Aide de la Chine à l'Europe : êtes-vous Lamy ou Brunet ?
Mercredi 2 Novembre 2011 à 12:00 | Lu 7294 fois I 13 commentaire(s)
Vincent Barros - Marianne
Ce matin sur France Inter, Pascal Lamy, le directeur de l'OMC, a voulu dissiper la crainte d'une dépendance de l'Union européenne vis à vis de la Chine, qui se propose de l'aider financièrement. L'analyse d'Antoine Brunet, économiste et coauteur, avec Jean-Paul Guichard, de « La Visée hégémonique de la Chine » (L'Harmattan, 2011), est tout à fait inverse, et pour le moins apocalyptique.
Que la Chine aide financièrement l'Europe, est-ce inquiétant ? La question, qui triture l'intellect des élus et commentateurs politiques, fut posée ce matin, sur France Inter, à Pascal Lamy.
Pas de quoi s'alarmer, a répondu le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) : « L'Europe a besoin d'argent. Qui en a ? Les Chinois, qui ont effectivement amassé d'énormes sommes. Ils sont candidats à souscrire au Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), comme d'autres pays arabes ou asiatiques qui ont un surplus. Je ne pense pas qu'ils le sont pour des raisons politiques ou philanthropiques. Ce que les Européens et les Américains ne veulent pas comprendre, c'est que les Chinois font très attention à ce que leurs dirigeants placent bien leur argent. Ils le placeront donc dans des bonds européens s'ils sont de bonne qualité et bien rémunérés. Je ne crois pas du tout, pour ce qui me concerne, à des deals plus ou moins politiques ».
Pour Lamy, la Chine manipule sa monnaie, c'est vrai, mais elle n'enfreint pas les règles internationales en ne la libéralisant pas. De combien le yuan est sous-évalué, le patron de l'OMC n'en sait rien. Ce dont il est certain, c'est que le surplus de la Chine doit baisser. « Les Chinois en sont d'accord, ils doivent, proportionnellement, pousser davantage leur consommation intérieure et réduire la dépendance de leurs économies aux exportations. C'est la direction qu'ils prennent depuis des années, mais ça prend du temps ».
Quant au protectionnisme européen, auquel 54% des Français se disaient favorables il y a quinze jours dans un sondage paru dans Les Echos, Pascal Lamy estime qu'il est fondé sur « une erreur de diagnostic, assez répandue en France mais étrangement pas ailleurs, selon laquelle l'Union européenne est une passoire, qu'elle est naïve, qu'elle ne s'est pas se protéger. Ce point de départ est absolument inexact. L'Europe est un marché extrêmement régulé, avec aux frontières européennes des normes techniques, sanitaires, phytosanitaires extrêmement rigoureuses. L'Europe n'est ni plus ni moins protégée que les Etats-Unis ou le Japon. Qu'elle le soit moins qu'un certain nombre de pays en développement, en revanche, ça c'est vrai ».
Pas de quoi s'alarmer, a répondu le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) : « L'Europe a besoin d'argent. Qui en a ? Les Chinois, qui ont effectivement amassé d'énormes sommes. Ils sont candidats à souscrire au Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), comme d'autres pays arabes ou asiatiques qui ont un surplus. Je ne pense pas qu'ils le sont pour des raisons politiques ou philanthropiques. Ce que les Européens et les Américains ne veulent pas comprendre, c'est que les Chinois font très attention à ce que leurs dirigeants placent bien leur argent. Ils le placeront donc dans des bonds européens s'ils sont de bonne qualité et bien rémunérés. Je ne crois pas du tout, pour ce qui me concerne, à des deals plus ou moins politiques ».
Pour Lamy, la Chine manipule sa monnaie, c'est vrai, mais elle n'enfreint pas les règles internationales en ne la libéralisant pas. De combien le yuan est sous-évalué, le patron de l'OMC n'en sait rien. Ce dont il est certain, c'est que le surplus de la Chine doit baisser. « Les Chinois en sont d'accord, ils doivent, proportionnellement, pousser davantage leur consommation intérieure et réduire la dépendance de leurs économies aux exportations. C'est la direction qu'ils prennent depuis des années, mais ça prend du temps ».
Quant au protectionnisme européen, auquel 54% des Français se disaient favorables il y a quinze jours dans un sondage paru dans Les Echos, Pascal Lamy estime qu'il est fondé sur « une erreur de diagnostic, assez répandue en France mais étrangement pas ailleurs, selon laquelle l'Union européenne est une passoire, qu'elle est naïve, qu'elle ne s'est pas se protéger. Ce point de départ est absolument inexact. L'Europe est un marché extrêmement régulé, avec aux frontières européennes des normes techniques, sanitaires, phytosanitaires extrêmement rigoureuses. L'Europe n'est ni plus ni moins protégée que les Etats-Unis ou le Japon. Qu'elle le soit moins qu'un certain nombre de pays en développement, en revanche, ça c'est vrai ».
« C'est contre la Chine et sans délai qu'il faut mener une guerre commerciale »
Spécialiste de la Chine, l'économiste Antoine Brunet, président de la société d'analyse de la conjoncture et des marchés AB Marchés, livre une analyse moins enchanteresse. Pour lui, l'Empire du milieu ne prête pas de l'argent sans rien attendre en retour. Les contreparties, ne nous le cachons pas, seront politiques.
Marianne 2 : L'accord européen pour « sauver l'Europe » conclu dans la nuit du 26 au 27 octobre a été bien accueilli par la droite mais avec plus de circonspection par la gauche, qui craint notamment que l'appel à la Chine ne créée une dépendance à son endroit. Si la Chine abonde, comme il est annoncé, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), quelles en seraient les conséquences économiques et politiques ?
Antoine Brunet : Les conséquences seraient considérables ! La Chine n’a pas attendu ces derniers jours pour proposer son aide financière à l’Europe, qui ne cesse de s’endetter à son égard. Selon le Financial Times, Pékin détenait, en avril 2010, 630 milliards d’euros de la dette européenne : 8% du total. Ce chiffre n’a jamais été démenti. Dès lors que la zone euro se présente comme lourdement demandeuse de financements auprès d’elle, la Chine va faire monter les enchères : plus elle prête, plus elle exige des contreparties.
C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré le 14 septembre son Premier ministre Wen Jiabao lors du « Forum d’été de Davos » : la Chine est prête à investir davantage en Europe mais exige en préalable que les pays européens s’engagent davantage à « mettre de l’ordre » dans leurs finances. Elle demande deux contreparties : que les pays de la zone euro la reconnaissent comme une économie de marché et qu’ils « facilitent les investissements chinois en zone euro ».
En clair, les Européens vont donc devoir renoncer à contester la politique de change qu’impose la Chine depuis dix ans, et devoir accepter qu'elle lance des OPA hostiles sur l’industrie technologique européenne ou des sociétés comme Siesmens, Peugeot, Michelin, et plus tard des ports, des aéroports, des terres arables… C’est ça l’enjeu.
La droite veut rassurer les Français, arguant que l’Europe a besoin de partenaires et que ce peut être une bonne affaire. En quoi en serait-ce une ?
Ça n’a rien d’une bonne affaire, c’est lamentable, et même attristant. L’Europe est restée passive pendant dix ans sur le cours euro-yuan, ce qui l’a enfoncée dans la crise, et bientôt elle ne pourra plus le contester. Si l’Europe emprunte encore à la Chine, elle va s’enfoncer sans rebond possible dans la crise.
Dans un an ou deux, de nouvelles contreparties géopolitiques pourraient être exigées. La chine pourrait par exemple demander à l’Europe de lui exporter de l’armement sophistiqué, contre l’avis des Etats-Unis.
Aujourd’hui, l’Europe bouche les trous avec l’argent de la Chine, et en s’alliant avec le diable, elle s’interdit toute capacité de rebond ultérieur.
On sait que vous mettez au coeur de vos analyses le commerce extérieur comme marqueur du rapport de forces entre les Etats. Aujourd'hui, les deux seuls pays excédentaires au monde sont la Chine et l'Allemagne. L'Allemagne est-elle la « Chine de l'Europe » comme le suggèrent certains ?
Je suis en désaccord avec eux sur ce point. On ne peut pas établir de parallèle aussi direct. En matière de commerce extérieur, l’Allemagne est déficitaire vis à vis de la Chine, comme d’ailleurs les 26 autres pays de l’Union européenne.
Les seuls pays qui sont excédentaires vis à vis de la Chine sont le Japon, qui pratique une déflation salariale depuis vingt ans, et la Corée du Sud, un pays moderne qui bénéficie d’une technologie avancée et que la Chine cherche à satelliser politiquement par les relations commerciales.
L’Allemagne n’est pas si puissante qu’on veut le croire. Sa dette publique, c’est quand même 80% de son PIB, alors que la dette publique chinoise ne représente que 20% du PIB. La Chine est de loin la reine du commerce extérieur, elle est toute puissante commercialement et financièrement.
Il faut quand même savoir que les réserves totales de change de la Chine, les premières au monde depuis 2006, atteignent en réalité 4900 milliards de dollars, si l’on tient compte de Hong Kong et des fonds publics d’investissement (SWF) – trois en République populaire et un à Hong Kong – chargés d’optimiser leur gestion.
Comme l’annonçait en juillet 2011 le Quotidien du Peuple, l'organe de presse officiel du Comité central du Parti communiste, la Chine peut remplacer à elle seule le FMI, qui serait une boite vide si elle ne le finançait pas.
Dans une tribune au Monde en août dernier, vous écriviez que la stratégie chinoise du yuan ruine les finances en Occident. Comment contrer la sous-évaluation du yuan ? Des représailles douanières ?
C’est la seule méthode disponible. La Chine vole au secours de l’Europe pour qu’elle renonce à s’allier aux Etats-Unis, dont le Sénat cherche à taxer les produits « made in China ». La Chine cherche à maintenir le protectionnisme de change qu’elle impose depuis plus de dix ans.
Selon la Banque mondiale et le FMI, c’est à 4 yuan pour un dollar qu’on devrait être, or la monnaie chinoise est actuellement de 6,35 yuan pour un dollar.
C’est pour cela que, à la différence d’Emmanuel Todd ou de Jacques Sapir, je pense qu’il serait très malvenu que l’Europe et les pays occidentaux aillent se fâcher avec des pays comme le Brésil, l’Inde ou la Turquie. Ce ne sont pas eux qui nous ont plongés dans la crise, c’est la Chine. C’est principalement contre elle et sans délai qu’il faut mener la guerre commerciale. Avec un droit de douane punitif à 80% sur les produits chinois, pour compenser le cours de change du yuan qu’elle entend continuer à nous infliger.
Antoine Brunet : Les conséquences seraient considérables ! La Chine n’a pas attendu ces derniers jours pour proposer son aide financière à l’Europe, qui ne cesse de s’endetter à son égard. Selon le Financial Times, Pékin détenait, en avril 2010, 630 milliards d’euros de la dette européenne : 8% du total. Ce chiffre n’a jamais été démenti. Dès lors que la zone euro se présente comme lourdement demandeuse de financements auprès d’elle, la Chine va faire monter les enchères : plus elle prête, plus elle exige des contreparties.
C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré le 14 septembre son Premier ministre Wen Jiabao lors du « Forum d’été de Davos » : la Chine est prête à investir davantage en Europe mais exige en préalable que les pays européens s’engagent davantage à « mettre de l’ordre » dans leurs finances. Elle demande deux contreparties : que les pays de la zone euro la reconnaissent comme une économie de marché et qu’ils « facilitent les investissements chinois en zone euro ».
En clair, les Européens vont donc devoir renoncer à contester la politique de change qu’impose la Chine depuis dix ans, et devoir accepter qu'elle lance des OPA hostiles sur l’industrie technologique européenne ou des sociétés comme Siesmens, Peugeot, Michelin, et plus tard des ports, des aéroports, des terres arables… C’est ça l’enjeu.
La droite veut rassurer les Français, arguant que l’Europe a besoin de partenaires et que ce peut être une bonne affaire. En quoi en serait-ce une ?
Ça n’a rien d’une bonne affaire, c’est lamentable, et même attristant. L’Europe est restée passive pendant dix ans sur le cours euro-yuan, ce qui l’a enfoncée dans la crise, et bientôt elle ne pourra plus le contester. Si l’Europe emprunte encore à la Chine, elle va s’enfoncer sans rebond possible dans la crise.
Dans un an ou deux, de nouvelles contreparties géopolitiques pourraient être exigées. La chine pourrait par exemple demander à l’Europe de lui exporter de l’armement sophistiqué, contre l’avis des Etats-Unis.
Aujourd’hui, l’Europe bouche les trous avec l’argent de la Chine, et en s’alliant avec le diable, elle s’interdit toute capacité de rebond ultérieur.
On sait que vous mettez au coeur de vos analyses le commerce extérieur comme marqueur du rapport de forces entre les Etats. Aujourd'hui, les deux seuls pays excédentaires au monde sont la Chine et l'Allemagne. L'Allemagne est-elle la « Chine de l'Europe » comme le suggèrent certains ?
Je suis en désaccord avec eux sur ce point. On ne peut pas établir de parallèle aussi direct. En matière de commerce extérieur, l’Allemagne est déficitaire vis à vis de la Chine, comme d’ailleurs les 26 autres pays de l’Union européenne.
Les seuls pays qui sont excédentaires vis à vis de la Chine sont le Japon, qui pratique une déflation salariale depuis vingt ans, et la Corée du Sud, un pays moderne qui bénéficie d’une technologie avancée et que la Chine cherche à satelliser politiquement par les relations commerciales.
L’Allemagne n’est pas si puissante qu’on veut le croire. Sa dette publique, c’est quand même 80% de son PIB, alors que la dette publique chinoise ne représente que 20% du PIB. La Chine est de loin la reine du commerce extérieur, elle est toute puissante commercialement et financièrement.
Il faut quand même savoir que les réserves totales de change de la Chine, les premières au monde depuis 2006, atteignent en réalité 4900 milliards de dollars, si l’on tient compte de Hong Kong et des fonds publics d’investissement (SWF) – trois en République populaire et un à Hong Kong – chargés d’optimiser leur gestion.
Comme l’annonçait en juillet 2011 le Quotidien du Peuple, l'organe de presse officiel du Comité central du Parti communiste, la Chine peut remplacer à elle seule le FMI, qui serait une boite vide si elle ne le finançait pas.
Dans une tribune au Monde en août dernier, vous écriviez que la stratégie chinoise du yuan ruine les finances en Occident. Comment contrer la sous-évaluation du yuan ? Des représailles douanières ?
C’est la seule méthode disponible. La Chine vole au secours de l’Europe pour qu’elle renonce à s’allier aux Etats-Unis, dont le Sénat cherche à taxer les produits « made in China ». La Chine cherche à maintenir le protectionnisme de change qu’elle impose depuis plus de dix ans.
Selon la Banque mondiale et le FMI, c’est à 4 yuan pour un dollar qu’on devrait être, or la monnaie chinoise est actuellement de 6,35 yuan pour un dollar.
C’est pour cela que, à la différence d’Emmanuel Todd ou de Jacques Sapir, je pense qu’il serait très malvenu que l’Europe et les pays occidentaux aillent se fâcher avec des pays comme le Brésil, l’Inde ou la Turquie. Ce ne sont pas eux qui nous ont plongés dans la crise, c’est la Chine. C’est principalement contre elle et sans délai qu’il faut mener la guerre commerciale. Avec un droit de douane punitif à 80% sur les produits chinois, pour compenser le cours de change du yuan qu’elle entend continuer à nous infliger.
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