageait à différentes villes du Royaume-Uni. « Lors de ces dernières heures, la police du Grand Manchester a dû faire face à des actes d'une très grande violence commis par des groupes de criminels » a déclaré un membre des forces de police. Même chose à Liverpool et Nottingham.
Des troubles ont également été signalés à West Bromwich et à Wolverhampton, au nord-ouest de Birmingham, dans le centre du pays. Un effet de contagion rapide qui surprend le pays tout entier.
Alors que tous les matchs de football ont été suspendus jusqu’à nouvel ordre et que des membres du CIO étaient en visite au moment du déclenchement des émeutes, la Grande Bretagne n’en finit pas de s’interroger sur les raisons de  cette explosion de violence survenue en pleine torpeur estival. Manifestement, la mort, dans des circonstances non élucidées de Mark Duggan ne suffit pas à expliquer ces débordements. «La vague de violence gratuite n’a absolument rien à voir avec la mort de Mark Duggan » a affirmé le vice-premier Ministre Nick Clegg.

Certes les émeutiers n’ont rien revendiqué de précis, on « entend » que la violence. Justement selon l’anthropologue Alain Bertho, « quand il n’y a pas de slogans politiques exprimés  ce sont les actes qu’il faut lire. La violence est parfois illisible, elle est rarement dépourvue de sens. De ce point de vue, la mise à sac des magasins, les incendies, les pillages, sont aussi un message, une façon de s’exprimer. En France, en 2005, il n’y a pas eu de pillages, j’ai vu des centres commerciaux être détruits, il ne manquait pas une chaussette… » explique l’auteur du Temps des émeutes et qui tient un blog sur le sujet. « Il y a toujours des effets d’aubaine mais on ne peut pas lire ce genre de phénomènes que par le truchement des effets d’aubaines. Il y a là quelque chose d’assez clair, on prend dans les magasins ce que l’on ne peut pas prendre autrement parce qu’il n’y a pas assez d’argent. Ce n’est pas tout à fait nouveau dans l’histoire longue des révoltes sociales. C’est un message qu’il faut prendre au sérieux. Cela croise d’autres pratiques que l’on connaît aux Etats-Unis ».

J'achète donc je suis

Alors, on se rassure comme on peut en invoquant les émeutes shopping ? Une explication bien confortable pour la classe politique britannique.
Les questions qui fâchent, multiculturalisme, chômage, les coupes budgétaires draconiennes mises en place par le gouvernement Cameron seront ainsi évitées.

Difficile pourtant selon Alain Bertho de nier « l’exaspération devant un système qui en Angleterre a ramené les inégalités sociales au niveau où elles étaient il y a un siècle, un affichage immodéré de l’aisance et  de la consommation par les plus riches et un discours politique qui n’arrête pas de dire que tout le monde devra payer l’endettement des Etats. Cela se traduit par des coupes sombres dans les budgets sociaux, l’augmentation des droits d’inscription dans les universités. Il y avait déjà eu des signaux forts qui prouvaient que le gouvernement britannique n’a plus les moyens d’engager un dialogue avec sa société : les manifestations étudiantes de fin 2010 et la mise à sac du Parti conservateur, la façon dont s’est terminée la manifestation contre le plan d’austérité et les émeutes aujourd’hui ».

Figure majeure de la sociologie,  Zygmunt Bauman s’est fendu d’un texte disponible en anglais sur le site Social Europe à l’occasion des émeutes. L’intellectuel qui possède la double nationalité anglaise et polonaise fait le lien du shopping au social. Pas vraiment au sens où l’entendent les politiciens britanniques. Dans les instituts de sondage, l’optimisme est assimilé à la capacité à consommer dans les grandes surfaces. Erigé en valeur absolue de nos sociétés, le consumérisme se retourne désormais contre nos politiques: « ce ne sont pas des émeutes de la faim, ce sont des émeutes de consommateurs disqualifiés. Aujourd’hui, nous sommes tous des consommateurs. Des consommateurs d’abord et avant tout. Le lendemain du 11 septembre, pour calmer le traumatisme et l’indignation des américains, George W Bush, n’avait rien trouvé de mieux à faire que d’appeler les américains à retourner dans les magasins. Le niveau de notre activité commerciale et la facilité avec laquelle nous disposons d'un objet de consommation qui  sert d'indicateur de notre statut social. J'achète, donc je suis. To shop or not to shop, this is the question. Les boutiques sont ainsi devenues des « pharmacies du social » remplies de médicaments censées pouvoir guérir les maladies de nos vies en commun  » écrit l’auteur du Coût humain de la mondialisation.  

En attendant qu'un jour peut-être un marabout de la mondialisation n'administre à tout ce petit monde une pilule miracle...faute de remède politique. 







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