Marianne2 2012

Affaire DSK : éloge du secret

Lundi 6 Juin 2011 à 05:01 | Lu 14447 fois I -1 commentaire(s)

Philippe Guibert - consultant

Consultant situé à gauche, Philippe Guibert pointe la dérive, à son avis périlleuse pour la démocratie, portée par la croisade de Jean Quatremer et d'autres journalistes en faveur de la transparence.



-    « Pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache (…) Un misérable petit tas de secrets…
-    L’homme est ce qu’il fait ! (…) Dans l’ombre du secret, les hommes sont un peu trop facilement égaux. »

Qu’est ce que la vérité d’un individu ? Est-ce la « révélation » qu’il n’a pas réglé ses dettes avant la fin de sa vie, preuve de ses insuffisances, ou bien la constatation que le même a écrit des livres qui ont bouleversé la philosophie ? C’est Nietzsche qui sert de prétexte à ce célèbre dialogue de Malraux, dont nous n’avons retenu que ce « misérable petit tas de secrets », devenu l’objet de toutes nos obsessions.
Avec l’affaire DSK, certains journalistes, Jean Quatremer en tête, se sont vus en effet confirmés leur mission civilisatrice : la vérité de la politique sera désormais ce qu’elle cache, l’action et le discours n’étant que communication coupable, forcément coupable et eux seront là pour nous révéler et dénoncer le misérable secret personnel, au nom du bien et de la salubrité publiques.  

A l’aune de la vérité cachée, la plupart de nos grands personnages s’effondrent comme autant d’impostures. On frémit rétrospectivement à l’idée que nos croisés d’aujourd’hui auraient pu « prévenir » les citoyens d’hier. Churchill, l’homme qui a tenu face à Hitler dans les pires moments ? Laissez moi rire, il avait un net penchant pour le whisky, c’était déraisonnable de lui confier le destin de la GB au moment du plus grand danger. De Gaulle ? Arrêtez de nous raconter des histoires : de notoriété publique, il s’est fâché vers 1925 avec Pétain, quand il était son « nègre », au moment où le maréchal avait l’ambition d’entrer à l’académie française…

Vous l’ignoriez ? Vous ne savez encore rien : plus jeunes, De Gaulle et Pétain auraient partagé les faveurs de quelques dames, ce qui serait l’origine de leur rivalité ! L’appel du 18 juin, avec cette lorgnette, ne peut être comprise que comme la rancœur personnelle d’un ambitieux, dont l’avenir est bouché par l’arrivée de Pétain au pouvoir. Et si vous croyez autre chose, nous diront-ils, c’est que vous vous faites avoir au jeu des mots ronflants. « La France a perdu une bataille, mais n’a pas perdu la guerre » ? Quel beau storytelling, où l’histoire collective du pays est instrumentalisée par un militaire inconnu pour justifier son aventure personnelle, grâce à une petite phrase qui condense tout, au bon moment, juste après l’armistice. En utilisant la radio, le média alors ascendant, l’internet de l’époque. La com parfaite, quoi. La vérité vraie est ailleurs, nous diront les nouveaux inquisiteurs : la fiabilité et le désintéressement privés sont seuls gages de fiabilité et de sincérité publiques.

Ne pas être dupe de la politique, c’est désormais non plus décrypter la communication, mais mieux encore la déjouer : éplucher le signifiant pour mieux décrédibiliser le signifié. Afin de contrer des politiques doués de pouvoirs magiques, leur permettant de cacher, grâce à des conseillers maléfiques, leurs pensées authentiques, leurs ambitions réelles, et surtout, surtout, leurs véritables personnalités. Analyser ce qu’ils disent et s’en contenter, ce serait tomber dans le piège de leur « langue de bois », tout discours public étant par nature inauthentique, car (honteusement) préparé à l’avance. L’info indiscrète ou l’image dérobée, elles, ne mentent pas. Ce sont des faits bruts, sans enrobage. C’est pourquoi les politiques devront s’exprimer le plus souvent possible en direct, en toute spontanéité, sans aucun calcul ni recul, sans prise en compte des conséquences de leurs paroles. Ainsi se manifestera la vérité qui ne peut que se trahir par un mot, un regard, un mouvement imperceptible que la vidéo traquera. Y compris, surtout, quand ils ne sont pas sur un plateau télé. Nos postulants vivront bientôt sous vidéosurveillance permanente - nous y sommes presque, et quand la vidéo sera déjouée, des mouchards y suppléeront : on finira bien par obtenir un véridique moment égarement !

Ce qui nous conduit tout droit à la ruine du politique, enfin ce qu’il en reste. Il n’y a pas en effet d’autorité politique possible sans secret ni mise en scène, et partant, pas de politique tout court sans protection du privé et préservation de l’expression publique. Pourquoi cette réalité scandaleuse ? Parce qu’un élu (ou un candidat), s’il doit essayer d’être un gouvernant exemplaire, ne peut pas être un homme (ou une femme) sans faiblesses. « Dans l’ombre du secret, les hommes sont un peu trop facilement égaux » : le roi est nu, voilà la réalité crue, il n’y a pas d’hommes (ni de femmes) sans petites médiocrités ni gros défauts.

L’exercice d’une autorité comporte nécessairement –pas seulement en politique,  une part de feinte, c’est à dire de représentation. Sans ce secret, le politique perd nécessairement son autorité, parce qu’il ne peut conserver sa supériorité et du coup ne mérite plus de nous diriger. Le politique doit être au dessus : ce piédestal est la condition de son autorité comme de son action. On n’accepte le pouvoir d’un autre que si quelque prestige le distingue.  

« Pas de grand homme pour son valet » disait le dicton populaire. A voir l’entrain visible de nos grands justiciers, nous serons bientôt transformés, par médias interposés, en valets de nos gouvernants, plutôt que d’être leurs mandants. Nous savons déjà de moins en moins ce qu’ils proposent, ce qu’ils pensent de la sortie du nucléaire ou de la gestion de l’euro, mais nous saurons tout de leur alcôves. Et moins on connaitra la politique qu’ils vont mener, plus on jouira de leur (fausse) intimité, qui les rabaisse enfin à ce qu’ils sont : de pauvres bougres, comme nous. Qu’ils ne prétendent pas avoir des convictions, on ne nous la fait pas !

Le piège est parfait pour la profession médiatique, qui du fait de la concurrence acharnée et de la vitesse de circulation des infos est conduit, à l’insu de son plein gré, à suivre l’avant-garde des chevaliers de la transparence. Car nous autres internautes/lecteurs/ téléspectateurs, sommes des êtres de chair et de sang : le mystère de la chambre 2806 nous fait bien plus parler que le nombre de centrales nucléaires qu’il faudrait fermer ou ouvrir, c’est humain. Et plus nous avons envie d’en parler, plus nous avons besoin de consommer de l’info. Et plus il faut en produire, pour nous assouvir.

Cette quête infinie produit ainsi l’éviction médiatique des sujets plus ennuyeux ou plus difficiles, c’est à dire à peu près tous. Rappelons juste qu’une république est conçue pour favoriser la discussion et la délibération du bien commun, plutôt que celles des maux privés des gouvernants. Le mécanisme qu’ont mis en place nos chevaliers blancs produit exactement l’effet inverse.

En république, que sommes-nous en droit d’exiger des gouvernants ? Qu’ils respectent scrupuleusement la loi dans leur vie personnelle, la loi et toutes les lois. La place d’un politique qui commet des crimes ou délits sexuels est en prison, comme n’importe quel autre citoyen. Et qu’ils respectent la lettre et l’esprit de la constitution que nous avons adoptée, cette constitution qui lie gouvernants et gouvernés, dont la vocation historique est précisément de limiter l’arbitraire du pouvoir. On a envie d’ajouter : point barre ! rien d’autre ne peut et ne devrait être exigé. Afin de préserver le reste, c’est à dire l’essentiel : le jugement politique que nous sommes tenus de porter en tant que citoyens sur l’action qu’ils mènent.







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