Marianne2 2012

Afrique du Sud: les Blancs, entre révolte et dégoût

Lundi 20 Avril 2009 à 08:00 | Lu 13978 fois I 45 commentaire(s)

Alain Léauthier

Par Alain Léauthier. A quelques jours des élections sud-africaines, et dix-huit ans après la fin de l'apartheid, où en sont les Afrikaners?


Mercredi prochain l’Afrique du Sud vote dans un climat de crise économique, morale et politique (voir notre présentation sur Marianne2.fr samedi). Dans le prolongement de l’enquête publiée dans le n°626 de Marianne, nous entamons jusqu’à mercredi une série sur l’état d’esprit de la communauté blanche constituée de 3 millions d’Afrikaners (descendants des immigrants Hollandais et Français)  et un million d’Anglophones. S’il y eut une vague lune de miel avec le Congrès national africain (ANC) après l’élection de Nelson Mandela en 1994, elle est bien terminée. Les opinions et affirmations des interlocuteurs rencontrés en divers endroits ne sont pas évidemment paroles de vérité, loin s’en faut, mais elles racontent une partie des problèmes auxquels le pays le plus démocratique du continent africain est aujourd’hui confronté.

Massacre in stone — Voortrekker Monument, Pretoria (Photo The wandering angel-flickr-cc)
Massacre in stone — Voortrekker Monument, Pretoria (Photo The wandering angel-flickr-cc)

A trois cents kilomètres de Johannesburg et moins d’une centaine de la frontière avec le Zimbabwe, la ville de Louis Trichard a été surnommée la Bagdad de l’Afrique du Sud. Si la comparaison semble outrageusement excessive, elle traduit le climat de violence qui a régné ces dernières années dans cette grosse bourgade sans charmes qui fût autrefois un « paradis » pour les Afrikaners. Aujourd’hui ceux-ci représentent moins de 5% de la population dans la région et plus largement dans le Limpopo, cette province du Nord qui compte parmi les plus fertiles du pays. Quelques centaines vivent dans la ville, les autres possèdent encore une grande partie des terres arables où ils cultivent la banane, les avocats, les goyaves ou les litchies, désormais plus rentables que le maïs, le blé ou les troupeaux. Beaucoup ont vendu sous la pression de la réforme agraire lancée par l’Etat, et inscrite dans la Constitution, afin de restituer aux communautés villageoises qui en font la demande des propriétés qu'elles estiment leur avoir été volées : une loi de 1913 interdisait aux Noirs d’acquérir des terres. Contrairement à ce qui s’est passé au Zimbabwe, les fermiers ont le plus souvent été dédommagés, même si beaucoup d’entre eux estiment injuste le montant des transactions. Parallèlement, depuis 1994, près de 2500 fermiers blancs ont été tués dans l’ensemble des provinces, lors d’attaques restées les plus souvent impunies. Dans la région de Louis Trichard, ils se sont donc organisés en milice d’autodéfense, prêtes à intervenir à la première alarme. Annette Kennealy, une enfant du pays, née il y a une quarantaine d’année à Pretoria, la capitale, mais élevée sur place, est devenue  une de leurs plus virulentes interprètes.

«J'ai cru que nous pouvions construire ensemble. J'ai eu tort»
« Avec mon premier mari Irlandais, à partir de 1990, nous sommes restés en pays « venda »(1) où nous étions les seuls Blancs. A l’époque j’étais très activement impliquée contre l’apartheid, quitte à choquer mon entourage familial et social. J’avais l’impression d’être une partie de la nouvelle Afrique du Sud en train de se construire, j’étais heureuse d’accompagner le changement. Puis, après 1994, je me suis peu à peu rendue compte que la culture de la désobéissance dans laquelle s’est forgé le combat de l’Anc avait dérapé vers un saccage systématique, anarchique, le bordel en somme qui n’est pas une bonne base pour (re)construire une nation. Dans notre coin, la situation s’est vite détériorée, on se tuait dans la rue pour un oui ou pour un non. Il y avait une sorte d’impatience incontrôlable et incontrôlée et, de la part de beaucoup de Noirs une arrogance souvent agressive. C ‘était une vengeance sur le passé, fort bien, mais l’arrogance, il faut en avoir les moyens pour l’assumer. Or le moins que l’on puisse dire c’est que l’état du pays ne s’est pas vraiment amélioré. Je crois être très tolérante, je le suis encore, mais il y a des choses que je ne peux pas accepter et qui m’ont profondément choquée. A commencer bien sûr par les meurtres sauvages de fermiers.  Quand je suis revenue m’installer à Louis Trichard, en 1996, j’ai réalisé qu’on pouvait les massacrer tranquillement et que cela n’était absolument pas considéré comme un crime. Je me souviens d’une affaire, un couple massacré dans sa ferme, comme tant d’autres. Des gars ont été arrêtés sur les lieux puis jugés. La cour les a condamnés à une amende de 350 rands (30€) chacun mais a estimé qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes concernant le meurtre. Il y a eu des choses horribles comme ce vieillard obligé d’avaler un entonnoir dans lequel ils ont versé de l’eau bouillante puis ils ont extirpé sa cervelle et l’ont placée à côté du cadavre. On a voulu, on veut encore nous chasser, mais ce pays est autant le nôtre que le leur. L’ANC a promis tant de choses qu’elle n’a pas été capable de tenir alors elle ferme les yeux sur la violence contre les Blancs qui est un exutoire facile. Que devons-nous faire ? Partir ? J’y ai songé. En Argentine ? Au Costa Rica ou en Australie comme tant d’autres ? Je déteste les Australiens ! J’ai des racines européennes, mais je ne suis pas une Caucasienne ! Je suis d’ici et ma responsabilité historique est de me battre. Qu’est ce que c’est ce pays où l’on viole des enfants de 6 ans ! L’ANC nous laisse tomber mais elle laisse aussi tomber son peuple. Peut-être devrons-nous construire une fédération autonome à l’intérieur des frontières du pays. Si l’Anc fait preuve d’un peu d’intelligence, c’est la meilleure solution. J’ai cru que nous pouvions construire quelque chose ensemble. J’ai eu tort».


1) une des ethnies du Limpopo dont le territoire eut pendant quelque temps le statut d’Etat indépendant.

Retrouvez le premier article de la série sur l'Afrique du Sud par Alain Léauthier








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