Abd Al Malik récompensé : on s'est trompé de prix littéraire
Jeudi 11 Novembre 2010 à 17:00 | Lu 35064 fois I 71 commentaire(s)
Journaliste politique à Marianne, chargée du suivi de la droite et du centre En savoir plus sur cet auteur
Le rappeur et slameur banlieusard a gagné le prix Egdar Faure. Quand on découvre l'opus, on écarquille les yeux et on se demande si les membres - éminents - du jury, de Pierre Moscovici à Olivier Dassault - ont vraiment lu la prose d'Abd Al Malik.
La quatrième de couverture promet monts et merveilles au lecteur hésitant : avec La guerre des banlieues n'aura pas lieu, Abd Al Malik s'engage «tel Aimé Césaire», poétise «comme Rimbaud» et rêve «à la façon de Martin Luther King». Cette avalanche de références prestigieuses - bien abondantes pour sonner juste - n'aura pas suffit à décourager le jury du prix Edgar Faure qui récompense depuis 2007 le meilleur ouvrage politique de l'année. Le rappeur et slameur Abd Al Malik succède donc à Mathieu Laine, avocat ultra ultralibéral et auteur de Post politique, et à Bruno Le Maire pour son livre Des hommes d'Etat.
Pourquoi ? Comment ? Sur le site de la fondation Edgar Faure, pas la moindre trace d'une explication, d'un critère de sélection, d'une infime raison qui aurait poussé le jury à primer l'ouvrage d'Abd Al Malik. Après lecture, deux questions se posent : Elisabeth Guigou, Pierre Moscovici, François Sauvadet, Gérard Miller, Roland Dumas, Olivier Dassault, jurés 2010, ont-ils lu ou au moins feuilleté le livre récompensé? Quelle conception ont-ils des banlieues françaises et de leur avenir pour considérer qu'un ouvrage comme celui ci fournit une analyse politique ou une perspective riche et pertinente ?
Pourquoi ? Comment ? Sur le site de la fondation Edgar Faure, pas la moindre trace d'une explication, d'un critère de sélection, d'une infime raison qui aurait poussé le jury à primer l'ouvrage d'Abd Al Malik. Après lecture, deux questions se posent : Elisabeth Guigou, Pierre Moscovici, François Sauvadet, Gérard Miller, Roland Dumas, Olivier Dassault, jurés 2010, ont-ils lu ou au moins feuilleté le livre récompensé? Quelle conception ont-ils des banlieues françaises et de leur avenir pour considérer qu'un ouvrage comme celui ci fournit une analyse politique ou une perspective riche et pertinente ?
Première page, première réponse : La guerre des banlieues n'aura pas lieu débute sur une introduction dans laquelle l'auteur apostrophe le lecteur accusé d'emblée de projeter sur la banlieue sa vision fantasmée : «Projette-t-on nos fantasmes ou expose-t-on les faits? Vous parliez de vos fantasmes? OK..., veuillez m'excuser! Moi je parle de l'existence dans le sens du «vivre ensemble»». Les éminents jurés auront dû se sentir interpellés. Ils auront sans doute apprécié l'audace littéraire de l'artiste qui s'adresse à eux sans détour et sans complaisance. Gageons que certains ont abordé ce livre comme un ouvrage socio-ethnologique offrant un éclairage sur les populations de ces territoires inconnus. Abd Al Malik en Lévi-Strauss de la banlieue ?
L'auteur promet « l'histoire réaliste d'une expérience vécue.» Si l'envie d'aborder le livre comme un témoignage solide sur la banlieue émerge à la lecture de ces lignes, elle est aussitôt anéantie par l'étroitesse du récit. Abd Al Malik se contente d'éclairer une minuscule partie du tableau, la moins avantageuse, celle justement que médias et politiques fantasment en omettant le reste. A travers l'histoire de Peggy, un jeune homme qui lui ressemble furieusement, le rappeur raconte le désoeuvrement qui conduit aux trafics, les trafics qui conduisent en prison, et la prison qui conduit à la rédemption. Tous les clichés se succèdent -drogue, vol, moto sans casque, prison- alimentés par des dialogues simplistes entre des personnages sans relief :
«-Wèch, ma couille ? demanda t-il en montrant de grandes dents jaunies par le shit.
- Comme un prisonnier qui retrouve sa cellule, la famille!»
A part ce condensé ultra réducteur de la banlieue et de ses habitants qu'il survole sans le décrypter, Abd Al Malik ignore des pans entiers de la réalité suburbaine.
Seule solution proposée pour s'extirper de cette condition de banlieusard: la religion. Converti à l'Islam soufi depuis une dizaine d'années, l'auteur dédie d'ailleurs son livre à Sidi Hamza, considéré au Maroc comme le maître du soufisme. Le fameux Peggy du bouquin est lui aussi converti. Sa rencontre avec le nouveau médecin du quartier, «un jeune Gaulois aux yeux bleus dont la rumeur disait qu'il était musulman», est l'occasion de vanter les mérites de la religion musulmane, et de coucher sur treize pages un prêche imaginaire célébrant la grandeur du soufisme. L'Islam comme salut, voilà le vrai sujet du livre d'Abd Al Malik. Il est étrange que les membres du Jury se soient conduits comme si Edgar Faure avait été apôtre, et sa fondation destinée à décerner le prix du livre prosélyte.
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