Marianne2 2012

Affaire Troy Davis : ces condamnés à mort qu’on oublie

Jeudi 22 Septembre 2011 à 18:00 | Lu 14082 fois I 0 commentaire(s)

Tefy Andriamanana
Journaliste à Marianne, j'écris sur le numérique ainsi que sur les questions de police/justice... En savoir plus sur cet auteur

Le monde s’est ému pour le sort de Troy Davis, exécuté aux USA, Noir et peut-être innocent. Pourtant, des condamnés plus sûrement coupables ne font pas preuves de la même mansuétude de la part des anti-peine de mort.


Pourquoi être contre la peine de mort ? On peut s’y opposer sur le fond parce que c’est un châtiment inhumain quelle que soit la personne qui le subit, de la victime d'une erreur judiciaire au pire des criminels. On peut aussi la refuser sur la forme lorsqu'un innocent est menacé. Une prise de position qui pourrait sous-entendre que certains condamnés méritent bel et bien de finir sur la chaise électrique.

C’est ce que pourraient sembler penser les partisans de Troy Davis, exécuté jeudi matin en Géorgie, pour le meurtre d’un policier en 1989. Une campagne était menée depuis des années pour prouver son innocence. De recours en recours, l’exécution a pu être retardée mais l’issue a tout de même été fatale pour Davis. La Commission européenne et le ministère français des Affaires étrangères avaient pourtant appelé à la clémence. Robert Badinter a parlé d’un « assassinat judiciaire », les ONG se sont bien sûr mobilisées. Son cas a ému bien au delà des frontières américaines.

l'affaire Lawrence Brewer

L’affaire Troy Davis en rappelle d’autres. Un Noir américain, risquant la peine de mort pour un crime qu’il récuse, c'est hélas du déjà vu. Une campagne est menée depuis des années à travers le monde pour le sauver, chacun y voyant le martyr d’une justice américaine forcément raciste. Ce fut aussi le cas d’Odell Barnes en 2000 qui avait même bénéficié du soutien de Lionel Jospin. C’est toujours le cas pour Mumia Abu Jamal, militant de la cause noire condamné pour le meurtre d’un policier, figure de la cause des opposants à la peine de mort.

Pourtant, d’autres condamnés ont été exécutés dans l’oubli. C’est le cas de Lawrence Brewer, exécuté mercredi au Texas. Ce membre du Ku Klux Klan avait commis un meurtre raciste particulièrement ignoble contre un Noir en 1998. Un de ses complices, John William King, attend toujours son exécution. 

Mais là aucune campagne n’a été menée, aucune manifestation place de la Concorde, aucun happening d’Amnesty international. Il est vrai que Brewer est blanc, ultra raciste et a revendiqué haut et fort son crime, bref, le méchant idéal. On pourrait dès lors croire que certains soutiens de Troy Davis pensaient dans leur inconscient que Brewer méritait son sort. Et pour défendre la cause, il existe sûrement des condamnés à mort plus vendeurs, tout est une affaire de marketing.

527 exécutions en 2010 dans le monde

Les exécutions aux USA ne sont pas les seules concernées par cette indignation sélective. En Iran, le cas de Sakineh, menacée de lapidation pour adultère, avait ému la planète, à l’inverse, Alireza Molla Soltani, pendu mercredi matin, pour un meurtre, n’a pas entrainé une grande campagne d’indignation, BHL ayant visiblement d’autres chats à fouetter.

Être potentiellement innocent, appartenir à une minorité ou être une femme, voilà les conditions pour bénéficier du soutien de l’opinion publique mondiale. Les autres peuvent griller sur la chaise électrique en silence. Même en France, le cas de Christian Ranucci (qui ne fut pas le dernier condamnée à mort français) et toutes les polémiques sur son innocence ont relevé de la même logique.

Dans le monde, 527 personnes ont été exécutées en 2010, 252 en Iran, 46 aux USA, 6 en Corée du Nord selon Amnesty International. En Chine, le bilan est plus difficile, l’ONG parle de « milliers » d’exécutions. Evidemment, il est difficile d’avoir toutes les informations sur ces exécutions, surtout lorsqu'elles se déroulent dans des dictatures, mais le fait est que tous les condamnés à mort n’ont pas le droit à la Une des médias du monde entier.

La stratégie des soutiens de Troy Davis est donc troublante et contre-productive. La peine de mort est bien sûr une peine horrible. Et elle l’est quel que soit le condamné, sauf à faire une échelle entre les vies humaines. On ne doit pas défendre un condamné à mort parce qu'il est innocent mais parce que  la sanction est en-elle même infamante. Mais l’affaire Davis prouve surtout que l’Amérique d’Obama comporte bien des points communs avec celle de Bush : en 2011, on exécute encore des Noirs sans que Washington ne lève le petit doigt.







LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez