Alain Minc : « L’Occident n’est plus un bloc »
Vendredi 4 Mars 2011 à 15:01 | Lu 11724 fois I 69 commentaire(s)
Alain Minc - Carte Blanche
Cette semaine, Marianne laisse carte blanche à Alain Minc. Le conseiller influent de Nicolas Sarkozy et du CAC 40 publie une ode vibrante au « rêve » européen*. Déclaration d’amour ou sens aigu du contre-pied ? Pour Minc, « le modèle économique européen présente un équilibre optimal entre protection et compétition ».
Marianne : Avec votre nouveau livre, vous allez vous exposer au reproche d’antiaméricanisme primaire…
Alain Minc : Je ne fais pourtant que traduire une réalité trop peu prise en compte… Il y a trente ans, lorsqu’on demandait quelle était la zone du monde où les valeurs démocratiques étaient les plus accomplies, la réponse ne souffrait aucune hésitation : « Les États-Unis ! » Aujourd’hui, la seule réponse possible est : « L’Europe. » Parce que nous avons formidablement progressé, et que, dans le même temps, ils ont prodigieusement régressé. Mais voilà : nous ne le savons pas, en raison d’un autodénigrement qui finira par nous ravaler en « objet de l’histoire ».
M : Vous qualifiez l’Union européenne de « paradis des libertés ». N’est-ce pas caricatural, au vu des dérives xénophobes, ou nationalistes, observables en Hongrie ?
A.M. : L’homogénéité de l’Union européenne est d’abord frappante sur la question des valeurs. Aujourd’hui, que l’on considère la conception française de la laïcité, le Concordat à l’italienne ou le système cultuel très spécifique de l’Allemagne, la place réservée à la religion unit profondément les différents peuples européens. Quand vous regardez l’Europe depuis le balcon du reste du monde, vous mesurez non seulement les profondes convergences européennes en matière de libertés individuelles, de libertés publiques, de respect de la science et de fonctionnement du système démocratique ; mais, surtout, vous vous apercevez que la construction européenne autorise, en son sein, une contagion du plus vertueux. Par ailleurs, le modèle présente un équilibre optimal entre protection et compétition. Il y a trente ans, la part du revenu national qui était perçue par les 1 % les plus riches était la même aux États-Unis et en Europe. Aujourd’hui, cette part est près de trois fois plus élevée aux Etats-Unis, et elle est restée stable en Europe, preuve du fonctionnement correct de la redistribution en Europe. Évidemment, pour assurer sa pérennité, notre modèle devra encore consentir des ajustements. Mais la mesure de ces sacrifices va à l’encontre des représentations les plus tenaces, comme le montre l’exemple du pays qui se porte le mieux: ce sont des ajustements limités.
M : Lequel, en l’occurrence ?
A.M. : L’Allemagne, bien sûr… L’ex-mauvais élève de l’Europe (à cause du fardeau de l’unification) a réussi à sauver son modèle au travers de l’agenda 2000 des réformes de Gerhard Schröder. Vous verrez que, revenue à une croissance saine, l’économie allemande va générer des hausses de salaires sans équivalent avec les nôtres.
M : Mais, au cours des dix dernières années, la consommation des Allemands n’a ainsi progressé que de 3 %, et 20 % sont en dessous du seuil de pauvreté. Cette situation ne peut-elle pas empirer?
A.M. : Il faut tout de même bien garder à l’esprit ce qu’aurait été la prospérité allemande sans l’unification, sans le fardeau financier d’environ 1 000 milliards d’euros qu’a représenté l’intégration des « Ossis ». De mon point de vue, le miracle, c’est l’état de l’économie allemande après avoir supporté pareil fardeau ! Les règles de la bonne gestion ne sont pas par hasard intégrées au pacte de compétitivité : ce sont celles du modèle allemand…
M : La concentration oligarchique n’est-elle pas le problème de nos sociétés ?
A.M. : Si vous mesurez le degré de démocratie à la faiblesse de l’oligarchie, là encore, n’en déplaise à ce que vous semblez croire, l’Europe sort gagnante de la comparaison avec les États-Unis ! Nul besoin de connaître par le menu l’étroitesse des liens entre les milieux d’affaires et le monde politique outre-Atlantique : quand on sait, par exemple, que l’ancien vice-président américain Dick Cheney n’a pas hésité à parrainer l’attribution, sans appel d’offres, du plus grand contrat de la guerre d’Irak à l’entreprise qu’il avait jadis présidée et dont il détenait encore des stock-options, eh bien, croyez-moi, même le berlusconisme n’autoriserait pas une magouille pareille ! La France, ai-je besoin de vous le rappeler, est aussi le pays où les limites imposées aux campagnes électorales sont les plus drastiques. Je n’angélise donc pas la situation européenne, mais je parie sur un engrenage de la vertu.
M : Carrément ?
A.M. : Mais oui ! Cela dit, le « ciment » occidental est fissuré. Reposant désormais prioritairement sur des intérêts, il est devenu plus friable, plus aléatoire. L’Amérique d’Obama est happée par le tropisme asiatique. Et, à l’exception du Brésil et d’une Amérique latine fille de l’hispanidad, les « émergents » ne sont pas des émules du modèle européen. Nous sommes seuls. A nous de jouer : constitution d’universités européennes de rang mondial ; golden share européenne pour protéger nos grandes entreprises stratégiques contre de futures OPA hostiles venant de loin ; politique commune d’immigration. Il y a « du pain sur la planche ».
* Un petit coin de paradis, Grasset, 150 p., 9 €.
Alain Minc : Je ne fais pourtant que traduire une réalité trop peu prise en compte… Il y a trente ans, lorsqu’on demandait quelle était la zone du monde où les valeurs démocratiques étaient les plus accomplies, la réponse ne souffrait aucune hésitation : « Les États-Unis ! » Aujourd’hui, la seule réponse possible est : « L’Europe. » Parce que nous avons formidablement progressé, et que, dans le même temps, ils ont prodigieusement régressé. Mais voilà : nous ne le savons pas, en raison d’un autodénigrement qui finira par nous ravaler en « objet de l’histoire ».
M : Vous qualifiez l’Union européenne de « paradis des libertés ». N’est-ce pas caricatural, au vu des dérives xénophobes, ou nationalistes, observables en Hongrie ?
A.M. : L’homogénéité de l’Union européenne est d’abord frappante sur la question des valeurs. Aujourd’hui, que l’on considère la conception française de la laïcité, le Concordat à l’italienne ou le système cultuel très spécifique de l’Allemagne, la place réservée à la religion unit profondément les différents peuples européens. Quand vous regardez l’Europe depuis le balcon du reste du monde, vous mesurez non seulement les profondes convergences européennes en matière de libertés individuelles, de libertés publiques, de respect de la science et de fonctionnement du système démocratique ; mais, surtout, vous vous apercevez que la construction européenne autorise, en son sein, une contagion du plus vertueux. Par ailleurs, le modèle présente un équilibre optimal entre protection et compétition. Il y a trente ans, la part du revenu national qui était perçue par les 1 % les plus riches était la même aux États-Unis et en Europe. Aujourd’hui, cette part est près de trois fois plus élevée aux Etats-Unis, et elle est restée stable en Europe, preuve du fonctionnement correct de la redistribution en Europe. Évidemment, pour assurer sa pérennité, notre modèle devra encore consentir des ajustements. Mais la mesure de ces sacrifices va à l’encontre des représentations les plus tenaces, comme le montre l’exemple du pays qui se porte le mieux: ce sont des ajustements limités.
M : Lequel, en l’occurrence ?
A.M. : L’Allemagne, bien sûr… L’ex-mauvais élève de l’Europe (à cause du fardeau de l’unification) a réussi à sauver son modèle au travers de l’agenda 2000 des réformes de Gerhard Schröder. Vous verrez que, revenue à une croissance saine, l’économie allemande va générer des hausses de salaires sans équivalent avec les nôtres.
M : Mais, au cours des dix dernières années, la consommation des Allemands n’a ainsi progressé que de 3 %, et 20 % sont en dessous du seuil de pauvreté. Cette situation ne peut-elle pas empirer?
A.M. : Il faut tout de même bien garder à l’esprit ce qu’aurait été la prospérité allemande sans l’unification, sans le fardeau financier d’environ 1 000 milliards d’euros qu’a représenté l’intégration des « Ossis ». De mon point de vue, le miracle, c’est l’état de l’économie allemande après avoir supporté pareil fardeau ! Les règles de la bonne gestion ne sont pas par hasard intégrées au pacte de compétitivité : ce sont celles du modèle allemand…
M : La concentration oligarchique n’est-elle pas le problème de nos sociétés ?
A.M. : Si vous mesurez le degré de démocratie à la faiblesse de l’oligarchie, là encore, n’en déplaise à ce que vous semblez croire, l’Europe sort gagnante de la comparaison avec les États-Unis ! Nul besoin de connaître par le menu l’étroitesse des liens entre les milieux d’affaires et le monde politique outre-Atlantique : quand on sait, par exemple, que l’ancien vice-président américain Dick Cheney n’a pas hésité à parrainer l’attribution, sans appel d’offres, du plus grand contrat de la guerre d’Irak à l’entreprise qu’il avait jadis présidée et dont il détenait encore des stock-options, eh bien, croyez-moi, même le berlusconisme n’autoriserait pas une magouille pareille ! La France, ai-je besoin de vous le rappeler, est aussi le pays où les limites imposées aux campagnes électorales sont les plus drastiques. Je n’angélise donc pas la situation européenne, mais je parie sur un engrenage de la vertu.
M : Carrément ?
A.M. : Mais oui ! Cela dit, le « ciment » occidental est fissuré. Reposant désormais prioritairement sur des intérêts, il est devenu plus friable, plus aléatoire. L’Amérique d’Obama est happée par le tropisme asiatique. Et, à l’exception du Brésil et d’une Amérique latine fille de l’hispanidad, les « émergents » ne sont pas des émules du modèle européen. Nous sommes seuls. A nous de jouer : constitution d’universités européennes de rang mondial ; golden share européenne pour protéger nos grandes entreprises stratégiques contre de futures OPA hostiles venant de loin ; politique commune d’immigration. Il y a « du pain sur la planche ».
* Un petit coin de paradis, Grasset, 150 p., 9 €.
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