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Alain Minc: «Je ne suis qu'un modeste artisan du capitalisme!»

Rédigé par Ph. C.M.S. le Samedi 17 Mars 2007


Marianne: Petits conseils, le livre de Laurent Mauduit, dénonce un «système Mine» tout-puissant au coeur du capitalisme français. Une sorte de consécration pour vous?

Alain Minc: Je ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité. L'auteur de ce livre appartient à la tradition culturelle du complot. Dans son esprit, la société fonctionne par des jeux complexes de pouvoir opaques. Il me prête un rôle central dans le système, Or, je ne suis rien dans le capitalisme français, car on ne peut y exister sans capitaux, Avocats, banquiers, conseils ne sont que des planètes tournant autour des vrais soleils que sont les porteurs de capitaux. Comme eux, je passe par l'escalier de service, fût-il recouvert d'une épaisse moquette.




Laurent Mauduit affirme, exemples à l'appui, que vous avez défendu des clients aux intérêts contradictoire, bref, de nager en plein conflit d'intérêts. Il vous accuse aussi de pratiquer le renvoi d'ascenseur, et de déroger à celte fameuse éthique que vous défendez dans vos essais...

A.M.: Paris est un village, New York ou Londres également, et l'Allemagne elle-même est un village. En France, comme ailleurs, on retrouve sans cesse les mêmes dirigeants, j'applique la même règle que les avocats: vous ne pouvez pas être en même temps le conseil de deux parties antagonistes. En revanche, le fait d'être lié à deux parties antagonistes vous permet parfois d'être le diplomate d'une opération.

M. Mauduit affirme que, dans la fusion Vinci-GTM (un groupe de BTP). j'étais payé par Suez et par Vinci, pour cette même opération et que ceci posait problème. Or les administrateurs représentant Suez au conseil du Vinci ont approuvé cette rémunération. Selon M. Mauduit, j'étais trop puissant pour qu'ils puissent le refuser. Si M. Mestrallet. Se patron de Suez, y était hostile, il aurait ordonné à ses représentants de voter contre! En assemblée générale, devant tous les actionnaires! Or, ma rémunération a été approuvée par 99% du capital. Quand vous êtes transparent, il n'y a pas de conflit d'intérêts.




Selon l'auteur du livre, Mine est un intellectuel, un homme d'affaires, un haut fonctionnaire égaré dans le privé, un industriel de la presse, et, finalement, un marchand d'influence...

A.M.: J'ai trois vies. Ma vie dans le business, ma vie d'essayiste et ma vie au Monde. Et puis, évidemment, je connais toute la classe politique. Mais ces existences ne se superposent pas.

Sur un plan professionnel, je me définis comme un banquier d'affaires à l'ancienne, telle que cette profession se pratiquait dans les années 50-60, avant que les banques d'affaires ne deviennent des usines. Cette activité comporte trois dimensions:

- Je suis d'abord un confesseur: je mène avec certains de mes clients un dialogue socratique, qui leur permet de pousser leurs idées jusqu'au bout, parce qu'un patron ne peut parler librement ni à ses collaborateurs ni à ses banquiers d'affaires classiques.

- J'invente ensuite des projets que je présente à mes clients, lesquels les appliquent ou non. Dans certains cas, ces suggestions me permettent de percevoir des honoraires liés à la réussite d'un projet, ce qu'on appelle un success fees.

- Enfin, je suis un diplomate vaticanesque. Le tait de connaître tout Paris permet d'intérioriser la psychologie des uns et des autres et de contribuer ainsi à régler les conflits. Par exemple, je m'honore, main dans la main avec Albert Frère, moi-même désigné par François Pinault et Albert Frère par Bernard Arnault, de leur avoir permis de faire la paix.




N'y a-t-il pas contradiction entre la «diplomatie vaticane» et votre rôle de conseil?

A.M.: Je ne suis pas un consultant à la façon des grosses boîtes de conseil américaines. Quand mon client a besoin d'un actionnaire pour renforcer son capital et que, parmi mes connaissances ou mes autres clients, quelqu'un peut être intéressé, bien sûr que j'essaie de les aider à monter l'opération. Je ne vois pas ce qu'il y a d'anormal. J'ai aidé professionnellement entre 20 et 30 clients depuis quinze ans. Je n'ai eu qu'un seul conflit professionnel, avec M. Mestrallet, le patron de Suez.




L'auteur insiste pourtant sur cette image négative. Il affirme par exemple que vous avez lâché en rase campagne votre ami Philippe Bourguignon, alors PDG du Club Med...

A.M.: J'ai prévenu M. Bourguignon une semaine avant qu'il ne soit viré, qu'il y avait des bruits de bottes le concernant, ce que je savais pour d'autres raisons. Simplement, il n'a pas voulu entendre.




Laurent Mauduit écrit que vous exercez un quatrième métier, celui de chasseur de têtes pour «placer» chez vos clients des hommes qui vous seront ainsi redevables...

A.M.: L'auteur prend un exemple malencontreux puisqu'il écrit qu'après le départ de Jean-Jacques Delort du Printemps Serge Weinberg ne lui succède pas parce que je n'aurais pas pu le manipuler à ma guise. En réalité, j'ai proposé à François Pinault, un premier candidat, Michel Bon, qui venait d'être limogé de Carrefour. Sa capacité de me résister aurait été très supérieure à celle de Serge qui, il y a quinze ans, n'était pas le Serge Weinberg d'aujourd'hui. Michel Bon a refusé le poste. J'ai proposé ensuite François Henrot, alors le patron de Cetelem, puis l'industriel Pierre Blayau.




Le système Mine serait le symptôme du mal profond qui ronge le capitalisme français, cette connivence que vous avez vous-même fustigée dans l'un de vos livres...

A.M.: En France comme ailleurs, les milieux d'affaires sont nécessairement très étroits. Mais je crois aussi qu'une élite a des problèmes quand elle considère qu'elle a plus de droits que de devoirs.

Exemple, Antoine Zacharias, que Laurent Mauduit vous accuse d'avoir enrichi de façon indue...

A.M.: Il faut distinguer trois volets dans le cas Zacharias. Le premier concerne sa retraite et son indemnité de départ votées, sous les auspices de Vivendi, actionnaire majoritaire à l'époque, avant que j'entre au conseil de Vinci. Or, j'ai toujours dénoncé les «retraites chapeaux» des grands patrons. Les entreprises ne sont pas destinées à être des Etats-providences pour riches. Il faudrait faire interdire ces retraites par la loi.

La rémunération de M. Zacharias établie par Jean-Marie Messier aboutissait à un salaire de 55 millions de francs. Avec mes deux collègues du comité de rémunération, nous l'avons réduit à un tiers de cette somme, ce qui, d'ailleurs, a provoqué ultérieurement notre renvoi du comité. En revanche, j'assume totalement le montant de stock-options qui lui ont été données au moment où je figurais au comité des mandataires sociaux. Mon raisonnement? En cinq ans, Zacharias a bâti un groupe qu'un patron met d'ordinaire vingt-cinq ans à mettre en place.

Donc, il fallait lui donner cinq fois plus d'options. Pourquoi les montants sont-ils devenus exorbitants? Parce que le cours de Bourse a été multiplié par 10. Zacharias s'est enrichi parce qu'il a enrichi ses actionnaires et notamment les salariés de Vinci, premiers actionnaires qui possèdent 10% des actions.




Selon l'auteur, depuis une décennie, vous auriez empoché pas loin de 25 millions d'euros, dont 2 ou 3 millions d'euros dans l'opération conduite par Vincent Bolloré au sein de Bouygues...

A.M.: Le chiffre d'affaires de ma société est public depuis 1991. Pour ce qui est de Vincent Bolloré, il a confirmé à M. Mauduit que je gagne 1% des plus-values que son groupe réalise sur les opérations financières auxquelles je participe. Donc, je suis plus riche qu'un journaliste, je suis aussi aisé qu'un banquier d'affaires français, et moins riche que les vrais riches.




Laurent Mauduit vous accuse d'avoir manipulé une journaliste du Monde dans le dossier dit TGF, un projet de rapprochement entre la BNP, Suez et l'UAP.

A.M.: Le projet TGF a été monté par les actionnaires de Suez hostiles au rapprochement que j'avais voulu favoriser entre François Pinault et Suez. S'il y avait à Paris une personne qui ne connaissait pas les détails du projet TCF, c'était moi. Mes détracteurs m'accusent de faire «ruiter des infos». Vous pensez bien qu'avec la suspicion des journalistes du Monde, si je voulais organiser une fuite de presse, je passerais par d'autres journaux!




Selon Mauduit, votre clientèle se limite aujourd'hui à Vincent Bolloré, Stéphane Courbit et Jean-Charles Naouri. Il affirme que votre système est à «bout de souffle»...

A.M.: Je conseille une douzaine de clients. Je me suis par ailleurs associé à des homologues anglais, italien, allemand, espagnol, eux aussi personnalités indépendantes, ce qui m'a conduit à mener davantage d'opérations internationales qu'auparavant. Pourquoi? Parce que la valeur ajoutée de gens comme nous est importante dans les grandes opérations transfrontières qui ne sont pas strictement économiques. Notre métier ne cesse de se développer. D'ailleurs, j'ai maintenant plusieurs confrères à Paris, alors que j'étais seul il y a quelques années. Mon métier, celui d'un d'individu isolé, se développera d'autant plus que la globalisation fabrique des usines impersonnelles de consultants, banquiers ou avocats. Voilà ce que ne comprend pas M. Mauduit.




Il affirme aussi que vous avez joué un rôle essentiel dans la recapitalisation de Libération et dans le choix de sa nouvelle direction alors que vous êtes président du conseil de surveillance du Monde...

A.M.: Edouard de Rothschild est venu me prévenir qu'il allait entrer au capital de Libération. Je lui ai déconseillé l'opération. Il ne m'a pas écouté, mais je n'ai en rien été lié à la recapitalisation de Libération, ni, quoi qu'en croient Dominique de Villepin et Edwy Plenel, à la non-nomination de ce dernier à la tête du journal. J'ai été interrogé, comme maintes personnes, par Edouard de Rothschild sur ce que Je pensais de Plenel. l'ai établi la liste des «plus» et des «moins», Puis il a pris sa décision. Edouard de Rothschild ne partage pas son pouvoir, et il a raison.

Le livre souligne que, après avoir eu une action bénéfique pour le Monde, vous avez contribué à le normaliser, à en faire un journal de connivence, avec, pour objectif final, de le vendre à Vincent Bolloré...

A.M.: Voilà dix ans, on pensait que j'allais vendre le Monde à François Pinault. Il y a trois ou quatre ans. les mêmes ont craint que je cède le Monde à Lagardère. Aujourd'hui, on me suspecte de préparer le rachat par Vincent Bolloré. Or, grâce aux statuts actuels, le Monde ne peut être vendu que par sa société des rédacteurs. Laquelle me doit, ainsi qu'à Jean-Marie Colombani, de disposer encore de la minorité de blocage. Le système que j'ai mis en place fait des journalistes du quotidien le décideur ultime d'une vente du Monde. Colombani et moi avons préservé et protégé ce système, à l'inverse de ce qui s'est passé à Libération. J'ajoute que, depuis qu'Edwy Plenel et son entourage ont quitté le Monde, le taux de confiance des lecteurs n'a jamais été aussi haut.

Croyez-vous vraiment que j'ai rendu service à mes clients d'affaires en leur proposant de miser dans le Monde 1,2, 3,4, 5 millions d'euros au travers de structures complètement émiettées, sans le moindre pouvoir, uniquement comme une espèce de service civique? Pensez-vous que le fait d'avoir autant fait profiter le Monde de mes relations pour le recapitaliser m'a servi dans mon business? Que de coups de fil bougons je reçois à 15 heures, à la sortie du journal, dont je ne mets même pas Colombani au courant!




Mauduit reconnaît que cela n'a pas forcément rendu service à vos clients, mais a considérablement renforcé votre pouvoir...

A.M.: M. Mauduit aurait préféré, en effet, que le Monde ne fasse pas un groupe, aille jusqu'au bord du dépôt de bilan et qu'un des industriels de la presse, sans doute un de mes clients d'ailleurs, le récupère... Si je l'avais souhaité, je n'aurais pas recapitalisé le Monde, je serais allé trouver le plus civilisé des capitaines d'industrie, celui que j'estimais le plus à même de comprendre les journalistes pour le reprendre. J'ai fait l'inverse»



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