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1870 Si la guerre de 1870 n'avait pas eu lieu

Rédigé par Anthony ROWLEY le Samedi 2 Août 2008


En être là à cause d'une vessie obstruée par un calcul, quelle ironie pour un homme qui a passé la moitié de sa vie à manigancer des complots. Un mois plus tôt, Napoléon III pouvait encore tergiverser et préparer à tout hasard un projet d'abdication en faveur de son fils; mais, en ce 2 juillet 1870, la crise d'urémie fatale se profilait. Au pire moment, puisqu'il venait d'apprendre la candidature officielle du prince Léopold de Hohenzollern, un Prussien, au trône d'Espagne. Tous les va-t-en-guerre tricolores aiguillonnés par l'impératrice Eugénie allaient crier à la reconstitution de l'empire de Charles-Quint. Il était hors de question que ces exaltés idolâtres de la patrie lui gâchent cet «empire libéral» que le plébiscite du 8 mai venait de cautionner. Sauf que, pour contrecarrer la manoeuvre de Bismarck, le mauvais génie de l'affaire espagnole, il fallait disposer de toutes ses facultés intellectuelles et physiques, et non pas se traîner comme maintenant emmitouflé dans une couverture en plein été. Autrement dit, jouer sa vie sur le coup de dés d'une opération.

Napoléon III a convoqué au château de Saint- Cloud deux sommités médicales, Germain Sée et Auguste Nélaton. Blotti au coin du feu, le visage impassible et le regard aussi terne que ces culs de bouteille au travers desquels on ne voit rien, le Volpone impérial observe le duel des deux médecins. Nélaton, il le connaît bien; il l'a fait sénateur pour services rendus au progrès et à l'empire. Quand il entend le professeur de clinique chirurgicale, membre de l'Académie des sciences, lui décrire l'agonie du maréchal Niel, opéré sans succès l'année précédente d'un identique calcul urinaire, il comprend que l'essentiel est de gagner un peu de temps pour des élites impériales rassurées sur l'avenir du régime, avec ou sans Louis-Napoléon. Sée n'a pas ces prudences intéressées; lui croit à la chirurgie et à cette technique de sondage qu'on vient d'expérimenter en Angleterre. Seulement, ce professeur de pathologie à la faculté de médecine de Paris est réputé républicain. Faut-il confier et son corps et l'empire au diable?

Habileté manoeuvrière
Peut-être parce qu'il se fiait, comme son oncle Napoléon, à son étoffe et à «cette folie qui, plus que sa raison, selon Tocqueville, fit son succès et sa force grâce aux circonstances», Napoléon III choisit de s'en remettre à Sée. Le soir même, on l'opérait. Huit jours plus tard, c'était un homme de 62 ans ragaillardi qui entreprenait de torpiller le plan prussien.

Pourtant, il était presque trop tard, tant Bismarck et les boutefeux nationalistes français avaient excité les opinions. Le chancelier tenait un prétexte pour déclencher la guerre. Depuis huit mois, il couvrait d'or des députés espagnols pour que ceux-ci offrent le trône à Léopold; malgré les réticences de son roi, Guillaume Ier, U était revenu à la charge, appuyé par le ministre de la Guerre, Roon, et avait mis sa démission dans la balance. Les rodomontades du ministre des Affaires étrangères français, le duc de Gramont, comblaient ses voeux: le 6 juillet, celui-ci déclarait devant le corps législatif que l'ambassadeur de France en Prusse avait reçu l'ordre d'exiger un désistement officiel de Léopold cautionné par Guillaume Ier. Faire jouer au roi le rôle de «pécheur repentant», voilà qui l'exaspérerait et emporterait sa décision.

C'était compter sans l'habileté manoeuvrière de Napoléon III. Il se montrerait pacifiste pour deux. Le 10 juUlet, il révoque Gramont et l'ambassadeur Benedetti, remplacé - à l'insu de Bismarck - par Adolphe Thiers! Un opposant à l'empire certes, mais surtout un habile négociateur doublé d'un germanophile. Le 11, cédant aux conseils de prudence adressés, à la demande de Napoléon III, par la reine Victoria, le tsar et le roi des Belges, Guillaume Ier acte le retrait de la candidature de Léopold. En échange, Thiers a promis que se tiendrait un nouveau congrès devienne, chargé de redéfinir les contours de l'Europe du XXe siècle.

Restait le plus délicat pour Napoléon III: circonvenir l'impératrice Eugénie, égérie des ultras bonapartistes, acharnée à la ruine de l'empire libéral. Ironie de l'histoire, le séducteur impénitent qu'était Louis-Napoléon disposait d'un précieux renseignement d'alcôve: l'année précédente, à l'occasion des festivités qui avaient accompagné l'inauguration du canal de Suez, l'impératrice avait eu des faiblesses pour le séduisant khédive d'Egypte. Il lui mit le marché en main: soit elle se retirait pour six mois à Biarritz, soit - comme son oncle encore - Il divorçait sur-le-champ.

Le 12 juillet, Eugénie prenait le train pour Biarritz; le soir même, Bismarck et Roon démissionnaient. Le lendemain, Napoléon III lançait à son ministre, Emile Oliivier: «Vous ne pensiez quand même pas que j'allais faire la guerre pour une question d'étiquette.»

Deux ans plus tard, Victoria et Napoléon III auraient ouvert les travaux du congrès devienne. La reine d'Angleterre, parente de toutes les têtes couronnées d'Europe, aurait symbolisé la concorde diplomatique retrouvée et la force des monarchies parlementaires, vecteurs de la démocratisation de l'Europe, Russie comprise. Quant à l'empereur, son sang-froid et sa vista pendant la crise de 1870 l'auraient imposé en sage de l'Europe, attentif aux aspirations des nationalités autant qu'au maintien de la paix. Pour éviter de froisser la susceptibilité prussienne, Victoria et Louis-Napoléon auraient demandé à l'ancien ambassadeur américain en France, Elihu Washburne, de présider les débats. Conseiller du président Grant qui avait été élu après la guerre de Sécession sur le slogan «Faisons la paix», Washburne aurait proposé un plan similaire: l'industrie et le commerce constituant les meilleurs antidotes à la guerre, l'Europe n'avait qu'à adopter pour son compte le principe de la porte ouverte cher à Washington. Le plan Washburne aurait ainsi incité catholiques bavarois et autrichiens à conclure une union douanière, contrepoids à la puissance économique de la protestante Allemagne du Nord. Simultanément, au vu des gisements de charbon et de fer découverts sur les deux rives du Rhin - au Luxembourg, en Sarre et en Alsace-Lorraine (forcément française) -, un pool du charbon et de l'acier aurait été confié à un holding Krupp-Wendel.

Une Europe libérale
Quant à Napoléon III, il aurait montré son savoir-faire dans l'épineuse question des Balkans. Le souvenir de sa campagne victorieuse en Crimée et de son soutien aux indépendantistes roumains, combiné avec la présence française en Egypte et au Liban, l'aurait placé en arbitre naturel puisque l'empire était le seul pays à ne rien convoiter. Voilà qui en aurait fait l'avocat d'un double marchandage. L'évacuation de la Bulgarie par les troupes du sultan Abdülhamid II mettrait fin au massacre des chrétiens et offrirait une zone d'influence à la Russie, toujours obnubilée par son panslavisme, en échange de quoi celle-ci renoncerait à ses vues sur Constantinople, ce qui rassurerait les Britanniques. On donnerait la Bosnie-Herzégovine à l'Autriche de François-Joseph en échange de Trieste pour la jeune Italie, de l'indépendance pour la Serbie et de la reconnaissance officielle d'une Turquie d'Europe, allant du Monténégro à Salonique, ce qui légitimerait l'adhésion de l'Empire ottoman aux unions douanières européennes et faciliterait sa modernisation économique. Lord Granville, ministre des Affaires étrangères britannique, aurait alors conclu le congrès par sa formule célèbre, lancée en juin 1870: «Je ne vois pas un seul nuage dans le ciel de l'Europe.»

La viabilité du pronostic aurait reposé en partie sur la manière dont les successions dynastiques allaient s'opérer. Imaginons, par exemple, qu'au décès de son père Guiilaume, en 1888, le nouveau roi de Prusse, Frédéric, ne soit pas mort d'un cancer de la gorge quelques mois après son couronnement. Marié à l'une des filles de Victoria, le «cher Vicky», son surnom à Buckingham, était un anglophile patenté. Pas question alors d'engager son pays dans la course aux armements navals. Au contraire, avec sa belle -mère, il aurait cornaqué les débuts de Napoléon IV monté sur le trône huit ou dix ans auparavant. Sur leurs conseils, ce prince anglophile lui aussi aurait appelé à la présidence du Conseil le comte Albert de Mun, signant la réconciliation des légitimistes et des orléanistes avec les Bonaparte. Sous le contrôle grandissant des fonctionnaires - on en comptait 1 pour 1000 habitants en 1850, mais 1 pour 500 quarante ans plus tard -, une Europe monarchique, libérale et parlementaire aurait prospéré.

Mais les âges d'or n'existent que dans les livres et les souvenirs. Car la course aux empires coloniaux aurait provoqué le même genre d'affrontements que ceux que nous avons connus. De surcroît, les Prussiens en mal d'unité allemande et de territoires auraient cette fois été des colonisateurs forcenés. Au lieu d'un Fachoda ou d'un coup de Tanger, l'Afrique et l'Asie auraient été le théâtre d'une guérilla exportée par les colonisateurs. Et, pour le coup, les Etats-Unis auraient été en peine de jouer les médiateurs, comme en 1906 ou en 1911, parce qu'ils auraient été à la fois exposés à l'appétit européen en Amérique et concurrents de ces mêmes Européens ailleurs. Pour les colonisés, exploités par tout le monde, l'histoire n'eût pas été différente; en revanche, cette mondialisation économique intervenue un siècle avant celle que nous vivons aurait eu un bénéfice aussi appréciable qu'inattendu en Europe.

Eczémas mentaux
L'immense appel d'air démographique qu'elle impliquait aurait entraîné le départ de 40 à 50 millions d'Européens, raréfié la main-d'oeuvre disponible sur le continent et contraint les entreprises à augmenter les salaires. Deux incertitudes séculaires auraient ainsi été levées: celle du travail et de la nourriture. A quoi bon rêver à un régime où serait supprimée toute autorité ou bien à une révolution des prolétaires? Publié en 1902, le Que faire? de Lénine aurait juste nourri les controverses enfumées d'une poignée de révolutionnaires cantonnés entre Genève et Zurich. De même, cette Belle Epoque prolongée n'aurait pas suffi à éradiquer l'antisémitisme. Il y a des eczémas mentaux qu'aucune pommade, même argentée, ne guérit. Mais eUe en aurait sans doute atténué les manifestations et, de la sorte, compromis la carrière d'un dénommé Hitler. Pas de guerre, ni de 11 novembre 1918 traumatique pour lui, mais un service militaire ordinaire dans l'armée autrichienne, peut-être en Bosnie-Herzégovine. Et puis une vie banale de professeur de dessin dans sa ville natale de Braunau d'où il s'échapperait le temps d'aller copier les toiles du Kunstmuseum àVienne dont personne ne voudrait parce que la mode n'était plus aux paysages bucoliques et aux scènes mythologiques. Sans doute militant d'un des nombreux cercles d'extrême droite dans l'Autriche-Hongrie des années 30, U aurait eu beau protester contre la mainmise des juifs, des orthodoxes et des musulmans sur la double monarchie, qui aurait prêté l'oreille à ses élucubrations? Imaginons-le plutôt enfin parti pour le voyage dont il rêvait, l'année de ses 50 ans, en 1949: direction Paris, l'Opéra dont U connaissait le plan par coeur, le Trocadéro et la tour Eiffel dont il avait une photo dans son bureau, Montmartre et ses peintres - pas le Bateau-Lavoir, repaire de métèques apatrides du genre de ce Picasso, mais la place du Tertre et ses chromos. Ca, c'était de la peinture. Et, comme il arrive même pour les monstres, le choc esthétique aurait été si intense qu'Adolf Hitler serait mort, victime d'une crise cardiaque, à une table du Lapin agile.



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