Afrique du Sud: ANC, chronique d'une victoire annoncée
Samedi 18 Avril 2009 à 15:36 | Lu 7306 fois I 15 commentaire(s)
Alain Léauthier
Par Alain Léauthier, envoyé spécial de Marianne en Afrique du Sud. Mercredi, 20 millions d'électeurs sud-africains seront appelés aux urnes pour élire un nouveau parlement, qui désignera leur président. Un scrutin sans surprise : l'ANC sera plébiscité.
Mercredi prochain, il n’y aura pas de surprise en Afrique du Sud où un peu plus vingt millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour élire un nouveau Parlement, lequel désignera à son tour le successeur de Kgalema Motlanthe le président de la République intérimaire. Une fois encore, le Congrès national africain (ANC), crée en 1912 et toujours auréolé de son combat contre l’apartheid, sortira grand vainqueur, fort de 60 à 70% des suffrages. Et Jacob Zuma, une des figures majeures de la génération intermédiaire de l’ANC, deviendra le nouveau chef de l’Etat considéré comme le plus démocratique du continent africain.
Le scrutin intervient pourtant dans une période particulièrement délicate pour le pays.
Bien que moins touchée que d’autres par la crise mondiale, l’économie sud-africaine pourrait perdre près de 300 000 emplois dans les prochains mois alors que plus de 100 000 sont déjà évaporés depuis novembre dernier. Or c’est un des points très négatifs du bilan de l’ANC, au pouvoir depuis les premières élections démocratiques de 1994. Près de 40% de la population reste au chômage et les programmes sociaux généreux consentis par les différents gouvernements ne suffisent pas à contrebalancer les effets de la politique libérale impulsée par Thabo Mbeki pendant ses neuf ans à la tête du pays. Les options de Jacob Zuma seront-elles très différentes? Avant qu’ils ne deviennent les pires ennemis du monde, Zuma n’avait jamais critiqué les choix de son ancien compagnon de clandestinité dont il fût le numéro 2 à la tête de l’ANC, et le vice-président avant d’être limogé de ce poste en 2005. De cette époque date la rupture. Evidemment les deux hommes se ressemblaient peu, d’un côté un Khosa diplômé et froid, ayant eu tout loisir de cultiver son amour de Shakespeare lors de ses longues années d’exil en Grande-Bretagne, économe de confidences et ne cherchant guère à séduire les foules. Tout le contraire du Zulu Zuma, tribun charismatique, faisant acclamer sa polygamie, aussi tranquillement assumée que son mépris des homosexuels. Pas de quoi pourtant remettre en cause la sacro-sainte unité de l’ANC au sein duquel panafricanistes, marxistes-léninistes et esprits indépendants se sont côtoyés sans jamais se diviser en dépit de règlement de compte quelquefois sanglant. Mais c’était avant l’accession au pouvoir, avant la participation aux sociétés des anciens maîtres du pays, avant la signature d’énormes contrats d’armement ou d’infrastructures qui ont, dit-on, généré commissions et esprit de corruption. Celle-ci est aujourd’hui endémique en Afrique du Sud et l’ANC, prise à ses propres contradictions, ne sait plus comment y remédier. A priori Jacob Zuma n’est pas le mieux placé pour inverser la tendance, lui qui a été précisément poursuivi dans une affaire impliquant les Français de Thales avant que la plus haute juridiction du pays n’abandonne récemment les charges au prétexte que des magistrats lié au clan Mbeki auraient « instrumentalisé » le dossier…
Que se serait-il passé si la justice était allé au bout du processus ? « Nous tuerons pour Zuma » avait promis Julis Malema, le dirigeant de la Youth League, un des plus virulents soutiens du probable futur président, tout comme Cosatu, l’énorme centrale syndicale et le Parti communiste (SACP) en regain d’influence. Ceux-là attendent un peu plus que de simples déclarations d’intention. Ils réclament une accélération de la réforme agraire, un processus ayant pour but de racheter et rendre progressivement une partie des terres aux communautés villageoises qui s’estiment volées par les propriétaires blancs. Et tant pis si cela risque d’aboutir au désastre zimbabwéen. Certes l’agriculture ne représente plus qu’une part très modeste du PIB, mais elle nourrit encore beaucoup de monde. Au demeurant Robert Mugabe jouit d’une véritable popularité parmi les amis de Zuma même si ce dernier reprochait à Mbeki son trop grand laxisme à l’égard du vieux dictateur. Ce n’est pas la seule contradiction visible dans le nouveau camp du pouvoir. D’une manière générale, la Youth League et d’autres organisations radicales prennent régulièrement pour cible la communauté blanche accusée de n’avoir pas changé de mentalité et de s’accrocher à ses privilèges acquis du temps de l’apartheid.
Zuma, moins anti-blancs que Mbeki
Paradoxalement, au moins dans ses déclarations récentes, Jacob Zuma apparaît moins anti-Blanc que ne l’était Thabo Mbeki qui ne ratait pas une occasion de fustiger la morgue et le double jeu supposé des « colons ». Mieux : le Zulu a annoncé la création possible après son élection d’un Ministère des minorités qui aurait pour but de mieux les défendre. Il a aussi désigné les 3 millions d’Afrikaners comme les seuls véritables Blancs sud-africains, histoire de faire hurler le petit million d’Anglophones parmi lesquels se recrutaient pourtant en priorité les libéraux opposés à l’apartheid. Les uns et les autres sont loin de former un monde homogène, mais ont en commun aujourd’hui une défiance absolue à l’égard de l’ANC pour lequel certains avaient pourtant voté lors de l’élection de 1994. Même s’il tente actuellement de les rassurer, très peu voteront pour Zuma et marginalement pour COPE (Congress of the People), la dissidence centriste ( et très largement khosa) de l’ANC, dirigée par l’ancien ministre de la Défense Terror Lekota. Pendant deux semaines, Marianne a rencontré quelques-uns des 4 millions de Blancs encore dans le pays. Dans le prolongement de l’enquête publiée ce samedi 18 avril dans notre édition papier. Marianne2.fr vous en présentera d’autres dès demain, et jusqu’à mercredi prochain.
NB : On pourra aussi utilement regarder samedi 18 avril à 19 h sur Arte, le reportage de Jean-Laurent Bodinier et De Gwenlaouen Le Gouil consacré aux « Pauvres Blancs ».
Le scrutin intervient pourtant dans une période particulièrement délicate pour le pays.
Bien que moins touchée que d’autres par la crise mondiale, l’économie sud-africaine pourrait perdre près de 300 000 emplois dans les prochains mois alors que plus de 100 000 sont déjà évaporés depuis novembre dernier. Or c’est un des points très négatifs du bilan de l’ANC, au pouvoir depuis les premières élections démocratiques de 1994. Près de 40% de la population reste au chômage et les programmes sociaux généreux consentis par les différents gouvernements ne suffisent pas à contrebalancer les effets de la politique libérale impulsée par Thabo Mbeki pendant ses neuf ans à la tête du pays. Les options de Jacob Zuma seront-elles très différentes? Avant qu’ils ne deviennent les pires ennemis du monde, Zuma n’avait jamais critiqué les choix de son ancien compagnon de clandestinité dont il fût le numéro 2 à la tête de l’ANC, et le vice-président avant d’être limogé de ce poste en 2005. De cette époque date la rupture. Evidemment les deux hommes se ressemblaient peu, d’un côté un Khosa diplômé et froid, ayant eu tout loisir de cultiver son amour de Shakespeare lors de ses longues années d’exil en Grande-Bretagne, économe de confidences et ne cherchant guère à séduire les foules. Tout le contraire du Zulu Zuma, tribun charismatique, faisant acclamer sa polygamie, aussi tranquillement assumée que son mépris des homosexuels. Pas de quoi pourtant remettre en cause la sacro-sainte unité de l’ANC au sein duquel panafricanistes, marxistes-léninistes et esprits indépendants se sont côtoyés sans jamais se diviser en dépit de règlement de compte quelquefois sanglant. Mais c’était avant l’accession au pouvoir, avant la participation aux sociétés des anciens maîtres du pays, avant la signature d’énormes contrats d’armement ou d’infrastructures qui ont, dit-on, généré commissions et esprit de corruption. Celle-ci est aujourd’hui endémique en Afrique du Sud et l’ANC, prise à ses propres contradictions, ne sait plus comment y remédier. A priori Jacob Zuma n’est pas le mieux placé pour inverser la tendance, lui qui a été précisément poursuivi dans une affaire impliquant les Français de Thales avant que la plus haute juridiction du pays n’abandonne récemment les charges au prétexte que des magistrats lié au clan Mbeki auraient « instrumentalisé » le dossier…
Que se serait-il passé si la justice était allé au bout du processus ? « Nous tuerons pour Zuma » avait promis Julis Malema, le dirigeant de la Youth League, un des plus virulents soutiens du probable futur président, tout comme Cosatu, l’énorme centrale syndicale et le Parti communiste (SACP) en regain d’influence. Ceux-là attendent un peu plus que de simples déclarations d’intention. Ils réclament une accélération de la réforme agraire, un processus ayant pour but de racheter et rendre progressivement une partie des terres aux communautés villageoises qui s’estiment volées par les propriétaires blancs. Et tant pis si cela risque d’aboutir au désastre zimbabwéen. Certes l’agriculture ne représente plus qu’une part très modeste du PIB, mais elle nourrit encore beaucoup de monde. Au demeurant Robert Mugabe jouit d’une véritable popularité parmi les amis de Zuma même si ce dernier reprochait à Mbeki son trop grand laxisme à l’égard du vieux dictateur. Ce n’est pas la seule contradiction visible dans le nouveau camp du pouvoir. D’une manière générale, la Youth League et d’autres organisations radicales prennent régulièrement pour cible la communauté blanche accusée de n’avoir pas changé de mentalité et de s’accrocher à ses privilèges acquis du temps de l’apartheid.
Zuma, moins anti-blancs que Mbeki
Paradoxalement, au moins dans ses déclarations récentes, Jacob Zuma apparaît moins anti-Blanc que ne l’était Thabo Mbeki qui ne ratait pas une occasion de fustiger la morgue et le double jeu supposé des « colons ». Mieux : le Zulu a annoncé la création possible après son élection d’un Ministère des minorités qui aurait pour but de mieux les défendre. Il a aussi désigné les 3 millions d’Afrikaners comme les seuls véritables Blancs sud-africains, histoire de faire hurler le petit million d’Anglophones parmi lesquels se recrutaient pourtant en priorité les libéraux opposés à l’apartheid. Les uns et les autres sont loin de former un monde homogène, mais ont en commun aujourd’hui une défiance absolue à l’égard de l’ANC pour lequel certains avaient pourtant voté lors de l’élection de 1994. Même s’il tente actuellement de les rassurer, très peu voteront pour Zuma et marginalement pour COPE (Congress of the People), la dissidence centriste ( et très largement khosa) de l’ANC, dirigée par l’ancien ministre de la Défense Terror Lekota. Pendant deux semaines, Marianne a rencontré quelques-uns des 4 millions de Blancs encore dans le pays. Dans le prolongement de l’enquête publiée ce samedi 18 avril dans notre édition papier. Marianne2.fr vous en présentera d’autres dès demain, et jusqu’à mercredi prochain.
NB : On pourra aussi utilement regarder samedi 18 avril à 19 h sur Arte, le reportage de Jean-Laurent Bodinier et De Gwenlaouen Le Gouil consacré aux « Pauvres Blancs ».
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