Angela Merkel diabolise die Linke
Dimanche 24 Mai 2009 à 07:01 | Lu 6206 fois I 10 commentaire(s)
Edouard Husson - Blogueur associé
Ma semaine allemande. Comment Porsche a fini dans l'escarcelle de Wolkswagen. Le jeu dangereux d'Angela Merkel avec la réunification. Comment Reagan a évité une guerre nucléaire.
hailippe - Flickr - cc -
Mardi 19 mai 2009 - Quel modèle pour l'industrie automobile allemande?
Il y a un an encore, Porsche semblait devoir s'emparer, dans une marche triomphale, de Volkswagen. Les commentateurs jugeaient « le modèle VW » dépassé: pensez, l'Etat de Basse-Saxe avait encore 20% des parts du constructeur automobile. Aujourd'hui, effondrement financier aidant, Porsche a du mal à écouler ses voitures. Connaissant des problèmes de trésorerie, la célèbre marque de voitures de sport n'a obtenu récemment un prêt bancaire que grâce au soutien du Ministre-président de Basse-Saxe et du chancelier allemand. Et il est plus que probable que Volkswagen restera une entreprise dont l'Etat est un grand actionnaire. Au même moment, la classe politique allemande essaie de sauver à tout prix les quatre sites de production d'Opel mis en danger par la faillite de General Motors.
Mercredi 20 mai 2009 - Le jeu dangereux d'Angela Merkel
Dans la perspective des élections législatives de septembre prochain, Madame Merkel a la tentation d'utiliser le passé de la RDA pour à la fois condamner Die Linke, dont l'aile est-allemande est issue de l'ancien parti communiste au pouvoir dans ce satellite moscovite et rendre impossible au SPD de s'allier avec ce parti. Il y a fort à parier qu'étant mis au pilori le parti d'Oskar Lafontaine et Gregor Gysi gagnera des voix chez tous ceux qui refusent un discours manichéen concernant la RDA; cela se fera aux dépens du SPD, en particulier dans les Länder de l'Est. Et le parti de Müntefering et Steinmeier pourra difficilement défendre ce qui est éventuellement défendable dans l'histoire de la RDA sans perdre des électeurs au centre. Affaibli, il ne pourra pas non plus s'allier à Die Linke.
Ce faisant, Madame Merkel joue un jeu doublement dangereux. Pour elle-même, d'abord. Est-ce que son passé est-allemand la rend absolument irréprochable? La question intéressera de plus en plus de journalistes. Pour l'instant le chancelier allemand se défend, raconte comment elle a refusé de coopérer avec la Stasi. Mais dans nos démocraties médiatiques, il suffit que se présente une personne affirmant savoir des choses sur le passé de Madame Merkel; même s'il s'agit d'un faux témoignage au bout du compte, le doute aura été instillé dans les esprits. Et Madame Merkel y perdra énormément. Sa personne a cependant, au bout du compte, peu d'importance. Nul n'est irremplaçable, surtout en démocratie. C'est surtout pour l'Allemagne que l'instrumentalisation du passé est-allemand est dangereuse.
La classe politique ouest-allemande - à laquelle Madame Merkel a voulu s'intégrer en étant « plus royaliste que le roi » - vit depuis vingt ans sur une contradictions. Elle a voulu et mis en place la réunification; mais elle n'a rien fait pour la réconciliation nationale. Helmut Kohl raconte dans un tome de ses Mémoires avoir été stupéfait d'avoir vu un jour Felipe Gonzalez, l'ancien Premier Ministre espagnol, plaisanter avec le maire franquiste de sa ville d'origine, qui l'avait fait emprisonner sous la dictature. L'ancien chancelier allemand ajoute qu'il n'aurait jamais pu se comporter ainsi avec des représentants du régime de RDA. Kohl est honnête sur ce point - et commet en même temps un lapsus révélateur. A la différence de Gonzalez, il n'a jamais connu de l'intérieur la dictature qu'il dénonce. Il aurait eu toutes les raisons de mettre en oeuvre une politique d'union nationale où les anciens communistes allemands trouvent leur place. Tout autre choix est préjudiciable au débat démocratique. Die Linke apporte aujourd'hui des contributions utiles - et souvent raisonnables -au débat de politique économique ou de politique étrangère. Mais on rejette ces idées sous prétexte qu'elles viennent d'un parti ou les anciens communistes est-allemands ont toute leur place.
Il faut savoir: soit on voulait la réunification et on pratique une authentique insertion de tous, quel que soit leur passé, pourvu qu'ils s'engagent à respecter désormais l'Etat de droit. C'est ce qu'Adenauer a fait avec des nazis repentis, stabilisant la République Fédérale - qui aurait pu connaître sans cela le sort de Weimar. Ou bien il fallait refuser la réunification d'emblée, laisser émerger une démocratie souveraine en RDA, et laisser sa population, directement concernée, régler ses comptes seule avec le passé.
Espérons que ni Madame Merkel ni l'ensemble du monde dirigeant et médiatique allemand ne s'obstineront dans une voie dangereuse.
Jeudi 21 mai 2009 - Enfin un prix Charlemagne sérieux
Le prix Charlemagne est remis, chaque année, le jeudi de l'Ascension, à une personnalité qui a servi l'Europe et la paix. Le jury n'a pas toujours la main heureuse. L'année dernière, elle avait récompensé Nicolas Sarkozy. Il y a quelques années, Bill Clinton, grand défenseur des intérêts européens, comme chacun sait. Le choix de cette année est plus digne de la cause illustrée: il s'agit d'Andrea Riccardi, universitaire italien et fondateur de la Communauté Sant'Egidio, célèbre pour ses médiations dans de nombreux conflits dans la monde.
Vendredi 22 mai 2009 - des limites de la tolérance
Le Cardinal Lehmann, archevêque de Mayence, devait recevoir le Prix de la Culture du Land de Hesse mais il refuse de monter sur la même tribune que Navid Kermani, intellectuel llemand né en 1967, d'origine iranienne, auteur d'un article paru le 14 mars 2009 dans la Neue Zürcher Zeitung, qui était une méditation sur l'impression que lui avait laissé la Crucifixion de Guido Reni à l'église San Lorenzo de Lucina. Cet article fait couler beaucoup d'encre depuis qu'il motive le refus d'un cardinal « progressiste », qui ne s'est jamais privé de critiquer Rome, de se trouver sur la même tribune que son auteur( http://www.ksta.de/html/artikel/1238966937150.shtml ). Dans cet article, Kermani avoue que, devant la plupart des représentations de la crucifixion, il éprouve un sentiment répandu chez les musulmans, celui que l'on a affaire à de l'idolâtrie mais aussi à une complaisance dans la souffrance qui ne sied pas à l'adorateur d'un Dieu créateur. Il raconte cependant avoir été surpris par l'effet du tableau de Guido Reni sur lui: tout d'un coup, il ne voyait plus « le rédempteur » paradoxal et sanguinolent de bien des représentations mais un homme mort faisant méditer sur la mort qui attend tout individu. Rien de très choquant, de mon point de vue, dans cet article; peut-être même le témoignage, paradoxalement, d'une mise en question des certitudes qui habitent l'auteur depuis son enfance. Pourtant, le Cardinal Lehmann en fait une question de principes. Il ne peut pas recevoir le prix en même temps que Navid Kermani. Paradoxe des chrétiens progressistes, qui ne voient pas que l'affirmation de fortes convictions peut aller de pair avec une capacité à l'introspection et à la remise en question. Ils ne croient plus depuis longtemps qu'ils puissent convaincre les autres de leur propre croyance; du coup, ils ne voient pas les doutes qui s'insinuent dans celle des autres au contact de nos sociétés ouvertes.
Samedi 23 mai 2009 - Fin 1983 - le monde fut à deux doigts de la guerre nucléaire
Je suis en train de finir la lecture du remarquable ouvrage de Richard Rhodes, paru en 2007, Arsenals of Folly (Les arsenaux de la folie. Histoire de la course aux armements nucléaires). Documents à l'appui, l'auteur montre qu'il y a eu une phase bien plus dangereuse encore de la Guerre Froide que l'époque des missiles de Cuba: le début des années 1980. Les Soviétiques étaient convaincus, en 1982-1983, que les Américains envisageaient de lancer une première frappe nucléaire. A l'été 1983, la chasse américaine a violé par provocation à plusieurs reprises l'espace aérien soviétique (causant indirectement la mort des passagers du Boeing sud-coréen abattu par des chasseurs soviétiques). La marine américaine a plusieurs fois pénétré dans les eaux territoriales soviétiques. Les manoeuvres de l'OTAN de novembre 1983 connurent une ampleur inégalée, au point que certains dirigeants soviétiques étaient convaincus - déclarations reaganiennes sur l'Empire du Mal à l'appui - que le déclenchement d'une attaque suivrait immédiatement - ils étaient en particulier stupéfaits que Madame Thatcher et Helmut Kohl participent en personne aux simulations de déclenchement d'une attaque incluant des frappes nucléaires. La mise en place des fusées Pershing contribuait à entretenir cette angoisse. Plusieurs fois, les forces soviétiques ont été placées en alerte nucléaire en 1982-1983. En lisant le récit de Rhodes, je vois confirmée l'impression que j'ai toujours eue, d'un profond amateurisme de François Mitterrand, lorsqu'il se rendit au Bundestag, le 20 janvier 1983, pour appuyer l'installation des Pershing en Allemagne. « Les pacifistes sont à l'Ouest. Les missiles sont à l'Est », cette formule digne de Monsieur Homais signifiait l'incapacité de la politique française à comprendre les enjeux de l'histoire. Rendons à Reagan ce qui lui revient: lorsqu'il reçut un compte-rendu des contre-mesures prises par la Soviétiques lors des manoeuvres de l'OTAN de novembre 1983, il décida de pratiquer une forme de désescalade verbale, car il avait toujours, selon Rhodes, attribué à sa propre rhétorique anti-communiste une fonction de mobilisation intérieure plus importante que son rôle d'intimidation de l'URSS. C'est Gorbatchev qui a permis au monde de sortir d'un engrenage qui aurait pu être fatal; mais Reagan, avec son côté imprévisible et rebelle aux dossiers préparés par des experts de l'armement ou du désarmement, s'est révélé paradoxalement un interlocuteur approprié face au nouveau secrétaire général du PCUS.
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