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A310 : et pourquoi pas mourir à Morini...

Mercredi 1 Juillet 2009 à 17:01 | Lu 6947 fois I 39 commentaire(s)

Elisabeth Lévy - Causeur

Sans que l'on sache vraiment pourquoi, les professionnels de la compassion se sont montrés beaucoup moins sensibles au crash de l'A 310 yéménite qu'à celui de l'A330 d'Air France. Tout en dénonçant l'exhibition de l'affliction, Elisabeth Lévy du site Causeur, s'interroge sur ce manque d'universalisme dans notre compassion.


A310 : et pourquoi pas mourir à Morini...
On pense parfois des trucs incongrus dont on a vaguement honte. J’ai appris par le journal de 5 heures de France Inter la catastrophe de l’Airbus comorien. À travers le voile du sommeil finissant, j’ai entendu les mots : “142 passagers”, “Airbus A 310″, “revenaient de Paris aux Comores”. Le temps que je mette des images sur les mots, on était passé à autre chose. Une drôle d’idée m’a alors traversé l’esprit. “Dans trois jours, le CRAN va râler et dire qu’il y a eu deux poids deux mesures et qu’on s’en fout parce que c’est rien que des noirs.” Et une idée encore plus curieuse a suivi : “Le pire, c’est qu’il y aura un fond de vérité.” Attention, j’ai dit un fond. À l’évidence, ces Comoriens n’auront pas le droit au matraquage compassionnel des Franco-Brésiliens. Pas parce qu’ils sont noirs. Parce qu’ils sont Comoriens. Parce qu’ils sont loin. Parce que, selon toutes probabilités, vous connaissez des gens qui vont passer leurs vacances à Rio, pas des passagers en partance pour Moroni.

Professionnels de la compassion

A310 : et pourquoi pas mourir à Morini...
Il faut dire que j’ai un passif avec ce genre d’affaire depuis une émission consacrée à l’information compassionnelle. En raison des hasards de l’actu qui ne fait pas dans la justice ethnique, il se trouva que les victimes des grandes catastrophes du moment – le cyclone Katrina, l’accident d’un avion dont les passagers étaient majoritairement antillais – étaient, dans une forte proportion, noires. Avec mes invités, j’ironisai, pas sur les victimes évidemment, mais sur le déferlement médiatique grotesque (je me souviens d’une présentatrice lançant d’une voix enjouée : “Et j’aurai le plaisir de vous retrouver demain en direct de la Martinique pour la grande cérémonie de deuil.”). Moyennant quoi quelques bons esprits décrétèrent sur leurs estimables sites que nous étions une bande de fieffés racistes “qui se moquaient des victimes parce qu’elles étaient noires”. J’eus le droit sur je ne sais plus où à une photo barrée de la mention “négrophobe” (je n’invente rien), diverses groupuscules me menacèrent de papier bleu et on en resta là.

Des journalistes moins sensibles au drame

Bien entendu, l’émission ne reflétait nullement une quelconque insensibilité mais au contraire une sensibilité très vive à la sottise informationnelle. J’aurais pu refaire la même cinq ans plus tard après le crash du Rio-Paris, et entre les deux, sur des dizaines d’événements à haute teneur lacrymale qui se sont succédés sur nos écrans. Justement, ce matin pour en revenir aux malheureuses victimes comoriennes, il y avait quelque chose qui manquait, pas qui me manquait, qui manquait au paysage. La musique sonnait bizarre : pas de sanglots dans la voix, ni d’air endeuillé : de l’info sobre, un brin froide peut-être, mais propre. Et ça a continué. Les journaux radio et télé ont annoncé ce qu’il y avait à annoncer – en particulier cette réjouissante nouvelle du repêchage de survivants. On a interrogé quelques proches de victimes qui ont confié leur tristesse, donné le numéro de la “cellule de crise” faute de cellule d’aide psychologique à se mettre sous la dent. Ceux qui sont aux manettes de la fabrique de l’info n’ont pas jugé urgent de placer toute la France en thérapie préventive, les journalistes ne se sont pas sentis tenus de parler du drame comme s’ils venaient d’y perdre leur grand-mère. Ils ont fait leur boulot, sans jouer la comédie habituelle de l’identification qui permet au transfert médiatique d’opérer : le journaliste fait mine de souffrir comme s’il vivait ce qu’il raconte, pour que le téléspectateur-auditeur ait à son tour l’impression que c’est de son malheur qu’on parle. Tout le monde y croit sans y croire, c’est la magie des médias.

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