Marianne2 2012

Afghanistan : éloge d'Hervé Ghesquière

Dimanche 24 Juillet 2011 à 12:01 | Lu 14439 fois I 0 commentaire(s)

Aliocha - Blogueuse associée

Aliocha rebondit sur l'interview d'Hervé Ghesquière interviewé sur Arrêt sur Images après sa libération et son retour d'Afghanistan.


Hervé Ghesquière sur le plateau d'Arrêt sur Images
Hervé Ghesquière sur le plateau d'Arrêt sur Images
J’en avais rêvé, Daniel Schneidermann l’a fait : une heure et douze minutes d’entretien avec Hervé Ghesquière pour parler de son parcours, du fameux reportage en Afghanistan qui lui a coûté ainsi qu’à Stéphane Taponier 547 jours de détention, mais aussi du journalisme en général et du reportage de guerre en particulier. Je ne vais pas vous résumer ici l’interview, il faut la voir, écouter les paroles autant que les silences pour comprendre ce qui motive un journaliste de ce calibre, mais aussi et surtout comment il travaille. Juste quelques observations comme ça, en vrac, que je soumets au débat.

Regard de journaliste
Ce qui m’a frappée et qui à mon avis devrait inciter la profession à réfléchir c’est l’intérêt réel du regard que porte Hervé sur l’Afghanistan, mais aussi sur la guerre en général puisqu’il en a couvert beaucoup, de l’ex-yougoslavie au Rwanda en passant par l’Irak.  Tout ceci se résume souvent à deux minutes trente de reportage au JT, deux minutes trente pour exprimer la complexité d’une situation,  les intérêts en présence, la souffrance des civils, les motivations des combattants…La réduction des formats est en train de tuer lentement le journalisme et de ramener l’information à la dimension d’un spot publicitaire. Aussi et surtout, son récit montre l’intérêt qu’il y aurait à réserver davantage de place au commentaire des journalistes lorsqu’ils rentrent de reportage. Pour qu’ils puissent expliquer les images, le contexte, bref, éclairer leur propre travail.

L’enlèvement
Concernant la querelle sur les risques pris, elle est inédite. Hervé souligne que généralement on commence par libérer les otages et ce n’est qu’ensuite, éventuellement, qu’on leur passe un savon. Lui-même ignore la raison de cette colère présidentielle, et pour cause, il était détenu quand elle  a éclaté. Mais il avance une explication au conditionnel, l’armée aurait tout simplement voulu se couvrir. Ce qui n’empêche pas Hervé d’ajouter que si le gouvernement français n’était pas intervenu avec un grand professionnalisme, il ne serait pas sur le plateau pour témoigner. Encore une fois, il faut écouter l’interview, mais quelques éléments quand même sur les conditions du reportage. L’émission Pièces à conviction avait envoyé deux équipes, l’une était en charge d’enquêter auprès de la population essentiellement à Kaboul, l’autre de suivre l’armée française. L’exploration de la fameuse route sur laquelle ils ont été enlevés, l’axe Vermont, avait été décidée avant leur départ avec le rédacteur en chef, c’était le « fil rouge » du reportage.

Voilà qui met fin au mythe des journalistes inconscients qui ont soudain l’idée de partir en balade. Le 30 décembre, Hervé et Stéphane sont déjà sur place depuis 27 jours et doivent repartir début janvier. Quand ils décident d’aller voir cette route, leur reportage est donc quasiment terminé.  Au départ, Hervé prévoit d’y passer 4 jours, puis il se ravise, la route est dangereuse, moins au regard du risque d’enlèvement que de celui d’être pris entre deux feux. Par ailleurs, il est impossible de dormir dans les villages. Ce sera donc une grande journée, de l’aube jusqu’à la nuit. Ils partent dans une voiture banalisée sans logo presse, habillés en afghans, avec trois accompagnateurs professionnels. Le premier check point qu’ils croisent est infiltré par les talibans, quelques kilomètres plus loin, ils tombent dans une embuscade. La suite est connue. Hervé est formel : l’armée ne leur a jamais interdit d’aller sur cette route.

Le culot d’oser faire autre chose que Pernaut
Il parle aussi de ses débuts. Comment à 17 ans, il a vu au cinéma le film Under Fire et décidé que c’était cela qu’il voulait faire, comment il s’est lancé dans le métier en finançant lui-même son repartage en ex-Yougoslavie avant d’être embauché par France Télévision. Il raconte l’adrénaline et la peur, les traumatismes qu’il a appris à surmonter, l’obsession de comprendre pour raconter, le temps qu’il faut passer sur place pour parvenir à saisir une situation. Et quand Daniel Schneidermann l’interroge sur le JT de Jean-Pierre Pernaut, Hervé ne dézingue pas le présentateur comme ses confrères parisiens et salue même son succès, ce qui ne l’empêche pas de rêver : « Et si on osait faire non pas quelque chose de plus intelligent, ce serait prétentieux, mais autre chose ? ».
Cette émission est le deuxième numéro de la « série de l’été » que le site Arrêt sur Images consacre courageusement au thème « La guerre en face ». La première émission traite de la guerre en Libye, je ne l’ai pas encore vue mais je vais m’empresser de le faire. Convenez que ça nous change des sujets sur les destinations de vacances ou sur les nouvelles habitudes sexuelles des français. Chapeau à l’équipe d’@si pour avoir l’audace de « faire autre chose ». S’il y a ici des lecteurs qui ne sont pas encore abonnés au site c’est le moment de sauter le pas.

Message personnel
Quant à Hervé Ghesquière, je vais me permettre un message personnel. Merci de porter si haut le flambeau du journalisme, et de le faire avec autant d’humilité, d’obstination, et de passion. Nous sommes nombreux dans la profession à espérer avec vous qu’un reportage sur l’Irak fasse l’ouverture du JT plutôt qu’un banal sujet sur la chaleur en été ou la neige en hiver. Le plus terrible, c’est que je suis persuadée que le public le souhaite aussi. Comme vous dites, c’est à nous et à ceux qui nous emploient d’avoir « le culot d’oser faire autre chose ». Sinon, je suis d’accord avec vous, Under Fire a vieilli, comme beaucoup de films de l’époque d’ailleurs. Personnellement, j’ai un faible pour Salvador d’Oliver Stone, mais entre nous, je ne suis qu’une humble journaliste de presse économique et je serais bien en peine de savoir lequel est le plus proche de la réalité. Dans ma branche à moi, la référence ce serait plutôt Mille milliards de dollars d’Henri Verneuil…
Mais le titre me direz-vous, amis lecteurs ? Vous avez raison, je m’égare, le titre, c’est la dernière phrase que prononce Hervé sur le plateau, « je vais continuer ». Quand je vous dis qu’on l’a dans la peau, ce fichu métier, vous voyez que je ne mens pas. Par ailleurs, décousu pour décousu, je précise que France 3 réfléchit à la diffusion du reportage tourné par les deux ex-otages, surveillez vos programmes TV de près ! Allons, je m’arrête là, je n’ai pas tout dit et même pas l’essentiel, exprès, pour ne pas déflorer le sujet, allez l’écouter, il est vraiment passionnant !
 
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