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Affaire Woerth: tout vient de l'imitation de l'Amérique!

Mercredi 30 Juin 2010 à 12:01 | Lu 11464 fois I 22 commentaire(s)

Roland Hureaux
Enarque, essayiste français, et maire d’une commune rurale, Roland Hureaux a derrière lui une... En savoir plus sur cet auteur

Pour Roland Hureaux, nos politiques cherchent à imiter les Etats-Unis, qui sont pour eux un modèle. Or, résister à l'américanisation pourrait bien sauver ce qui reste de notre civilisation.


Photo : Flickr - majorvols - CC
Photo : Flickr - majorvols - CC
Comme en Amérique ! Une rhétorique facile, à prétention moralisante, dénonce à tout va dans l’affaire Woerth, le règne de la cupidité, de l’argent-roi, la corruption des mœurs etc. Il serait plus rigoureux de procéder à son analyse idéologique.

Le  goût de l’argent et la corruption ne datent pas d’hier. Les arrangements fiscaux douteux non plus. Même s’il a augmenté ostensiblement son salaire, le président de la République gagne cinquante fois moins que les présidents des grandes banques. Même si la destination d’un chèque de Mme Bettencourt  à sa caisse de campagne (d’un montant légal) reste à éclaircir, il n’est pas sûr qu’Eric Woerth soit tout à fait un malhonnête homme, comme le fut notoirement tel de ses prédécesseurs.  
Mais le fait nouveau, sous le règne de Sarkozy, est une volonté délibérée de « décomplexer » le pouvoir politique par rapport aux puissances d’ argent.

Que ça leur plaise ou non, les Français doivent,  dans cette perspective, accepter que leur président nouvellement élu rassemble ses amis au Fouquet ‘s, ou aille se reposer sur le yacht de Bolloré. Ils doivent admettre que le président s’invite chez un milliardaire mexicain sulfureux  - alors même que la France se mêle de juger le général Noriega ! - . Que l’épouse du ministre du budget gère la première fortune de France, rien là, dès lors, qui doive choquer. Car l’argent n’a rien de honteux, dit-on,  et les riches ne doivent pas être tenus pour des pestiférés. Dans la même perspective d’une relation à l’argent décomplexée, Mme Lagarde fut tenue pour compétente simplement  parce qu’elle avait gagné beaucoup d’argent en Amérique.
Cette rhétorique n’est pas nouvelle : un homme comme Pasqua qui ne passe pas pour un ultra-libéral, en usait volontiers dans la chaleur des banquets RPR des Hauts-de-Seine.

Mais rien dans tout cela n’est spontané ; tout est idéologique. Par derrière ces attitudes, en effet, se trouve  la volonté délibérée d’imiter l’Amérique, tenue pour  référence unique de la modernité.  De même qu’il faut, pour imiter les Etats-Unis et  devenir un pays « moderne »,  supprimer tout ce qui n’existe pas outre-Atlantique : le juge d’instruction, les grandes écoles, le statut  de la fonction publique,  la séparation des ordonnateurs et des comptables, le premier ministre, la gendarmerie, la francophonie, le brevet des collèges etc. , il faut que nos hommes politiques n’hésitent pas à s’afficher avec des hommes qui ont « réussi », comme en Amérique.

Comme en Amérique ! Curieuse Amérique d’ailleurs, que l’on n‘a jamais tant prise en exemple que depuis qu’elle est sur la pente du déclin.
Et une des dimensions de cette ambition, c’est de liquider ce qu’il nous reste de pudeur s’agissant de l’argent : notre vieux « fond catholique », aussi politiquement incorrect que l’est la position du pape sur la capote ou le latin. Vieux fond aristocratique aussi,  qui faisait des riches trop indiscrets des « parvenus ». Vieux fond  qui n’a certes jamais empêché les pays latins de manier de l’argent – n’est-ce pas les Italiens qui  inventèrent la banque ? - mais qui dictait une certaine pudeur vis-à-vis de cette question, comme vis-à-vis du sexe ou de la politique.  Vieux fond qui imposait au pouvoir politique, s’il voulait paraître le pouvoir de tous, de garder une certaine distance vis-à-vis de ce que le général de Gaulle appelait la « corbeille».

Ce vieux fond, qui marque encore les mentalités française,  l’idéologie « bling bling » se propose de  le liquider, car il est jugé ringard, archaïque, dans un monde dominé par la langue anglaise et  les valeurs anglo-saxonnes et protestantes - encore qu’une certaine distinction britannique – ou bostonienne - sensible à ce qu’ Orwell appelait la common decency, préconise la même discrétion à l’égard de  l’ argent.
Pourtant ce vieux fond résiste. Il s’exprime par l’indignation de l’opinion qui pourrait finir par contraindre Woerth, quelque  idéologie dont il se réclame, à la démission. Il se manifeste parce que si les Français savent que le pouvoir politique, n’a en régime capitaliste, jamais été vraiment  indépendant des puissances d’argent, ils aiment  que les apparences soient sauves.

Ce vieux fond qui résiste à l’américanisation à tout va qu’on veut nous imposer, ce n’est pas seulement  celui d’une latinité ringarde, d’une catholicité désuète, il se peut que ce vieux fond, ce soit tout simplement  la civilisation.








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