Accident mortel de Benjamin Danielou : on achève bien les stagiaires...
Mardi 28 Août 2007 à 19:58 | Lu 21344 fois I 0 commentaire(s)
Sylvain Lapoix
Deux ans après les faits, l’école de gestion de la chambre de commerce de Saint-Malo refuse de reconnaître toute responsabilité dans l'accident mortel de Benjamin Danielou. Son père porte en justice l'affaire et interpelle le président Sarkozy pour imposer un cadre juridique plus protecteur aux stages, car le cas de son fils n'est pas unique. Enquête et témoignages.
Benjamin Danielou en Thaïlande, blessé au genou.
Benjamin Danielou en Thaïlande, blessé au genou.
Voilà deux ans que Benjamin Danielou est plongé dans un coma végétatif suite à un accident grave de deux roues. Ce Malouin, âgé de 22 ans, était parti faire un stage en Thaïlande entre la deuxième et la troisième année de l’Ecole de Gestion et de Commerce de Bretagne (EGCB) quand il a été percuté par un véhicule avant d’être transporté à l’hôpital de Pattaya, la ville où il travaillait. Or, selon son père, cet accident aurait pu être évité si son établissement avait pris soin de vérifier les conditions de ce stage. Maxime Danielou a décidé de porter devant la justice l’histoire de son fils afin qu’un précédent juridique permette un meilleur encadrement des stagiaires.
Rappel des faits
Quand l’EGCB envoie Benjamin en Thaïlande pour effectuer le stage obligatoire de 13 semaines en mai 2005, Maxime Danielou est confiant. Les mails que son fils envoie à l'école n’ont pourtant rien de rassurant : il y décrit des semaines de 70 heures, sans jour de repos, s’inquiète des conditions de travail... Mais l’administration de l’école le somme de « tenir ». Le descriptif de poste évoque une mission de comptabilité dans une entreprise de tourisme, alors que le jeune homme n’a jamais reçu de cours dans cette matière. Selon l’enquête réalisée sur place par son père, Benjamin avait en réalité pour tâche de mettre à jour le site de son employeur et de recruter des « caddies » pour les golfeurs européens venant séjourner en Thaïlande. Cette société, qui n’était pas immatriculée par les autorités, s’adonnait en réalité à de la prostitution déguisée, une spécialité locale.
Fin juin, pendant une balade avec sa petite amie qui l’avait rejoint, Benjamin est agressé au revolver. Il maîtrise son assaillant qui le blesse au genou avec un couteau. Son père demande à son école le rapatriement immédiat de son fils, ce que l’on peut comprendre. Mais l’école refuse, arguant qu’il doit finir son stage ! Benjamin lui-même semble vouloir demeurer sur place mais on l’imagine sous pression : les mails envoyé par son établissement insistent lourdement sur l’importance de ce stage pour son cursus. Le 3 juillet, le jeune homme est grièvement blessé au crâne dans un accident de vélomoteur. Rejoint par sa famille, il est rapatrié à la fin du mois. Amené par ses parents de spécialiste en spécialiste, Benjamin demeure dans un coma végétatif pendant deux ans. Au dernier diagnostic, émis par le Professeur Nakache, à la Pitié-Salpêtrière, aucune rémission n’est possible. De son côté, l’école n’a jamais déposé de déclaration d’accident du travail.
Défaut d’assurance et dénie de responsabilité
Interrogé par un reporter du Pays Malouin, hebdomadaire local, Patrick Charpy, directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Malo, gestionnaire de l'école, rejette toute responsabilité. Sa seule réponse consiste à demander à Maxime Danielou de prouver que l’accident de son fils a eu lieu pendant ses heures de travail. L’école avait-elle pris le minimum de précautions qui s’imposent quant au lieu du stage de Benjamin ? Pour toute vérification, Patrick Charpy confesse avoir seulement visionné le site Internet de l’entreprise. Le bureau des accidents du travail de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) d’Ille-et-Vilaine se refuse à tout commentaire, attendant les résultats de l’enquête qui débute demain et qui devrait comprendre l’audition de l’employeur sur place par un inspecteur du travail.
Malgré les demandes répétées du père de Benjamin, l’école a assuré qu’elle ne déposerait jamais de déclaration d’accident. Qui plus est, le dossier qu’elle lui a transmis sur son fils ne contenait pas le formulaire L-1378, nécessaire à la couverture par la CPAM des stagiaires à l’étranger. Un responsable de l’école a même confié à Maxime Danielou que l’établissement n’avait pas contracté d’assurance complémentaire pour couvrir les étudiants en stage. Un comportement qui suggère une hypothèse terrifiante pour expliquer ce silence : en cas d’accident déclaré, l’EGCB aurait été tenue pour responsable… Et l’addition aurait été salée.
« Terrible concours de circonstances banales »
Ce n’est cependant pas sur ce point que l’avocat du père, maître Pivet, compte porter plainte auprès du procureur de la République mais pour « mise en danger de la vie d’autrui par manquement à une obligation de sécurité. » « L’école n’a pas vérifié le lieu, l’entreprise, la cohérence du stage avec le cursus, argumente l’avocat. Devant l’inquiétude de Benjamin, les responsables de l’école ont fait pression pour le convaincre de rester sur place : ces circonstances ont permis l’accident. » Julien, porte-parole du collectif Génération précaire, livre un constat funeste : « C’est un terrible concours de circonstances banales : nous avons régulièrement des histoires de ce type qui nous sont rapportées. Certains stagiaires reviennent avec le palu, travaillent pour des entreprises louches, sont réduits à un état proche de l’esclavage… Décline-t-il. Dans l’histoire de Benjamin, la fin est tragique mais tout le reste est malheureusement très classique. »
Maxime Danielou mise sur le caractère exemplaire d’une telle affaire : « Si un bébé tué par un chien force le gouvernement à mettre en place une nouvelle législation sur les molosses, j’espère que le drame de mon fils pourra au moins amener à une loi qui protège mieux les stagiaires. » Déterminé, il a envoyé une lettre au président de la République (voir document ci-dessous) où il résume les conditions dans lesquelles Benjamin a été envoyé en stage. Une lettre qui, Maxime Danielou le promet, ne sera pas la dernière si elle demeure sans suite.
Rappel des faits
Quand l’EGCB envoie Benjamin en Thaïlande pour effectuer le stage obligatoire de 13 semaines en mai 2005, Maxime Danielou est confiant. Les mails que son fils envoie à l'école n’ont pourtant rien de rassurant : il y décrit des semaines de 70 heures, sans jour de repos, s’inquiète des conditions de travail... Mais l’administration de l’école le somme de « tenir ». Le descriptif de poste évoque une mission de comptabilité dans une entreprise de tourisme, alors que le jeune homme n’a jamais reçu de cours dans cette matière. Selon l’enquête réalisée sur place par son père, Benjamin avait en réalité pour tâche de mettre à jour le site de son employeur et de recruter des « caddies » pour les golfeurs européens venant séjourner en Thaïlande. Cette société, qui n’était pas immatriculée par les autorités, s’adonnait en réalité à de la prostitution déguisée, une spécialité locale.
Fin juin, pendant une balade avec sa petite amie qui l’avait rejoint, Benjamin est agressé au revolver. Il maîtrise son assaillant qui le blesse au genou avec un couteau. Son père demande à son école le rapatriement immédiat de son fils, ce que l’on peut comprendre. Mais l’école refuse, arguant qu’il doit finir son stage ! Benjamin lui-même semble vouloir demeurer sur place mais on l’imagine sous pression : les mails envoyé par son établissement insistent lourdement sur l’importance de ce stage pour son cursus. Le 3 juillet, le jeune homme est grièvement blessé au crâne dans un accident de vélomoteur. Rejoint par sa famille, il est rapatrié à la fin du mois. Amené par ses parents de spécialiste en spécialiste, Benjamin demeure dans un coma végétatif pendant deux ans. Au dernier diagnostic, émis par le Professeur Nakache, à la Pitié-Salpêtrière, aucune rémission n’est possible. De son côté, l’école n’a jamais déposé de déclaration d’accident du travail.
Défaut d’assurance et dénie de responsabilité
Interrogé par un reporter du Pays Malouin, hebdomadaire local, Patrick Charpy, directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Malo, gestionnaire de l'école, rejette toute responsabilité. Sa seule réponse consiste à demander à Maxime Danielou de prouver que l’accident de son fils a eu lieu pendant ses heures de travail. L’école avait-elle pris le minimum de précautions qui s’imposent quant au lieu du stage de Benjamin ? Pour toute vérification, Patrick Charpy confesse avoir seulement visionné le site Internet de l’entreprise. Le bureau des accidents du travail de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) d’Ille-et-Vilaine se refuse à tout commentaire, attendant les résultats de l’enquête qui débute demain et qui devrait comprendre l’audition de l’employeur sur place par un inspecteur du travail.
Malgré les demandes répétées du père de Benjamin, l’école a assuré qu’elle ne déposerait jamais de déclaration d’accident. Qui plus est, le dossier qu’elle lui a transmis sur son fils ne contenait pas le formulaire L-1378, nécessaire à la couverture par la CPAM des stagiaires à l’étranger. Un responsable de l’école a même confié à Maxime Danielou que l’établissement n’avait pas contracté d’assurance complémentaire pour couvrir les étudiants en stage. Un comportement qui suggère une hypothèse terrifiante pour expliquer ce silence : en cas d’accident déclaré, l’EGCB aurait été tenue pour responsable… Et l’addition aurait été salée.
« Terrible concours de circonstances banales »
Ce n’est cependant pas sur ce point que l’avocat du père, maître Pivet, compte porter plainte auprès du procureur de la République mais pour « mise en danger de la vie d’autrui par manquement à une obligation de sécurité. » « L’école n’a pas vérifié le lieu, l’entreprise, la cohérence du stage avec le cursus, argumente l’avocat. Devant l’inquiétude de Benjamin, les responsables de l’école ont fait pression pour le convaincre de rester sur place : ces circonstances ont permis l’accident. » Julien, porte-parole du collectif Génération précaire, livre un constat funeste : « C’est un terrible concours de circonstances banales : nous avons régulièrement des histoires de ce type qui nous sont rapportées. Certains stagiaires reviennent avec le palu, travaillent pour des entreprises louches, sont réduits à un état proche de l’esclavage… Décline-t-il. Dans l’histoire de Benjamin, la fin est tragique mais tout le reste est malheureusement très classique. »
Maxime Danielou mise sur le caractère exemplaire d’une telle affaire : « Si un bébé tué par un chien force le gouvernement à mettre en place une nouvelle législation sur les molosses, j’espère que le drame de mon fils pourra au moins amener à une loi qui protège mieux les stagiaires. » Déterminé, il a envoyé une lettre au président de la République (voir document ci-dessous) où il résume les conditions dans lesquelles Benjamin a été envoyé en stage. Une lettre qui, Maxime Danielou le promet, ne sera pas la dernière si elle demeure sans suite.
En complément de cette enquête, Marianne2007.info vous livre en exclusivité deux extraits du Parcours du combattant stagiaire, ouvrage à paraître aux éditions Mille et une nuits le 12 septembre, réalisé par des membres du collectif Génération précaire. L'occasion de préciser le contexte dans lequel l'affaire Benjamin Danielou s'inscrit :
Le stage à l'étranger, une pratique à la française souvent désinvolte…
« Le modèle d’un employeur individuel recrutant des stagiaires pour toutes ses tâches productives est encore plus redoutable s’il peut jouer des distances, des différences de culture et de législation. C’est un point à considérer quand on choisit un stage à l’étranger. Des filets de sécurité sur lesquels on compte en France, comme la couverture sociale, sont souvent en option dans ces stages improvisés.
Évoquons le cas malheureux d’un jeune homme employé en stage par un tour opérateur comme guichetier sur un site marocain, sans convention de stage, et donc sans couverture de santé, qui a dû être rapatrié en urgence à cause d’une déshydratation sévère consécutive à des semaines de travail dans une cahute non climatisée… Retour à la maison en catastrophe, et tout à sa charge !
D’aucuns vont jusqu’à s’endetter pour le voyage, le logement. »
Le grand mutisme
« Stage : sujet sensible dans la « famille France ». Une omerta générationnelle a perduré pendant trente ans, depuis l’époque où l’on pouvait « trouver du boulot du jour au lendemain ». Pourquoi est-il impensable aujourd’hui d’apprendre sur le tas ? Pourquoi les entreprises dédaignent-elles leur mission de formation ? Est-il seulement possible de « commencer » dans la vie active ? Questions impertinentes que se pose le jeune Français en 2007, quand l’inoxydable sexagénaire, qui pense avoir inventé la jeunesse en 1968, fait semblant de ne pas entendre… On l’a martelé il y a une dizaine d’années : la France est à la traîne en matière de stages. Le chômage étant ce qu’il était au début des années 1990, on a accusé les étudiants d’être trop scolaires et de ne pas s’adapter aux besoins des entreprises. On a pointé du doigt les universités et leur incapacité à se rapprocher du monde du travail. (Ce qui n’était pas tout à fait faux, soit dit en passant.) Les organismes d’orientation et d’insertion professionnelles se sont alors emparés du stage, le désignant comme la passerelle magique qui relierait instantanément la faculté aux entreprises. Le stage est propulsé au rang d’évidence avant même que sa pratique ne se généralise à la faculté. On ne conteste pas une évidence, et pourquoi poser des questions « naïves » ? Nul besoin de le définir à outrance ou de jouer les rabat-joie en posant un cadre législatif : le stage est la solution, à la fois formation et terrain, université et entreprise, académique, mais branchée… Car les grandes écoles ont été les précurseurs en ce domaine, elles ont vite fait de lancer la mode. […] La part de production et de responsabilités a largement augmenté, notamment pour les stagiaires en fin de cursus, alors que la part de formation a peu à peu diminué. Une vraie peau de chagrin dans certains cas ! Plus le stage s’est répandu, plus il a perdu de sa valeur. Il faut en faire toujours un de plus. Et l’emploi promis s’éloigne à vue d’œil. La question de la masse de travail fournie par les stagiaires se pose donc aujourd’hui, maintenant que nous dépassons les 800 000 individus stagiaires, chaque année, mis à la disposition des entreprises ! Le manque à gagner en cotisations sociales et patronales est très important pour l’État. Alors que la part productive des apprentis est gratifiée et s’inscrit dans la croissance du pays, celle du stagiaire n’est reconnue nulle part. »
Le stage à l'étranger, une pratique à la française souvent désinvolte…
« Le modèle d’un employeur individuel recrutant des stagiaires pour toutes ses tâches productives est encore plus redoutable s’il peut jouer des distances, des différences de culture et de législation. C’est un point à considérer quand on choisit un stage à l’étranger. Des filets de sécurité sur lesquels on compte en France, comme la couverture sociale, sont souvent en option dans ces stages improvisés.
Évoquons le cas malheureux d’un jeune homme employé en stage par un tour opérateur comme guichetier sur un site marocain, sans convention de stage, et donc sans couverture de santé, qui a dû être rapatrié en urgence à cause d’une déshydratation sévère consécutive à des semaines de travail dans une cahute non climatisée… Retour à la maison en catastrophe, et tout à sa charge !
D’aucuns vont jusqu’à s’endetter pour le voyage, le logement. »
Le grand mutisme
« Stage : sujet sensible dans la « famille France ». Une omerta générationnelle a perduré pendant trente ans, depuis l’époque où l’on pouvait « trouver du boulot du jour au lendemain ». Pourquoi est-il impensable aujourd’hui d’apprendre sur le tas ? Pourquoi les entreprises dédaignent-elles leur mission de formation ? Est-il seulement possible de « commencer » dans la vie active ? Questions impertinentes que se pose le jeune Français en 2007, quand l’inoxydable sexagénaire, qui pense avoir inventé la jeunesse en 1968, fait semblant de ne pas entendre… On l’a martelé il y a une dizaine d’années : la France est à la traîne en matière de stages. Le chômage étant ce qu’il était au début des années 1990, on a accusé les étudiants d’être trop scolaires et de ne pas s’adapter aux besoins des entreprises. On a pointé du doigt les universités et leur incapacité à se rapprocher du monde du travail. (Ce qui n’était pas tout à fait faux, soit dit en passant.) Les organismes d’orientation et d’insertion professionnelles se sont alors emparés du stage, le désignant comme la passerelle magique qui relierait instantanément la faculté aux entreprises. Le stage est propulsé au rang d’évidence avant même que sa pratique ne se généralise à la faculté. On ne conteste pas une évidence, et pourquoi poser des questions « naïves » ? Nul besoin de le définir à outrance ou de jouer les rabat-joie en posant un cadre législatif : le stage est la solution, à la fois formation et terrain, université et entreprise, académique, mais branchée… Car les grandes écoles ont été les précurseurs en ce domaine, elles ont vite fait de lancer la mode. […] La part de production et de responsabilités a largement augmenté, notamment pour les stagiaires en fin de cursus, alors que la part de formation a peu à peu diminué. Une vraie peau de chagrin dans certains cas ! Plus le stage s’est répandu, plus il a perdu de sa valeur. Il faut en faire toujours un de plus. Et l’emploi promis s’éloigne à vue d’œil. La question de la masse de travail fournie par les stagiaires se pose donc aujourd’hui, maintenant que nous dépassons les 800 000 individus stagiaires, chaque année, mis à la disposition des entreprises ! Le manque à gagner en cotisations sociales et patronales est très important pour l’État. Alors que la part productive des apprentis est gratifiée et s’inscrit dans la croissance du pays, celle du stagiaire n’est reconnue nulle part. »
La lettre_de_Maxime_Danielou_a_Nicolas_Sarkozy.doc
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