Alain Minc, un symbole de l’épuisement des élites néolibérales
Vendredi 20 Mars 2009 à 09:06 | Lu 20021 fois I 154 commentaire(s)
Éric Conan et Nicolas Domenach
Par Éric Conan et Nicolas Domenach, journalistes à Marianne. Affirmer, en toute mauvaise foi, qu’on voit du Maurras ou du Pétain chez François Bayrou revient à banaliser des événements historiques tragiques.
Les temps sont difficiles pour Alain Minc. La grande crise, qu’il n’a pas vue venir, a contrarié le Déroulède infatigable de la « mondialisation heureuse ». Un très court instant ! Le diable libéral a du ressort. Quant la réalité contredit à ce point l’idéologie, la dénégation constitue le premier réflexe. Une crise ? Tout cela n’est que « grotesquement psychologique », a-t-il commencé par expliquer en octobre 2008 avant de concéder plus tard « une petite récession », puis une « récession classique », qui ne toucherait guère « plus de 1 million de personnes ». La réalité s’obstinant à contredire ses formules toujours aussi bien ciselées mais de plus en plus démenties par les faits, l’intellectuel organique du CAC 40 a jugé plus prudent de déserter le présent pour se réfugier, le temps de ses deux dernières publications, dans les contrées moins risquées du passé (Une histoire de France, Grasset) et du futur (Dix jours qui ébranleront le monde, Grasset).
Le voilà déjà de retour dans un nouveau rôle : aider Frédéric Lefebvre, le porte-flingue du président qui tire sur tous ceux qui osent critiquer la majesté sarkozyste. Avec un objectif à sa mesure : s’occuper de François Bayrou, que l’Elysée considère comme l’ennemi public numéro un. Le naufrage du Parti socialiste permettait pourtant d’espérer installer Olivier Besancenot en opposant préféré, comme s’y emploie quotidiennement le Figaro. Las ! De mauvais sondages contredisent cet espoir, en révélant que le leader du MoDem pourrait occuper le rôle de premier recours et de véritable menace pour 2012. Alain Minc s’est donc volontiers dévoué. En usant de ses talents de débatteur pour affronter les critiques de François Bayrou ? En répliquant avec son agilité légendaire à ses interpellations sur l’affaire Pérol ? Sur la personnalisation du pouvoir ? Sur le bouclier fiscal ? Ou sur la réintégration du commandement militaire de l’Otan ? Que nenni !
Le maître du « cercle de la raison » refuse tout débat de fond avec François Bayrou. Il ne souhaite pas disputer, mais lui régler son compte à l’aide de quelques formules qui se veulent définitives. Il n’argumente pas, il exécute en n’usant plus de son charme quasi documentaire, le « parler-Minc », ce mélange de cynisme et de franchise avec lequel il se plaisait à annoncer les sacrifices toujours recommencés que les masses devaient consentir, de gré ou de force. Non, cette fois, il a recours à des formules choc destinées à tuer symboliquement l’adversaire.
Il a d’abord commencé, il y a quelques semaines, à qualifier François Bayrou de « Le Pen light ». Mais sa trouvaille a fait pschitt. Alors l’intellectuel du sarkozysme vient d’augmenter la dose en veillant bien à ne pas s’attaquer à ce que dit François Bayrou, mais à ce qu’il est. Le leader du MoDem est catholique, même si ce militant de la laïcité en fait moins étalage public que le président de la République ? « Il veut jouer à Péguy, c’est-à-dire le catholicisme de progrès, je trouve que parfois il se rapproche de Barrès, c’est-à-dire le catholicisme réactionnaire, et je me demande s’il n’y a pas un soupçon d’ombre de Charles Maurras, c’est-à-dire un catholicisme hyperxénophobe qui parfois affleure », balance l’exécuteur. François Bayrou, tout agrégé de lettres, est un fils de paysan ? Alain Minc trouve que cela sent mauvais : il hume avec dégoût « le petit parfum, la terre, elle, ne ment pas ». Pétain et son big band : pourquoi hésiter quand on se « lâche » ? Quelle passion – quelle haine ? – égare l’essayiste pour qu’il en vienne à mélanger des figures aussi diverses et contradictoires, qui ne semblent exhumées que pour enfoncer le trop vivant Béarnais ? Car on ne peut pas imaginer qu’Alain Minc ignore qu’il n’y a aucun rapport entre le dreyfusiste exalté Charles Péguy (qui n’était rien de moins que catholique progressiste !), et l’antidreyfusard nationaliste Barrès et encore moins l’antidreyfusard monarchiste et antisémite qu’était Maurras, athée mais disciple d’un ordre catholique au nom de la raison d’Etat. Additionner de tels personnages supposés compromettants ne sert qu’à criminaliser l’adversaire et à le délégitimer.
Transformer son contradicteur en ennemi pernicieux, porteur inavoué du pire, de la face sombre de notre histoire, fasciser le contradicteur dont le crime est justement d’oser contredire, ne permettra pourtant pas d’esquiver la contradiction. La manœuvre a déjà fait long feu quand Bernard Kouchner s’y est essayé en expliquant que lui demander des comptes sur ses petits arrangements financiers avec la morale relevait de l’antisémitisme. Quand ils entendent parler de « valeurs », ils sortent leur Pétain. Qu’Alain Minc en soit réduit à cette extrémité révèle l’épuisement et le désarroi des élites du néolibéralisme.
Le bayrouisme, il y a peu encore, ne faisait que ricaner par son voile « moralisant » et sentencieux. On ne prenait pas la peine de réfuter le « prêchi-prêcha ». Aujourd’hui on prétend l’excommunier pour « pétainisme aggravé », ce qui présente un risque lourd qu’Alain Minc ne saurait ignorer, celui de banaliser le « mal ». On ne fait pas bavarder l’histoire quand elle a écrit une tragédie. On ne met pas Vichy à toutes les eaux, fussent-elles bénites, sous peine de faire croire que ce passé-là ne fut pas si terrible que cela. En l’instrumentalisant, on trivialise dangereusement les événements les plus tragiques. On méconnaît l’exigence première du devoir de mémoire : le respect de la mémoire de tant de vies brisées. Alain Minc le sait mieux que quiconque. Seule la passion donc…
Cet article sera publié dans Marianne n°622, dans la rubrique Forum.
Le voilà déjà de retour dans un nouveau rôle : aider Frédéric Lefebvre, le porte-flingue du président qui tire sur tous ceux qui osent critiquer la majesté sarkozyste. Avec un objectif à sa mesure : s’occuper de François Bayrou, que l’Elysée considère comme l’ennemi public numéro un. Le naufrage du Parti socialiste permettait pourtant d’espérer installer Olivier Besancenot en opposant préféré, comme s’y emploie quotidiennement le Figaro. Las ! De mauvais sondages contredisent cet espoir, en révélant que le leader du MoDem pourrait occuper le rôle de premier recours et de véritable menace pour 2012. Alain Minc s’est donc volontiers dévoué. En usant de ses talents de débatteur pour affronter les critiques de François Bayrou ? En répliquant avec son agilité légendaire à ses interpellations sur l’affaire Pérol ? Sur la personnalisation du pouvoir ? Sur le bouclier fiscal ? Ou sur la réintégration du commandement militaire de l’Otan ? Que nenni !
Le maître du « cercle de la raison » refuse tout débat de fond avec François Bayrou. Il ne souhaite pas disputer, mais lui régler son compte à l’aide de quelques formules qui se veulent définitives. Il n’argumente pas, il exécute en n’usant plus de son charme quasi documentaire, le « parler-Minc », ce mélange de cynisme et de franchise avec lequel il se plaisait à annoncer les sacrifices toujours recommencés que les masses devaient consentir, de gré ou de force. Non, cette fois, il a recours à des formules choc destinées à tuer symboliquement l’adversaire.
Il a d’abord commencé, il y a quelques semaines, à qualifier François Bayrou de « Le Pen light ». Mais sa trouvaille a fait pschitt. Alors l’intellectuel du sarkozysme vient d’augmenter la dose en veillant bien à ne pas s’attaquer à ce que dit François Bayrou, mais à ce qu’il est. Le leader du MoDem est catholique, même si ce militant de la laïcité en fait moins étalage public que le président de la République ? « Il veut jouer à Péguy, c’est-à-dire le catholicisme de progrès, je trouve que parfois il se rapproche de Barrès, c’est-à-dire le catholicisme réactionnaire, et je me demande s’il n’y a pas un soupçon d’ombre de Charles Maurras, c’est-à-dire un catholicisme hyperxénophobe qui parfois affleure », balance l’exécuteur. François Bayrou, tout agrégé de lettres, est un fils de paysan ? Alain Minc trouve que cela sent mauvais : il hume avec dégoût « le petit parfum, la terre, elle, ne ment pas ». Pétain et son big band : pourquoi hésiter quand on se « lâche » ? Quelle passion – quelle haine ? – égare l’essayiste pour qu’il en vienne à mélanger des figures aussi diverses et contradictoires, qui ne semblent exhumées que pour enfoncer le trop vivant Béarnais ? Car on ne peut pas imaginer qu’Alain Minc ignore qu’il n’y a aucun rapport entre le dreyfusiste exalté Charles Péguy (qui n’était rien de moins que catholique progressiste !), et l’antidreyfusard nationaliste Barrès et encore moins l’antidreyfusard monarchiste et antisémite qu’était Maurras, athée mais disciple d’un ordre catholique au nom de la raison d’Etat. Additionner de tels personnages supposés compromettants ne sert qu’à criminaliser l’adversaire et à le délégitimer.
Transformer son contradicteur en ennemi pernicieux, porteur inavoué du pire, de la face sombre de notre histoire, fasciser le contradicteur dont le crime est justement d’oser contredire, ne permettra pourtant pas d’esquiver la contradiction. La manœuvre a déjà fait long feu quand Bernard Kouchner s’y est essayé en expliquant que lui demander des comptes sur ses petits arrangements financiers avec la morale relevait de l’antisémitisme. Quand ils entendent parler de « valeurs », ils sortent leur Pétain. Qu’Alain Minc en soit réduit à cette extrémité révèle l’épuisement et le désarroi des élites du néolibéralisme.
Le bayrouisme, il y a peu encore, ne faisait que ricaner par son voile « moralisant » et sentencieux. On ne prenait pas la peine de réfuter le « prêchi-prêcha ». Aujourd’hui on prétend l’excommunier pour « pétainisme aggravé », ce qui présente un risque lourd qu’Alain Minc ne saurait ignorer, celui de banaliser le « mal ». On ne fait pas bavarder l’histoire quand elle a écrit une tragédie. On ne met pas Vichy à toutes les eaux, fussent-elles bénites, sous peine de faire croire que ce passé-là ne fut pas si terrible que cela. En l’instrumentalisant, on trivialise dangereusement les événements les plus tragiques. On méconnaît l’exigence première du devoir de mémoire : le respect de la mémoire de tant de vies brisées. Alain Minc le sait mieux que quiconque. Seule la passion donc…
Cet article sera publié dans Marianne n°622, dans la rubrique Forum.
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