Marianne2 2012

A Lyon, Marine Le Pen, star avec le public, politique avec les journalistes

Samedi 11 Décembre 2010 à 12:00 | Lu 15878 fois I 80 commentaire(s)

Philippe Cohen
Philippe Cohen
Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

La vice-présidente était hier soir en campagne à Lyon pour le dernier jour avant la clôture des adhésions au Front National permettant de voter pour elle ou pour Bruno Gollnisch. Beaucoup de gouaille et d'énergie, peu de fond.


A Lyon, Marine Le Pen, star avec le public, politique avec les journalistes
Sur ce point, elle fait penser à Nicolas Sarkozy. Enfant de la télévision comme lui, Marine Le Pen se shoote aux audimats. Vendredi soir, en campagne à Lyon sur les terres de son rival Bruno Gollnisch, la jeune femme était de fort guillerette humeur. Dès son entrée dans la très surannée salle du Pavillon de la Tête d'Or, sise dans le parc du même nom, la vice-président du Front National a annoncé qu'un raz-de-marée d'adhésions, notamment sur le site du Front National (plus de 2 000, quand sa dernière prestation n'en n'a généré que quelques centaines), avait suivi sa prestation à l'émission d'Arlette Chabot « A vous de juger ». La félicité télévisuelle rend la fille de Jean-Marie Le Pen quelque peu lyrique : « C'est le début d'une grande aventure », a-t-elle promis, annonçant même l'arrivée de son parti au pouvoir. Pour sauver la France. Faut ce qu'il faut...

Une « grande aventure » que, manifestement, elle apprécie davantage que la longue et laborieuse campagne pour le leadership du Front National. Le discours est curieux. Peu structuré. Marine Le Pen n'a fait ni Sciences-Po ni l'ENA et elle s'en vanterait plutôt. Elle arpente une estrade trop petite pour ses immenses guibolles, en passant d'un sujet à un autre sans même conclure chaque séquence. Une série d'apostrophes déclamées avec une énergie remarquable, des sujets d'énervement, de révolte même, mais juxtaposés les uns aux autres, qui ne dessinent guère un projet, même si elle prononce le mot.

« Duhamel vous propose de choisir entre l'euro et l'euro. »

A Lyon, Marine Le Pen, star avec le public, politique avec les journalistes
Sarko le « serial taxer ». Le mondialisme, l'idéologie qui « oublie les peuples, les valeurs, les codes, les traditions, l'Histoire »... La thématique de 1789 : la noblesse du CAC 40, le clergé d'Alain Duhamel, « qui vous propose de choisir entre l'euro et l'euro », et le tiers-état - « vous et moi ». L'immigration, qu'elle compare à « une occupation » (« si on veut absolument parler d'occupation ») reprenant là certaines antiennes de son père, et qui prolifère sous Sarkozy : « 70% de naturalisations en plus que sous Jospin, quand même ». Marine Le Pen s'autorise néanmoins un couplet plus « humaniste », proposant généreusement que l'on soigne dans nos hôpitaux un clandestin s'il est en danger de mort...

Hortefeux, son aveu que « les prisonniers condamnés à moins de deux ans de prison n'y mettront pas les pieds, faute de place » (est-ce vrai ?) ; l'insécurité, et la liste improbable des victimes d'une police et d'une justice indulgente avec les délinquants et impitoyable avec les automobilistes ou ceux « qui ont bu un coup de trop lors de l'anniversaire de pépé ». Au total, l'ensemble donne plus l'impression d'une déploration contre le déclin du pays que d'un programme pour le redresser, même si Marine Le Pen affirme le plus souvent possible que le Front National va prendre le pouvoir et « faire des réformes courageuses ».

Un couplet sur la bataille entre elle et Gollnisch, prétexte de la soirée. Pour fustiger Bourdon, le patron de Rivarol qui lui a adressé des insultes « qu'elle n'a jamais trouvées sur les sites d'extrême gauche ». Et Le Rachinel, l'ancien imprimeur devenu l'ennemi numéro un, qui a fait saisir les subventions publiques du FN, à cause de l'ardoise de campagne que le FN n'aurait pas réglée. « Le Rachinel a été mis en examen aujourd'hui, c'est la bonne nouvelle du jour », jette-t-elle dans un sourire carnassier qui fait brusquement penser aux saillies de son paternel et trouble la fraternité qu'elle évoque tantôt pour louer « un Front national déjà uni ».

Sous l'oeil des gars de la Marine

A Lyon, Marine Le Pen, star avec le public, politique avec les journalistes
A la différence de la conférence de presse qui a précédé le meeting, qu'elle a principalement consacrée à évoquer la crise de l'euro et de la dette souveraine, qu'elle juge gravissime et susceptible de produire de nouveaux cataclysmes avant même le scrutin de 2012, le discours aux adhérents est plus emphatique que formateur, plus émotionnel que logique. Au fond de la salle, les « gars de la Marine » comme il est indiqué sur leurs sweat-shirts, une bande de jeunes emmenés par « Steeve » (Briois), son lieutenant à Hénin-Beaumont, responsable de la logistique de tous ses déplacements, multiplient les clins d'oeil enthousiastes. A les regarder, on comprend que le numéro de Marine est rodé, même si l'actualité de la semaine ou du jour apporte son lot d'illustrations.

Et le public, quel est-il ? On peine à produire une analyse fondée, même bricolée, pour deviner les caractéristiques sociologiques de la salle. Il y a pas mal de nouveaux adhérents. Ils sont plus nombreux en tout cas (350-400) à s'être déplacés que lors de la dernière visite de Jean-Marie Le Pen, comme le note un participant, et cette réflexion renvoie à l'analyse matinale d'Alain Duhamel lequel a noté vendredi sur RTL que Marine Le Pen avait dépassé la cote de popularité de son père.

Qui sont-ils ces frontistes de 2010 ? Il y a bien ce jeune travailleur rigolard dont on devine qu'il n'a pas le revenu nécessaire à une visite chez un dentiste. Mais dans l'ensemble,  on ne discerne ni pauvres ni riches. Les bourgeoises bien habillées du Front des années 1980 ne sont plus là. Le public ne semble pas non plus populaire. L'assistance est « blanche » à 100%. Elle n'est certes pas « tendance », plutôt « no logo » dans son « dressing code », comme on dit à Paris. Pas mal de sexagénaires retraités, sans doute beaucoup de commerçants, de cadres commerciaux et d'employés. Une assistance très Français moyens. Il n'y a plus qu'un seul « béret rouge » bardé de médailles quand ce genre fleurissait dans les meetings lepénistes d'antan.

Le silence est absolu pendant le discours. Mais on a davantage l'impression d'une foule venue voir de près une nouvelle icône - « vue à  la télé ? » - que d'un public attiré par un programme politique. On aurait aimé voir ce que tous ces gens avaient dans le ventre. Dans ces confidences aux journalistes, Marine Le Pen affirme que 9 questions sur 10 portent sur 2012, et très peu sur le débat interne. Impossible de le vérifier à Lyon : la salle n'a pas eu la parole. Question de timing, paraît-il : en ce soir de Fête des Lumières, le Parc de la Tête d'Or fermait à 21 heures.... Certains marinistes se demandent si les«  Gollnischiens lyonnais » n'y seraient pas pour quelque chose.  

C'est peut-être ce côté « attrape tout » qui devrait inquiéter adversaires et ennemis du Front National. Avec des yeux gourmants, Marine Le Pen soulignait devant les journalistes présents qu'elle recevait de plus en plus de mails de gens apolitiques et abstentionnistes, qui ne viennent ni de la droite ni de la gauche. Un réservoir de voix qui, espère-t-elle, peut lui permettre de créer une surprise qui risque de ne plus vraiment en être une en 2012.








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