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6 août 1945, Hiroshima Si la bombe n'avait pas été au rendez-vous

Rédigé par FABRICE D'ALMEIDA le Samedi 16 Août 2008


Harry Truman n'a plus qu'à «appuyer sur le bouton»: Little Boy est prêt et les moteurs du bombardier B29 Enola Gay ont été révisés. Voilà quatre mois que le président des Etats-Unis hésite. Le 11 mai 1945, trois jours après avoir contraint le Reich à capituler, il a reçu un rapport des services de bombardement (USSBS) qui recommandait d'appliquer au Japon les recettes si efficaces contre l'Allemagne: «Les bombardements massifs sur les dépôts de carburant, les voies ferrées, les routes et les ports du Reich ont contribué de manière décisive à une victoire rapide et complète.» Truman a laissé trois mois aux généraux de FUS Air Force pour lui présenter une stratégie alternative.










Le plan B de lus Air Force
Mission accomplie : le 11 août 1945, le chef d'état-major de l'armée de l'air, Curtis LeMay, s'est effectivement présenté au rapport. Et la lecture de son plan, dûment conservé dans les archives de Washington, laisse rêveur. Les 8e et 12e Air Force seraient transférées d'Europe vers Okinawa, point d'appui américain depuis avril. Ces 1000 bombardiers B29 seraient opérationnels le 1er octobre 1945 et attaqueraient les 219 cibles prioritaires recensées. Au lieu de bombarder les villes, ce qui, depuis mars, n'avait fait que renforcer l'esprit de résistance farouche des Japonais malgré les 80 000 morts cumulés de Tokyo, les bombes allaient viser 56 voies ferrées, 13 ponts, 35 centres industriels et autant de dépôts de carburant, soit le coeur de la machine économique de guerre.

Imaginons que Truman ait non seulement patienté jusqu'au 12 août, mais préféré cette stratégie d'épuisement indirect. Les deux premières conséquences auraient été considérables (et leur éventualité explique en grande partie le choix d'Hiroshima). Staline, fidèle à la promesse faite à Roosevelt à Yalta, aurait envahi Hokkaido, la plus nordique des îles du Japon. En attaquant ainsi le grenier à riz du Japon, les troupes soviétiques auraient fait d'une pierre deux coups: ouvrir un second front et déclencher une gigantesque famine dans un pays où la production de riz avait baissé de moitié en trois ans de guerre et où, déjà, la ration quotidienne était tombée à 1 200 cal. Il y avait fort à parier que les Japonais abandonneraient Hokkaido pour se retrancher dans Honshu, l'île principale. Et voilà comment, en septembre 1945, on se serait retrouvé avec un Japon partagé en zones d'occupation, exactement comme l'Allemagne. On frémit d'avance à l'idée d'un contre-blocus organisé par les Occidentaux à l'occasion d'une des multiples crises ayant affecté Berlin, par exemple en 1948 ou en 1962...

Tokyo bombardée
De leur côté, le général MacArthur et l'amiral Nimitz ont établi un vaste plan d'invasion du Japon intitulé «Downfall». Il se décompose en deux attaques successives. La première, visant l'île de Kyushu, au sud, devrait avoir lieu en novembre: c'est l'opération «Olympic». La seconde, en mars 1946, devrait libérer Honshu: c'est l'opération «Coronet». Pour ce plan, la plus grande armée d'invasion de l'histoire mondiale doit être réunie: 5 millions d'hommes et tout le matériel nécessaire. MacArthur et Nimitz ont cependant une difficulté essentielle: les évaluations du nombre de victimes potentielles parmi leurs hommes sont très élevées. Les experts les plus optimistes envisagent une centaine de milliers de morts pour le débarquement sur Kyushu, en se référant au coût humain de la conquête d'Okinawa. Mais d'autres construisent leurs statistiques avec des coefficients multiplicateurs selon la durée, allant jusqu'à dire qu'il faudrait, pour aboutir, environ un an, 1 million de morts et autant de blessés. Plus souvent revient le chiffre de 500 000 morts. Réduire les pertes potentielles est donc une priorité.

Dès le mois de septembre, des bombardements de masse atteignent tous les centres industriels et militaires. L'«ère des taupes», comme la qualifieront les historiens nippons, laisse des traces durables dans les esprits. Elle explique, avec la menace communiste, l'habitat souterrain décidé pour la reconstruction de Tokyo et la disposition des centres commerciaux et du métro très en profondeur, afin d'éviter l'effet des bombes incendiaires. Car, en 1945, les abris proches de la surface résistent à l'impact des explosions sans sauver pour autant les enfants, les femmes et les hommes qui s'y abritent. La température monte si haut qu'ils sont à la fois asphyxiés et brûlés. Les sauveteurs décident ainsi de ne plus ouvrir les abris des zones attaquées afin de s'épargner le spectacle atroce des corps calcinés. Selon certains auteurs, cette seule phase de la guerre aurait provoqué la mort de 1 million de civils, à cause de la forte concentration urbaine. Les autorités américaines, plusieurs décennies après les faits, se défendent encore de l'accusation de cruauté, en soulignant qu'elles n'avaient pas utilisé les gaz de combat alors que le Japon, lui, y avait eu recours.

Les rapports des services secrets américains d'octobre et novembre 1945 font état d'une lassitude de l'opinion nippone face aux bombes. Dans l'impossibilité de fuir vers le nord en raison de l'avance soviétique, ses comportements auraient été notablement altérés: suicides collectifs, liquidation des «défaitistes», vols et pillages des cultures. Dans ce contexte, les meurtres d'enfants et déjeunes filles se multiplient, sans que la police puisse les expliquer. Dans les décombres, quelques morts supplémentaires auraient pu laisser indifférent, n'eût été le raffinement des mises en scène. Les tueurs en série nippons étaient à la fête, alors que se multipliaient les appels patriotiques et les discours de sacrifice.

La situation paraissait mûre. Il fallut encore quelques semaines à l'état-major américain pour achever la préparation: rassembler les suppléments d'hommes et de matériel. Plusieurs contingents alliés avaient tenu à participer à l'action. Outre les régiments australiens, néo-zélandais, on relève une brigade française, forte d'un millier d'hommes, et une brigade anglaise venue de Birmanie.

Brusquement, le 7 décembre 1945, date anniversaire du bombardement de Pearl Harbor, l'armada américaine se lance à l'assaut de Kyushu. Le premier choc est rude; la conquête sanglante. Les Américains ne savaient rien du plan Ketsu Go (opération de la dernière chance) lancé en janvier 1945 et destiné à mettre 2,9 millions d'hommes en face des envahisseurs, appuyés par 10 000 avions dont la moitié reconvertis en kamikazes. Washington tablait sur 110 000 morts et 450 000 blessés; en fait, il y aurait eu sans doute le double. Afin d'essayer de réduire les pertes et de disperser les forces japonaises, le président Truman demande à Staline de s'impliquer davantage pour la phase suivante: la mise en oeuvre de Coronet.

Le 1er mars 1946, Coronet est déclenchée. Tokyo est rapidement encerclé. La prise de la ville s'effectue avec une brutalité fantastique, tant la confusion règne entre civils et militaires. Les reporters de l'armée américaine ont filmé les scènes terribles, où les GI fusillent des passants désarmés. Il est vrai cependant que les soldats nippons n'hésitaient pas à se cacher derrière des familles chassées par les combats pour accomplir des attaques-suicides.

Les derniers contingents de l'armée japonaise ne désarment pas alors que palais impérial a été rayé de la carte depuis des semaines. Réfugié dans les montagnes, Hirohito médite sur sa destinée. Il a connu au cours de son règne le passage de la puissance à l'impuissance. Les belles années avaient été celles du gouvernement Tojo. Il assistait aujourd'hui à la décadence générale. La misère était partout; le choléra, le typhus et même la peste se répandaient. Pis, les communistes envahissaient son empire. Il fallait passer outre les oppositions du commandement militaire et se rendre. Le 9 septembre 1946, le prince Naruhiko Higashikuni, oncle d'Hirohito, s'appuie sur la dernière unité constituée de la garde impériale pour arrêter Anami, Umezu et Toyoda. Les trois hommes auraient choisi le suicide traditionnel par seppuku. Dans le même temps, le prince Takahito Mikasa, le frère de l'empereur, est envoyé comme émissaire personnel pour signer la capitulation japonaise au nom du nouveau gouvernement Au moment de la reddition, le 11 septembre 1946, les pertes japonaises s'élèvent à 6 millions de femmes et d'hommes, dont la moitié ont péri après le 8 mai 1945, soit 8% de la population totale du pays. L'industrie nippone est réduite à néant et la plupart des grandes villes sont détruites à plus de 75%.

Le partage du pays en zones d'occupation découle naturellement de l'effort que la Russie soviétique a consenti pour la destruction du régime militariste. Outre l'annexion des îles Kouriles à son propre territoire, l'URSS bénéficie d'une zone d'occupation sur le quart nord comprenant Hokkaido et une frange du littoral d'Honshu. L'Australie et la Nouvelle-Zélande, quant à elles, se partagent l'île de Shikoku. Les Etats-Unis occupent le reste du territoire. Après plus d'un an d'administration directe par les occupants, un référendum est tenu en mars 1948. La zone soviétique vote pour l'abolition impériale, alors que les zones contrôlées par les Occidentaux plébiscitent le maintien de la monarchie. La sécession communiste devient alors effective, en ce début de guerre froide. La République démocratique du Japon naît bientôt, avec Sapporo pour capitale. Le régime mène une épuration sanglante. Grâce à son agriculture florissante, le petit Etat, qui n'est reconnu que par l'URSS et ses pays satellites, se redresse rapidement, au point de devenir exemplaire d'un modèle de communisme rural. Malheureusement, la productivité tend à baisser après la réforme agraire de 1958 qui casse les grandes fermes agricoles construites, à la fin du XIXe siècle, sur le modèle américain.

Le Nobel à Mishima
La guerre de Corée est l'épreuve de la rupture définitive pour les deux Etats nippons. Car, après la capitulation du Japon, en 1946, Kim Il-sung, le dirigeant communiste, est parvenu à créer un Etat communiste coréen et s'est lancé dans une attaque foudroyante contre le Sud soutenu par les Etats-Unis, en 1950. Les deux régimes japonais s'impliquent dans le conflit par des aides financières et militaires. Puis, en 1952, le Japon du Sud attaque le Nord pour s'emparer de la frange du littoral d'Honshu restée communiste. Après un an de conflit larvé, du fait de la concentration des forces communistes sur Hokkaido, et de la volonté américaine de ne pas envenimer la situation, un modus vivendi et un armistice sont signés. Honshu sera tout entière libérale.

La Constitution fédérale adoptée par le Sud en 1951 met un terme à la division en zones d'occupation et au régime d'administration transitoire établi après 1948. Les puissances occupantes sont désormais des partenaires qui signent, en 1960, un traité de paix avec le Japon. Seule l'Union soviétique refuse de reconnaître «l'Etat capitaliste fantoche». Le Japon du Sud, lui, rejette les annexions soviétiques. Son régime parlementaire repose sur un multipartisme limité, puisque les organisations communistes sont strictement interdites. Surtout, le Sud oeuvre pour une politique de détente et favorise l'intégration rapide de ceux qui fuient le communisme.

Ainsi, l'écrivain Mishima, qui avait rejoint Hokkaido pour échapper aux bombardements, en 1945, et qui était parvenu à s'échapper vers le Sud, en 1958, devient-il un symbole des transfuges. Il oublie son incapacité à combattre pendant la guerre et laisse à d'autres le fantasme nostalgique d'une mort héroïque. Son oeuvre, au contraire, fait l'éloge de l'individualisme, seule doctrine de vie supérieure pour les âmes libres. Devenu un trésor vivant de la culture nippone, il oeuvre pour la réconciliation entre les Japons. En 1995, il participe avec émotion aux grandes cérémonies de retrouvailles entre les deux nations et obtient le prix Nobel de la paix pour son action.

Pour autant, l'unité nationale est restée un voeu pieux. Interrogés à l'occasion du cinquantenaire du débarquement, plusieurs anciens combattants américains firent scandale. Selon eux, la partition restait le meilleur gage contre le retour de la furie meurtrière qui anima le Japon naguère. Quand on leur demanda s'ils auraient utilisé la bombe atomique dans l'éventualité où elle aurait existé à cette époque, ils répondirent simplement: «Nous nous serions damnés pour éviter les horreurs du débarquement et de la conquête...» Nul ne songea alors à les interroger sur les dangers de la prolifération nucléaire.



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