Agnès: contre la récupération, la démocratie
Mercredi 23 Novembre 2011 à 18:01 | Lu 4588 fois I 7 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Suite au meurtre d''Agnès à Chambon-sur-Lignon, certains craignaient une récupération politique par l'un ou l'autre camp dans l'optique de la présidentielle. Cette récupération n'a pas eu lieu, se félicite Philippe Bilger qui rend hommage à André Vallini, proche de François Hollande.
La dureté de la vie politique est telle qu'on désespère d'entendre un jour autre chose que l'éloge éperdu de son propre camp ou le dénigrement sans nuance de l'adversaire.
Aussi, avec quel bonheur intellectuel, quelle satisfaction républicaine on voit apparaître dans le débat une mesure, une équité et une finesse qui nous changent des rodomontades à la Nadine Morano ou de certains excès socialistes ! Ces qualités sont d'autant plus remarquables quand elles se rapportent à la commission de crimes qui ont légitimement indigné les citoyens et mobilisé le gouvernement avec, pour une fois, un progrès de la part du président de la République : apparemment il ne s'en est pas mêlé, laissant faire le Premier ministre, le garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur.
Pour cette tragédie de Chambon-sur-Lignon, il me semble que, sans aller plus loin dans l'analyse d'une affaire dont un juge d'instruction de Clermont-Ferrand est saisi, quatre points fondamentaux méritent d'être relevés.
Le premier - il est inutile d'y insister - concerne l'horreur et la compassion mêlées suscitées par ce viol et cet assassinat reprochés à un mineur de 17 ans, sa victime étant âgée, elle, de 14 ans. Laurent Wauquiez, que j'ai entendu chez Christophe Hondelatte sur RTL, ne saurait sur ce plan laisser croire que l'émotion terrifiée ne serait pas partagée par tous.
Le deuxième a trait à un suivi judiciaire globalement entendu qui se serait déroulé et aurait été effectué dans des conditions irréprochables.
Le troisième a été résolu par la réunion à Matignon avec l'obligation, d'une part, de prévenir les établissements scolaires du détail des incriminations imputées à un éventuel entrant, en dépit du secret de l'instruction, et d'autre part de placer dans des centres éducatifs fermés (CER) les auteurs de crimes sexuels graves. La première de ces futures exigences a été discutée, sans acrimonie ni corporatisme, par Philippe Tournier, proviseur de lycée mais aussi secrétaire général du Syndicat national des personnels de direction de l'Education nationale. Selon lui, les chefs d'établissement ne seraient pas ou n'auraient pas à être « des auxiliaires de justice » (nouvelobs.com). Peut-on encore raisonner de la sorte aujourd'hui où le bouleversement des rôles et des statuts impose d'autres obligations et l'urgence et la sécurité d'autres devoirs ?
Le dernier m'est plus personnel et rejoint une préoccupation que j'ai souvent exprimée. Certes, le mineur qui a reconnu les faits a été admis dans une structure mixte aberrante à tous points de vue par rapport à une mise en examen antérieure pour viol déjà sur mineure. Il n'empêche que force est de devoir admettre que chez quelques rares personnalités - surtout inachevées dans leur développement - des parts d'ombre subsistent, et des frénésies pulsionnelles, qui cohabitent aisément et parfois à l'insu de tous - notamment des experts - avec une superficielle soumission aux impératifs du contrôle judiciaire exigé. Pour la criminalité sexuelle, l'ambition d'une récidive zéro est malheureusement utopique. Pour une minorité, le traitement est ou trop lent à produire ses effets ou tristement inutile.
André Vallini, sur lequel il me plaît de n'avoir jamais à me rétracter quand j'ai écrit ou dit du bien de lui, a, dans une déclaration récente, donné une leçon de démocratie non seulement au pouvoir mais à la gauche elle-même. Lui qui est annoncé comme futur garde des Sceaux si François Hollande l'emportait au mois de mai 2012, n'a pas hésité, à propos de la mobilisation gouvernementale, à considérer qu'elle était normale, qu'elle n'était pas outrancière et que pour l'instant elle n'encourait pas le reproche d'instrumentaliser la tragédie. J'espère qu'un Brice Hortefeux ne viendra pas subvertir, comme à l'ordinaire, cette retenue. Une attitude partisane prétendant s'approprier la douleur serait au demeurant d'autant plus choquante que la famille de la victime fait preuve de dignité et d'un souci de comprendre qui est en l'occurrence le moindre de ses droits, même si je vois mal ce que les grands-parents d'Agnès sont allés faire, le drame étant si proche, à l'émission d'Alessandra Sublet ! Le contraste était trop fort, trop lourd...
Mieux, André Vallini approuve maintenant l'existence des CER et regrette que la gauche, donc lui-même, n'ait pas approuvé initialement leur instauration (nouvelobs.com). Repentance et honnêteté intellectuelles et politiques qui font frémir d'aise devant tant de mauvaise foi souvent distillée ! Il n'est pas plus facile, pour André Vallini, de traiter le pouvoir avec élégance et vérité que pour celui-ci de le faire, si jamais il en éprouvait l'heureuse tentation, à l'égard de son opposition. Pour être capable de penser et de parler de la sorte, il convient que la complexité de l'intelligence s'ajoute à une certaine conception du débat politique. A l'évidence, à droite comme à gauche, l'une et l'autre font défaut à beaucoup.
Si nous n'étions pas si proches de l'élection présidentielle, je suis persuadé qu'un dialogue de qualité aurait pu se nouer, sur des thèmes essentiels et pour la Justice, entre un garde des Sceaux qui sans vulgarité trace sa route et suscite l'estime, et un opposant compétent, convaincu mais réfléchi comme André Vallini.
Cet exemple démocratique sera-t-il suivi ?
Aussi, avec quel bonheur intellectuel, quelle satisfaction républicaine on voit apparaître dans le débat une mesure, une équité et une finesse qui nous changent des rodomontades à la Nadine Morano ou de certains excès socialistes ! Ces qualités sont d'autant plus remarquables quand elles se rapportent à la commission de crimes qui ont légitimement indigné les citoyens et mobilisé le gouvernement avec, pour une fois, un progrès de la part du président de la République : apparemment il ne s'en est pas mêlé, laissant faire le Premier ministre, le garde des Sceaux et le ministre de l'Intérieur.
Pour cette tragédie de Chambon-sur-Lignon, il me semble que, sans aller plus loin dans l'analyse d'une affaire dont un juge d'instruction de Clermont-Ferrand est saisi, quatre points fondamentaux méritent d'être relevés.
Le premier - il est inutile d'y insister - concerne l'horreur et la compassion mêlées suscitées par ce viol et cet assassinat reprochés à un mineur de 17 ans, sa victime étant âgée, elle, de 14 ans. Laurent Wauquiez, que j'ai entendu chez Christophe Hondelatte sur RTL, ne saurait sur ce plan laisser croire que l'émotion terrifiée ne serait pas partagée par tous.
Le deuxième a trait à un suivi judiciaire globalement entendu qui se serait déroulé et aurait été effectué dans des conditions irréprochables.
Le troisième a été résolu par la réunion à Matignon avec l'obligation, d'une part, de prévenir les établissements scolaires du détail des incriminations imputées à un éventuel entrant, en dépit du secret de l'instruction, et d'autre part de placer dans des centres éducatifs fermés (CER) les auteurs de crimes sexuels graves. La première de ces futures exigences a été discutée, sans acrimonie ni corporatisme, par Philippe Tournier, proviseur de lycée mais aussi secrétaire général du Syndicat national des personnels de direction de l'Education nationale. Selon lui, les chefs d'établissement ne seraient pas ou n'auraient pas à être « des auxiliaires de justice » (nouvelobs.com). Peut-on encore raisonner de la sorte aujourd'hui où le bouleversement des rôles et des statuts impose d'autres obligations et l'urgence et la sécurité d'autres devoirs ?
Le dernier m'est plus personnel et rejoint une préoccupation que j'ai souvent exprimée. Certes, le mineur qui a reconnu les faits a été admis dans une structure mixte aberrante à tous points de vue par rapport à une mise en examen antérieure pour viol déjà sur mineure. Il n'empêche que force est de devoir admettre que chez quelques rares personnalités - surtout inachevées dans leur développement - des parts d'ombre subsistent, et des frénésies pulsionnelles, qui cohabitent aisément et parfois à l'insu de tous - notamment des experts - avec une superficielle soumission aux impératifs du contrôle judiciaire exigé. Pour la criminalité sexuelle, l'ambition d'une récidive zéro est malheureusement utopique. Pour une minorité, le traitement est ou trop lent à produire ses effets ou tristement inutile.
André Vallini, sur lequel il me plaît de n'avoir jamais à me rétracter quand j'ai écrit ou dit du bien de lui, a, dans une déclaration récente, donné une leçon de démocratie non seulement au pouvoir mais à la gauche elle-même. Lui qui est annoncé comme futur garde des Sceaux si François Hollande l'emportait au mois de mai 2012, n'a pas hésité, à propos de la mobilisation gouvernementale, à considérer qu'elle était normale, qu'elle n'était pas outrancière et que pour l'instant elle n'encourait pas le reproche d'instrumentaliser la tragédie. J'espère qu'un Brice Hortefeux ne viendra pas subvertir, comme à l'ordinaire, cette retenue. Une attitude partisane prétendant s'approprier la douleur serait au demeurant d'autant plus choquante que la famille de la victime fait preuve de dignité et d'un souci de comprendre qui est en l'occurrence le moindre de ses droits, même si je vois mal ce que les grands-parents d'Agnès sont allés faire, le drame étant si proche, à l'émission d'Alessandra Sublet ! Le contraste était trop fort, trop lourd...
Mieux, André Vallini approuve maintenant l'existence des CER et regrette que la gauche, donc lui-même, n'ait pas approuvé initialement leur instauration (nouvelobs.com). Repentance et honnêteté intellectuelles et politiques qui font frémir d'aise devant tant de mauvaise foi souvent distillée ! Il n'est pas plus facile, pour André Vallini, de traiter le pouvoir avec élégance et vérité que pour celui-ci de le faire, si jamais il en éprouvait l'heureuse tentation, à l'égard de son opposition. Pour être capable de penser et de parler de la sorte, il convient que la complexité de l'intelligence s'ajoute à une certaine conception du débat politique. A l'évidence, à droite comme à gauche, l'une et l'autre font défaut à beaucoup.
Si nous n'étions pas si proches de l'élection présidentielle, je suis persuadé qu'un dialogue de qualité aurait pu se nouer, sur des thèmes essentiels et pour la Justice, entre un garde des Sceaux qui sans vulgarité trace sa route et suscite l'estime, et un opposant compétent, convaincu mais réfléchi comme André Vallini.
Cet exemple démocratique sera-t-il suivi ?
Retrouvez Philippe Bilger sur son blog.
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